Portland-Place

* * *

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_Mardi 24 septembre.--Samedi 5 octobre 1889_.

Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions

de Mme Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai

lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219

candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au

premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des

comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et

la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a

été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer

immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour

la première fois!

L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée

contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de

l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est

gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous

sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre

dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs

qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et

qui causaient des élections. «Des journalistes, sans doute», me suis-je

dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a

le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas

tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur

donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les

premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle

aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre

trop au sérieux...

Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à

Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers

Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y

scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des

deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers

de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes

clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une

première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est

franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se

reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans

la gare de Charing-Cross.

La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un

domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui,

mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et

l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il

attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai

entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du

général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef.

Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me

nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes

d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans

nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir

d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers

un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au

second étage.

Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au

rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à

deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...

Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise

toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue

d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits,

la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou

découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une

causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés.

J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je

n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est

fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si

saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir

mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement...

En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi,

m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y

faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras,

me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles

comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte:

c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler!

Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de

bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraînée dans la salle à

manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne

trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler:

«Ma bonne Meunière, vos larmes nous ont assez révélé quelle affection

vous nous portez et quelle part vous prenez à nos déceptions. Merci

d'être venue, comme vous nous l'aviez promis, à notre premier appel...

Pourquoi nous vous avons appelée? C'est ce que je vais maintenant vous

dire... Vous connaissez le résultat des élections. C'est la défaite

complète pour moi. Inutile même que je prolonge la lutte. Le peuple

s'est détourné de moi; il a cru mes ennemis. Je l'avais pris pour juge:

il m'a répondu en me condamnant, lui aussi, par contumace, comme les

gens de la Haute-Cour... La partie est perdue, n'en parlons plus... Le

plus pénible serait, en ce moment, de ne pas savoir nettement ce qui me

reste à faire. C'est ce que je redoutais, dans la prévision d'un échec:

car je dois vous dire que, depuis près de deux mois, depuis la

malheureuse affaire des Conseils généraux, j'avais de mauvais

pressentiments... Aussi ai-je employé ce temps à prendre mes mesures

pour le cas où viendrait la défaite. Vous savez que j'ai été en

Amérique? C'est le pays au monde, après ma chère France, que j'aime et

que j'admire le plus... Des amis, auxquels j'ai écrit, m'y invitent

chaudement. Des sommes--et de très grosses sommes--me sont même

offertes si je veux y profiter de mon séjour pour faire quelques

conférences... Bref, tout ce qui peut contribuer à rendre un voyage

désirable se trouve réuni là-bas... Sans doute, ce sera s'éloigner

davantage encore de la patrie: mais pas sans esprit de retour, je vous

l'assure, car, bien au contraire, ce temps de recueillement doit m'aider

à d'autant mieux préparer ma rentrée en France... Restait un obstacle:

ma chère Marguerite, pour qui l'Amérique paraissait bien lointaine! Mais

Marguerite vient de me donner une preuve nouvelle de son affection. Elle

a compris que rien ne pourra atténuer ma peine, si ce n'est cette

diversion violente à toutes les tristesses qui m'entourent. Elle consent

donc aujourd'hui à ce que nous allions ensemble à New-York... Reste un

dernier point à résoudre, et celui-là dépend de vous. Nous ne pouvons

partir que si nous avons avec nous une compagne qui puisse nous aider en

toute circonstance, une confidente à qui nous puissions tout dire, une

amie qui ne nous quitte pas. Eh bien! cette compagne, cette confidente,

cette amie, il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'être: vous

l'avez deviné? C'est vous!... Oui, ma bonne Meunière, c'est à vous que

nous nous adressons; nous savons quel sacrifice nous vous demandons et

combien il pourra vous paraître douloureux de quitter pour un an, pour

deux, peut-être, votre cher Royat et vos proches... Mais nous

connaissons aussi la place que nous occupons dans votre cœur, et,

puisque c'est à vous que nous devons les jours les plus heureux, certes,

que nous ayons vécus ici-bas, nous sommes sûrs que vous ne refuserez

pas de nous assister encore pendant les épreuves qui sont venues sur

nous...»

Pendant que le général parlait et qu'elle écoutait, sans un mouvement,

les yeux baissés, je revoyais dans mon esprit l'image de ma vieille mère

et de ma pauvre sœur, pleurant toutes les larmes de leur corps à l'idée

qu'il me faudrait «passer la mer» pour aller de Royat à Londres... Et je

me disais: «Que deviendront-elles, les pauvres femmes, si elles me

voient partir pour l'Amérique? Et que deviendra ma maison, dont j'ai eu

tant de peine à faire ce qu'elle est?»

Mais cela n'a été qu'une réflexion d'un instant, n'affaiblissant en rien

mon idée dominante: la volonté de les servir, chaque fois qu'ils

auraient besoin de moi, dans la pleine mesure de mes forces. Aussi,

quand le général, s'étant tu, m'a interrogée du regard, je lui ai

répondu sans hésiter: «Vous avez raison d'être sûr de moi.»

Il m'a remercié en me pressant les mains avec chaleur, tandis que

s'éclaircissait sa figure jusque-là attristée. Il a envisagé aussitôt

les détails d'exécution: je devais retourner chez moi dès le lendemain

afin d'avoir le plus de temps possible pour faire mes préparatifs et

pour dire adieu aux miens; lui-même emploierait une semaine à liquider

certains comptes et à prendre congé de certaines personnes; nous nous

retrouverions enfin à Liverpool, dans les premiers jours d'octobre, et

alors en avant pour la libre et grande Amérique!

Tout en parlant de ce projet, il oubliait son chagrin, son visage

s'animait et prenait presque l'expression des jours heureux d'autrefois.

Elle, au contraire, demeurait immobile, sans lever les yeux, comme si

elle éprouvait une contrariété secrète. Mais il ne s'en apercevait pas

et parlait toujours.

Notre repas était terminé, si l'on peut appeler ainsi un défilé de plats

auxquels nous n'avions eu le cœur, ni eux, ni moi, de toucher. Nous

étions revenus dans le bureau du général, où il s'était fait apporter sa

tasse de café, son petit verre et ses deux cigares réglementaires.

Dix heures sonnaient. Un domestique est venu annoncer que trois

messieurs demandaient si le général pouvait les recevoir de suite: M.

Laguerre, M. Elie May, et un troisième dont je n'ai pas entendu le nom.

Le général a donné ordre de les introduire. Mme Marguerite et moi

nous n'avons eu que le temps de nous échapper par la porte ouverte de la

salle à manger, en laissant retomber derrière nous le rideau qui la

masquait.

Mme Marguerite m'ayant fait signe de rester auprès d'elle à écouter,

j'ai jeté un regard à travers la fente du rideau, et j'ai reconnu mes

trois messieurs de tout à l'heure. Ils parlaient, avec de grands gestes

et beaucoup de véhémence, de la situation faite par le premier tour de

scrutin, de la honteuse pression électorale qu'avait exercée M.

Constans, des dispositions à prendre en vue du scrutin de ballottage...

Le général les écoutait froidement, répondant à peine par oui et par

non.

Tout à coup, comme s'il en avait assez, il s'est levé et il leur a dit,

d'une voix ferme, «qu'il entendait en rester là, qu'il ne voulait pas

continuer une agitation désormais inutile et que sa résolution, ainsi

qu'il l'avait déclaré d'ailleurs la veille à Naquet, était bien arrêtée:

renoncer aux luttes électorales et se retirer en Amérique».

À ces mots, cela a été, de la part de ces messieurs, une véritable

explosion de cris indignés. Tous trois protestaient en même temps,

adjuraient le général de revenir sur sa décision, s'adressaient tour à

tour à l'intérêt, au sentiment, au point d'honneur, bref, employaient

tous les moyens de conviction qui peuvent fléchir la volonté d'un

homme... Mais leur éloquence se dépensait en pure perte. Le général, qui

s'était de nouveau assis, se contentait de leur répéter, de temps à

autre, très doucement: «Inutile d'insister, mes amis. Ma volonté est

inébranlable.»

Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort.

Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il

l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il

voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le

pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il

lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde

accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin

de ballottage,--de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le

sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps

perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses

adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur

les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur

confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa

fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...

Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait

par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de

prédicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait à chaque fois du

coude en me chuchotant: «Regardez comme il plaide!»

Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des

200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y

était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le

Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante

que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.

Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son

éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout,

de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en

ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des

sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes

deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci

s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous

faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son

regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme

j'aurais voulu que Mme Marguerite lui criât, en cet instant décisif:

«Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais

l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!»

Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire

qui disait: Cédez, j'y consens!»

Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux

et l'a relevé en lui disant:

«Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!»

Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été

pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait

permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait

devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être

maintenant son séjour plus ou moins proche de France!

Les trois messieurs s'étaient retirés, après avoir remercié avec

effusion le général.

Nous sommes rentrées aussitôt dans son bureau. Il avait l'air accablé,

ainsi qu'un homme auquel on vient d'arracher son consentement et qui en

éprouve du regret. Mais Mme Marguerite, qui, décidément, n'avait

accepté ce grand voyage qu'à contre-cœur, s'est mise à le câliner

tendrement, en le félicitant d'avoir changé de résolution.

Il se faisait déjà très tard. Leur ayant dit bonsoir, je me suis

retirée.

* * *

Le lendemain, j'ai pu examiner tout à loisir cette fameuse maison de

Portland-Place dont les journaux faisaient une si somptueuse demeure

seigneuriale. Il n'y avait de seigneurial que la situation de l'immeuble

dans l'une des plus belles rues de Londres, à main gauche, sur le

chemin de Regents-Park, dont les grands arbres s'apercevaient au fond,

et parmi d'autres constructions, qui, elles, étaient de véritables

palais à colonnades. Quant à la maison elle-même, c'était tout bonnement

une confortable habitation bourgeoise, sans cour d'honneur ni péristyle,

et précédée seulement d'une grille à la mode anglaise, derrière laquelle

descendait un escalier extérieur menant aux cuisines. Les écuries se

trouvaient ailleurs.

Au rez-de-chaussée, le bureau du général, éclairé par deux fenêtres

donnant sur la rue, se distinguait surtout par un encombrement excessif

de sièges, de bronzes et de bibelots de toute espèce. À côté, la salle à

manger, garnie de meubles très simples en vieux noyer ciré, pouvait

tenir tout au plus douze à quinze personnes.

La seule pièce un peu vaste était le salon, qui occupait presque tout le

premier étage. Il y avait là, également, un véritable bris-à-brac de

bibelots et de meubles, de sièges de tous styles et de toutes nuances,

de vitrines, de glaces, de petites étagères formant rayons, de vases de

Sèvres, de porcelaines de Saxe, de coupes, de statuettes en vieux bronze

verdâtre, d'objets chinois et indiens. Dans un coin, un grand piano

long. Comme on sentait, à l'arrangement des choses, que c'était là un

salon anglais, loué tout meublé.

Outre le salon, il n'y avait plus au premier étage qu'une seule pièce:

la salle de bains... Bizarrement située, mais confortable.

À l'étage au-dessus se trouvaient la chambre du général, celle de Mme

Marguerite et trois chambres d'amis dont une contenait un grand

harmonium. Enfin, au troisième, les logis mansardés des domestiques.

La chambre du général était surtout honoraire: il n'y apparaissait que

pour faire sa toilette. La chambre de Mme Marguerite correspondait

exactement au bureau du général, situé deux étages plus bas. C'était une

jolie chambre, tendue de percale à fleurs rouges sur fond crème, remplie

elle aussi de bibelots, mais arrangée avec une élégance exquise par la

main de celle qui l'habitait. À quel point Mme Marguerite aime tout

ce qui est beau, tout ce qui est riche! Que d'heures j'ai passées à

admirer ses bijoux qu'elle a sortis d'un grand coffret moyenâgeux en

argent ciselé pour les étaler devant mes yeux éblouis! Quelle fortune en

colliers de perles, en aigrettes, agrafes, boucles d'oreilles et bagues

resplendissantes de diamants, en lourds bracelets d'or et en accessoires

de toilette du même métal! Et partout, la couronne vicomtale ou bien un

blason formé de deux écus surmontés de la couronne à cinq fleurons.

Sur l'écu de gauche, quatre compartiments, avec une barre inclinée et

différents symboles. Sur l'écu de droite, deux compartiments seulement:

trois barres inclinées, et, au-dessous, des créneaux surplombant une

étoile à cinq pointes.

Les créneaux, symboles de l'aristocratique châtelaine, qui dominent,

jusqu'à l'éteindre, une étoile...

N'y a-t-il pas là quelque chose de fatidique?...

* * *

La vie qu'Elle et Lui menaient à Portland-Place était aussi peu

somptueuse que la maison elle-même.

Tous les matins, à neuf heures, le général était levé et descendait en

tenue de cavalier, coiffé d'un petit chapeau melon qui lui allait aussi

mal que possible, pour sortir à cheval en compagnie du capitaine Guiraud

et de M. Driant--un monsieur pas sympathique, ayant tout l'air d'un

brasseur d'affaires. Ces trois messieurs se rendaient de préférence à

l'allée de Rotten-Row, dans Hyde-Park.

À onze heures, le général était de retour et travaillait, dans son

bureau, avec ses deux secrétaires, au dépouillement de l'énorme courrier

qui lui arrivait tous les jours.

À midi, Mme Marguerite descendait, en toilette de ville, et l'on se

mettait à table. Une ou deux fois tout au plus, il y eut des invités à

déjeuner, et seulement des intimes. La table était bonne, mais

extrêmement simple.

Vers deux heures, une victoria s'arrêtait devant la maison. C'était M.

Rochefort qui venait faire sa visite journalière. Le général et lui

s'entretenaient cordialement pendant une demi-heure, puis M. Rochefort

remontait dans sa voiture.

Il se présentait pas mal de visiteurs durant l'après-midi. Le général

les recevait dans son bureau. Les journaux ont prétendu qu'il a consigné

sa porte à tout le monde, durant les premiers jours qui ont suivi les

élections. C'est inexact: il l'a consignée aux seuls journalistes, dont

les questions ne pouvaient que l'importuner dans l'état d'esprit où il

était.

Pendant que le général recevait ces visites, Mme Marguerite, qui

tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à

lire ou à écrire.

Elle-même ne recevait guère que Mmes Driant et Guiraud.

De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses

secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un

exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait

des monceaux de lettres.

C'est seulement à la tombée de la nuit que Mme Marguerite sortait, en

voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux

heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre

promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est

qu'elle est immense.

Au retour, ils dînaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule

fois, il a pris fantaisie à Mme Marguerite de faire comme s'il y

avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer,

pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très

chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que

l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de

l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle

avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait

si heureux, Lui!

Après dîner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il

y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre

toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce

que pour prendre congé de la société de Londres. Mme Marguerite

attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour.

Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre.

Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en

laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand

manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui

était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a

laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri

d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout

entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une

magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications

d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une

étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi

fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation,

toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle!

La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit,

par une pilule d'opium que Mme Marguerite était forcée de lui faire

avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant

quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient.

* * *

Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que Mme Marguerite

mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements

politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux

dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai

aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais.

Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une

fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès

de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à

entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral

de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être,

comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait

suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites

combinaisons. À ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque

de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans

pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la

frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de

C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et

Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des

nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.

Un autre jour, il a touché un mot des grandes élections qui, si elles

avaient réussi, lui auraient permis de revenir à Paris comme Président

de la nouvelle Chambre... en attendant mieux,--et aussi des malheureuses

élections aux Conseils généraux dans lesquelles, induit en erreur par M.

T..., il avait cru voir la meilleure réponse qu'il dût opposer à la

récente loi contre les candidatures multiples, ainsi qu'aux poursuites

de la Haute-Cour.

Le général parlait de ces choses à la manière d'un homme qui n'a plus

guère d'illusions ni sur les espérances de son parti, ni sur la fidélité

de ses lieutenants. Dans son bureau, après déjeuner, je l'ai vu à

plusieurs reprises tirer de sa poche des lettres confidentielles qu'il

n'avait pas voulu laisser à ses secrétaires et qui étaient des demandes

d'argent venant soit de membres du Comité boulangiste, soit de

fonctionnaires révoqués. Il y avait là de suppliantes missives signées

de gros bonnets du parti qui eussent été joliment embarrassés par leur

publication... Chaque fois, le général, après avoir démêlé, dans le

fatras de raisons explicatives, le chiffre de la somme demandée, m'a

remis la clef de «la caisse», en me priant de lui apporter de suite le

nécessaire. «La caisse», c'était un tiroir du joli secrétaire à

appliques de bronze qui se trouvait dans la chambre de Mme

Marguerite, entre les deux fenêtres donnant sur la rue. Ce tiroir

contenait des liasses de banknotes blanches anglaises, de billets bleus

français et un sac en grosse toile grise où s'empilaient quelques

centaines de guinées anglaises, plus grosses que nos louis d'or.

Quand j'avais rapporté au général l'argent et la clef, il ne manquait

jamais de jeter au feu la lettre de demande. Je n'ai pu m'empêcher un

jour de lui faire remarquer que c'était imprudent, ce qu'il faisait là,

et qu'il valait peut-être mieux garder certains documents...

Le général a haussé les épaules. Puis il m'a dit: «Ce n'est pas ça qui

les empêchera de me lâcher le jour où ils auront raclé le fond de la

caisse!»

* * *

Pour ce qui est de Mme Marguerite, elle ne se ressentait plus

aucunement de la pleurésie dont elle avait souffert pendant de si longs

mois. Elle m'a raconté comment la maladie lui était venue.

Partie avec le général trop précipitamment pour avoir pu prendre toutes

les dispositions nécessaires, elle s'est vue forcée de retourner,

pendant quelques jours, à Paris. Elle y portait un manteau de loutre

extrêmement lourd, sous lequel elle a eu si chaud, une après-midi où

elle était entrée dans le couloir d'une porte cochère pour s'y abriter

d'un orage, qu'elle n'a pu se défendre de le dégrafer. Un courant d'air

l'a saisie: une fluxion de poitrine s'est déclarée le soir même. Le

voyage de Paris à Bruxelles l'a aggravée, et elle était encore mal

rétablie quand le général a dû quitter Bruxelles pour Londres. Elle a

pris froid de nouveau pendant la traversée et elle a été longtemps

malade à Portland-Place. Mais, maintenant, il n'en restait plus rien.

Elle était plus resplendissante de santé que jamais... Elle avait même

pris tellement d'embonpoint qu'aucune des soixante robes dont elle était

si fière ne lui allait plus. Le soir où elle s'est faite si belle pour

se rendre au théâtre, elle aurait bien voulu mettre la toilette en

velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, qu'elle avait portée au

mariage du capitaine Driant, mais impossible d'y entrer!

Une seule chose me chiffonnait. J'ai remarqué qu'elle avait la

respiration un peu courte et qu'elle était tout essoufflée quand elle

montait les deux étages conduisant à sa chambre.

Mme Marguerite passait son temps à faire sa toilette, à écrire, à

lire, à apprendre l'anglais. Elle écrivait beaucoup de lettres en se

cachant du général, et c'était sa maîtresse d'anglais qui les portait.

J'ai compris qu'il s'agissait d'affaires concernant sa fortune

personnelle, auxquelles elle préférait ne pas initier le général qui

avait déjà assez de soucis sans cela.

Elle n'entretenait de correspondance suivie qu'avec une seule personne

de sa famille, une tante très âgée qui lui voulait beaucoup de bien.

«Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre

mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et

celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...»

Elle a ajouté:

«Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu

être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour

laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère

enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions

choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de

voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu

des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille,

valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le

lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait

aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000

francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la

voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma

légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de

ne plus me connaître. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...»

À part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait

beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attristée.

J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la

grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraître

plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaître, elle

n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût

marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une

éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et

de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le

général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: «La pauvre

femme, que lui reste-t-il?»

Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle

emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne

l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que

maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une

fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et

se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste

dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui

le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur

amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se

noyer...

* * *

Deux questions ont occupé le général et Mme Marguerite pendant mon

séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la

recherche d'un autre lieu de résidence.

Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter

certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai

bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par

conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté

cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du

général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le

capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi

dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses

chevaux qui étaient au nombre de sept.

Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée

et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le

cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le

maître d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide

de cuisine.

Mme Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant

Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine,

qu'il la laissât payer--«sur sa dot», comme elle le disait,--tous les

frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le

général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des

appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite

cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les

domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à

présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient

ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.

Après avoir examiné la situation, le général et Mme Marguerite se

sont décidés à se séparer du capitaine G... ainsi que de l'un des deux

secrétaires, à vendre trois chevaux (de façon à ne garder que Tunis, le

fameux cheval noir, Jupiter, cheval de selle alezan clair du général, et

les deux grands carrossiers bruns que Mme Marguerite lui avait donnés

l'an dernier pour sa fête), enfin à congédier l'interprète, l'exprès, le

valet de pied, le maître d'hôtel, le cuisinier et l'aide de cuisine.

L'opération s'est effectuée sans incidents, sauf en ce qui concerne le

capitaine G... Le général, qui le considérait comme un ami, ressentait

un véritable crève-cœur à l'idée de devoir lui annoncer cette mauvaise

nouvelle. Comme il hésitait de jour en jour, Mme Marguerite s'en est

chargée. Qu'a-t-elle dit et que lui a répondu le capitaine? Je ne sais.

Toujours est-il qu'il y a eu des mots vifs échangés, dont Mme

Marguerite a paru très affectée quand elle est allée les redire au

général. Lui, qui tressaille de douleur dès qu'on fait mine de

contrarier sa Marguerite, en a eu un accès de colère épouvantable.

En ce qui concerne le changement de résidence, toutes sortes de

solutions ont été envisagées. Puisque le général, en promettant de ne

pas partir pour l'Amérique, s'était engagé à rester non loin de France,

on a passé en revue les pays voisins. L'Espagne, l'Italie, la Suisse ont

été écartées pour diverses raisons. La Belgique aurait convenu au

général, si elle avait été plus hospitalière. Restait l'Angleterre: soit

la côte anglaise du côté de Brighton, soit l'île de Wight, renommée pour

la douceur de son climat, soit les Îles Normandes. Ce sont ces

dernières qui ont eu la préférence. Une amie de Mme Marguerite lui

avait vanté le charme de Jersey et le bon marché des hôtels de

Saint-Hélier. Et puis, à Jersey, n'était-on pas aussi près que possible

des côtes de France? Quoique sous le drapeau britannique, ne s'y

trouvait-on pas en vraie terre normande, parmi des Français de race,

sinon de nationalité?

Jersey a donc été adopté, et un appartement a été retenu à l'Hôtel de la

Pomme-d'Or. Le départ devait s'effectuer aussitôt après le scrutin de

ballottage, à moins que ses résultats ne nécessitent une prolongation de

séjour à Londres.

* * *

Je les ai quittés le samedi soir, 5 octobre, veille du scrutin de

ballottage. Quand je leur ai fait mes adieux, ils m'ont priée de monter

un instant avec eux dans leur chambre, et Mme Marguerite, ouvrant de

nouveau devant moi son magnifique coffret à bijoux, m'a dit de choisir,

comme souvenir, ce qui me plairait le mieux. Mais, à ce moment, la

pensée m'est venue des temps de gêne vers lesquels ils marchent

peut-être tous deux à grands pas, et je leur ai répondu:

«Vous souvenez-vous, Madame, qu'après que vous m'eussiez fait voir

toutes ces merveilles, vous vous êtes écriée: «Mais voici mes bijoux les

plus précieux!» et vous avez montré les photographies du général,

rangées par vous avec tant d'amour sur cette cheminée. Eh bien! puisque

vous m'accordez le choix, je vous demande un de vos bijoux les plus

précieux...»

Ma réponse les a surpris et touchés. Mme Marguerite a hésité un

instant, puis elle a saisi celle de ces photographies qui occupait la

place d'honneur et elle me l'a donnée avec deux bons baisers, en me

disant: «Ma bonne Meunière, je vous remets là une chose pour laquelle je

donnerais sans hésiter tous mes bijoux... C'est ma photographie préférée

de Georges, celle qu'il a fait faire à Londres pour le jour de ma fête

et qu'il a signée pour moi... Gardez-la bien, ma bonne Meunière, et

gardez-nous tous deux dans votre cœur!»

Nous nous sommes embrassés une dernière fois, avec tendresse, et je suis

partie.

Tout le long de la route, je n'ai cessé de la contempler, cette chère

photographie, qui le représente debout, tourné de trois quarts, en habit

noir avec chemise à col rabattu, l'écharpe tricolore de député et la

plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine. Le bras

gauche pend, le poing fermé; la main droite s'appuie sur un meuble et

l'annulaire porte la bague favorite du général, en forme de fer à

repasser. L'attitude est martiale, le regard fixe, l'expression du

visage sévère et concentrée. C'est le général à la veille de la grande

bataille politique, scrutant de son œil d'aigle les chances de victoire

et de défaite dans l'avenir brumeux.

Dimanche soir, j'étais de retour auprès des miens auxquels mes jours

d'absence avaient paru longs comme des jours sans pain, et juste à temps

pour apprendre le résultat du vote de ballottage à Royat: l'élection du

candidat du général, M. Mège, nommé par 10.383 voix contre 8.351 à M.

Blatin.

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 112 / 146 题