74.--_Mardi 19 juin._

Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de

compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime

et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats

complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions

d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et

dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins,

mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes

ricanent: «Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès

personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus,

défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux

électeurs: «Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!»

Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement--il en est bien

temps!--de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine.

Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage

secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur

allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que

le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami,

le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait

pour cela.

Le _XIXe Siècle_ assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à

la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente.

La _Cocarde_ et la _Presse_ déclarent qu'il a fait simplement un voyage

à Auch.

Par contre, le _Figaro_ d'hier annonce que, parti de Paris, gare

d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse,

puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers.

Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me

faire avouer qu'il était chez moi.

Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai

ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait

si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se

faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

75.--_Mardi 3 juillet_.

Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de Mme Marguerite:

«Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez

pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien

souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie

chambrette. Comptez donc toujours sur nous.»

Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable

et avec quel plaisir j'y ai répondu!

* * *

76.--_Mardi 10 juillet_.

Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays

natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme

un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à

Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie.

Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: «reprendre son épée» et

qu'il y atteindrait avant un an.

* * *

77.--_Vendredi 13 juillet_.

Reçu ce matin un autre billet de Mme Marguerite:

«Jeudi 12.

»Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous

de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de

notre sincère affection.»

Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils

ont dû être écrits avant...

Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le

général est venu sommer l'Assemblée de reconnaître son impuissance et de

réclamer elle-même sa dissolution.

«La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a

renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le

sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en

débris, en poussière!»

Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout

entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans.

Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente:

«Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez,

s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne

pourrez jamais lui faire de mal!»

Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui

criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au

milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le

vote et il a jeté sa démission de député.

Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait

qu'exalter de part et d'autre l'exaspération!

* * *

78.--_Samedi 14 juillet_.

Son sang a coulé.

Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond

coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,--peut-être

mortellement.

* * *

79.--_Dimanche 15 juillet_.

Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre,

pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et

résonnaient les mirlitons...

J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux

nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque

hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: «Le Général a succombé

à sa blessure.»

Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de

quelques millimètres!

Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait

partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma

raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté

dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte

Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...

J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly,

près Paris, 6, boulevard d'Argenson.

Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma

raison...

* * *

80.--_Lundi 16 juillet_.

L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison.

Il a pu prendre un peu de nourriture.

J'ai lu que Mme Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux

filles.

J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la

rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est

évanouie au moment où le général est tombé...

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 61 / 146 题