48.--_Lundi 19 mars._

Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par

un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du

quartier général. Son successeur est le général Warnet.

Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou

jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont.

* * *

49.--_Vendredi 23 mars_.

Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une

ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y

aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin,

j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui

venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait

grande foire à Clermont. À partir de dix heures, tout ce monde-là a

commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi.

Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau,

comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles,

des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général.

Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode:

«Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,

C'est là qu'on chant'ra!

C'est là qu'on dans'ra!

On fera la soupe dans la grande soupière,

Et pour la manger

On s'passera pas de Boulanger!»

ou encore ils chantaient à tue-tête:

«C'est Boulange, Boulange, Boulange,

C'est Boulanger qu'il nous faut!»

Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est

continuée à toutes les stations du parcours.

* * *

50.--_Lundi 26 mars_.

Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000

voix.

C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait

plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour

lui retirer sa qualité de soldat.

Il doit comparaître aujourd'hui même.

* * *

51.--_Mercredi 28 mars_.

C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée!

Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la

retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.

Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par

les Chambres, même si la guerre éclatait demain!

Que va-t-il devenir, maintenant?

* * *

52.--_Dimanche 1er avril_.

Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle,

annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui.

Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a

manifesté sa volonté de faire de la politique--et quelle politique! Dans

la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il

se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il

attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la

séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution,

la revision!

C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui

existe actuellement.

* * *

53.--_Lundi 9 avril_.

Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la

Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les

départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat.

On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur.

* * *

54.--_Lundi 6 avril_.

Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il

a été élu par 172.000 voix--100.000 voix de plus que son concurrent

gouvernemental!

* * *

55.--_Vendredi 20 avril_.

Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il

s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la

foule.

Ses partisans exultent.

* * *

56.--_Mercredi 25 avril_.

J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une

manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai.

Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de

Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement.

Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures

du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux:

«Conspuez Boulanger!

Conspuez Boulanger!

Conspuez!»

Ils s'interrompaient pour crier: «À bas Boulanger! Vive la République! À

bas le dictateur! À bas le césarisme! À bas les plébiscitaires! À bas la

Boulange!»

L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui

pendait, la tête en bas, à moitié lacérée.

En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était

resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes

gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: «Vive Boulanger!» et

de: «Vive la France!»

* * *

57.--_Dimanche 29 avril_.

Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis

politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche,

pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur

Naquet, le père du divorce, fraîchement converti au boulangisme. On a

fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le

_Comité républicain national_. Dehors, sur les boulevards, la foule,

pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois

semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et

contre-manifestations à l'état chronique.

* * *

58.--_Dimanche 6 mai_.

Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside...

* * *

59.--_Lundi 7 mai_.

Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui:

«Dimanche 6 mai.

»Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette

d'autrefois.

»Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le

20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs

qu'elle sera vacante à cette époque.

»Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous

ferai connaître la date exacte de notre arrivée.

»Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.

»Général BOULANGER.

»Hôtel du Louvre.»

Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir,

et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui

plaise d'en profiter!

J'ai cru bon d'ajouter en _post-scriptum_ que la prudence lui commandait

de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait

pas être reconnu.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

61.--_Dimanche 13 mai_.

Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée.

Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département

du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe.

Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer

dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 _bis_, rue Dumont-d'Urville.

* * *

62.--_Samedi 19 mai_.

Sa réponse est arrivée:

«Vendredi 18.

»Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions

jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de

toute votre bonne volonté.

»Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre

mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.

»Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la

gare avec une voiture.

»Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne

d'Orléans et nous arriverons par Limoges.

»À bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux

souvenir.

»G. B.»

Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence!

Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de

descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de

Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil

vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour

dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de

villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous

chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup

blanc? Ce serait bien le comble!

Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

63.--_Mercredi 30 mai_.

Je viens encore de répondre: «Non» à une famille de Lyon, qui veut

descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin.

Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général

pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il

doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si

impatiemment attendu par tout le monde?

* * *

64.--_Jeudi 31 mai_.

Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur--le cher

envoyeur--a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un

contre-ordre:

«Ma pauvre Belle Meunière,

»Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage

de quelques jours.

»Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4.

Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de

Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49.

»Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien

entendu.

»Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.

»Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur

souvenir et vous dire: à bientôt.

»Général B.

»Mercredi 30 mai.»

Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils

n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à

Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi

par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains.

C'est ce que je lui ai écrit.

Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille

de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du

15 juin.

* * *

65.--_Mardi 5 juin_.

C'est hier que le général a prononcé--ou plutôt qu'il a lu, à la

Chambre, son grand discours-programme.

D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé

d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise,

car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être

obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de

discussions contradictoires!

Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant

député!

* * *

66.--_Mercredi 6 juin_.

Le général accepte ma combinaison:

«Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de

Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13.

»C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.

»Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours

chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous

les deux.

»G...

»Mardi 5.»

Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai

plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai

signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain.

Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais

bien faire le vide pour Eux!

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

67.--_Mardi 12 juin_.

C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés

ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets.

Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les

garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a

plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de

rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les

antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: «Il est à faire la

fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!»

C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns

soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde,

grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à

cet égard que l'année dernière.

La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce

passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la

nature apparaît la plus belle. Jamais elle ne le fut plus

merveilleusement que cette année.

Toutes les collines sont couvertes d'une fraîche verdure, tous les

gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui

embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis

terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en

foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis

un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre

aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en

empêchant qu'ils soient reconnus?

Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu.

Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été

longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette

école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à

mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car,

ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: «Il faut parfois servir ses

amis malgré eux!»

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 53 / 146 题