PRÉFACE

_Qu'on me pardonne de me présenter moi-même sous ce nom de «Belle

Meunière». Depuis mon enfance, je n'en connais pas d'autre. Depuis les

années ensoleillées où je jouais, fillette, parmi les rochers et les

sources de mon adorable vallée de Royat, tout le monde m'appelait ainsi,

les compères aux lourds chapeaux de feutre et les commères aux coiffes

plissées._

«_La Zenta Mounira». Méritai-je mon surnom? J'en serais trop convaincue

s'il m'avait plu de prêter l'oreille à tous ceux qui auraient voulu m'en

faire compliment. Aujourd'hui, les belles années s'en sont allées, mais

mon nom, lui, ne veut pas les rejoindre. Plus je vais, et plus je le

sens peser sur moi comme un regret. Rien n'y fera, je dois m'y résigner:

il me le faudra porter jusqu'à la fin._

_De bonne heure, j'ai pris une habitude que personne ne m'a enseignée:

écrire le journal de ma vie. Je lui ai confié, à ce cher journal, et à

lui seul, toutes les angoisses ignorées de l'existence d'une pauvre

femme qui a beaucoup souffert. Parfois, les choses vécues dégageaient

une telle tristesse que le cœur me défaillait de les écrire. Bien des

pages sont restées blanches, tant étaient noires les impressions que

j'eusse dû tracer dessus._

_Cependant, une clarté est venue traverser quelques années de mon

existence. Le hasard m'a fait approcher le général Boulanger à l'époque

la plus passionnante de sa carrière. J'ai vu de près, comme je crois que

personne n'a pu la voir, sa vie intime, toute pleine de l'amour

surhumain qui l'a étreinte jusqu'à l'étouffer._

_On ne cesse de me dire que ces choses sont devenues de l'histoire et que

je n'ai plus le droit de les garder pour moi. C'est bien. Je détache ces

pages de mon livre. Les voici_:

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 12 / 146 题