Comme on le savait, mais comme on le voit maintenant avec plus de
précision peut-être, au XVIIIe siècle Montesquieu représente la doctrine
libérale; Rousseau, la doctrine du despotisme démocratique; Voltaire, la
doctrine du despotisme royal.
En second lieu, Montesquieu représente la libre-pensée respectueuse des
religions et qui n’ignore pas que les religions modernes sont des
ferments de libéralisme et le plus terrible adversaire que le despotisme
ait à redouter.--Rousseau représente la doctrine de la religion d’État
dans toute son intransigeance et telle que Calvin a pu, non pas
seulement l’appliquer, mais la rêver.--Voltaire représente la doctrine
de la religion d’État tempérée par le mépris de toute religion; et
voudrait une religion d’État dont fût le pape un souverain qui n’y
croirait pas.
En troisième lieu Montesquieu et Voltaire sont partisans de la propriété
individuelle et de l’État puisant ses ressources dans les industries de
luxe. Rousseau a des tendances collectivistes et la conviction que c’est
de la terre que les États vivent, et des industries de luxe qu’ils
meurent.
Montesquieu est le chef des libéraux.--Rousseau est le chef des
démocrates et des socialistes.--Voltaire est le chef des Césariens
pacifiques, et c’est un Napoléon pacifique qu’il aurait adoré.
Les idées de ces trois hommes, je ne dis pas ont eu une grande influence
sur la Révolution française, car je n’en crois rien, ou peu de chose;
mais elles ont traversé toute la Révolution française comme des
projections de phares, et c’est à leurs lumières intermittentes qu’on a
combattu dans les ténèbres. Leurs livres ont été les textes dont se sont
appuyés les partis pour soutenir les revendications diverses et
contraires qui leur étaient inspirées par leurs passions ou leurs
intérêts.
Ainsi, on retrouve les traces de Voltaire, de Montesquieu ou de Rousseau
dans tous les grands actes officiels et dans tous les grands textes
officiels de la Révolution française.
Voltaire c’est les Cahiers de 1789.--Voltaire ne demandait pas une
Révolution, et tant s’en faut; les Cahiers de 1789, plus royalistes que
les États généraux de 1614, n’ont pas demandé une Révolution. Ils ont
demandé[23] une constitution claire, des lois fixes et uniformes, une
administration régulière et rationnelle, une justice uniforme dans tout
le royaume, un code pénal plus doux, l’abolition des douanes
intérieures, l’abolition des droits féodaux, l’ordre et l’économie dans
les finances, l’abolition des fermes, un pouvoir fort et unique pour
assurer tout cela. Ils demandaient 1804, Napoléon et le code Napoléon.
[23] Voir mes QUESTIONS POLITIQUES: _la France en 1789_.
C’est juste ce qu’avait demandé Voltaire. Il avait demandé autre chose,
notamment en religion, et c’est surtout ceci qu’il avait demandé, et
c’est dans ce sens que j’ai dit qu’il n’y avait pas un mot «voltairien»
dans les Cahiers de 1789; mais entre temps il avait demandé cela, et
c’est cela que les Cahiers de 1789 ont réclamé avec insistance.
Voltaire, en tant que réformiste législatif, administratif et
judiciaire, est en pleine communion avec la France de 1789 et avec la
France de 1804, qui est la même; et c’est sa gloire.
Montesquieu c’est la _Déclaration des Droits de l’homme_ en son fond, en
ses dispositions essentielles; et si on ne tient pas compte des
contradictions puériles qui y abondent, comme dans toute œuvre
collective et dont il n’est pas responsable. Mais de la _Déclaration des
Droits de l’homme_, des deux _Déclarations_, de celle de 1789 et de
celle de 1793, il est le principal inspirateur.
Il y a «des droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme» qu’il
doit avoir toujours sous les yeux, parce que «l’ignorance, l’oubli ou le
mépris de ces droits sont les seules causes des malheurs publics et de
la corruption des gouvernements», et pour que «les réclamations des
citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables,
tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous»
(_Préambule de la Déclaration_ de 1789).--C’est du Montesquieu.
«_Le but_ de toute association politique est la conservation des droits
naturels et imprescriptibles de l’homme; ces droits sont la liberté, la
propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression» (II, 1789).--C’est
du Montesquieu. Cela ferait frémir Rousseau, pour qui l’individu devant
l’État n’a aucun droit.
«Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu
que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.»
(X, 1789).--C’est du Montesquieu. Je n’ai pas besoin de dire quel
sentiment cela inspirerait à Rousseau.
«La libre communication des pensées et des opinions est un des droits
les plus précieux de l’homme; tout citoyen peut donc parler, écrire,
imprimer librement...» (XI, 1789).--C’est du Montesquieu. Cela ferait
hausser les épaules à Rousseau, qui ne veut pas que, même en période
électorale, les citoyens «communiquent entre eux».
«La société a le droit de demander compte à tout agent public de son
administration.» (XV, 1789). Mauvaise rédaction. Qu’est-ce, ici, que «la
société»? Si c’est le gouvernement, c’est le gouvernement qui se demande
des comptes à lui-même. Il ne sera pas très sévère. S’il y avait, au
lieu de «la société», «l’individu», ce serait du Montesquieu.
«Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée
n’a pas de constitution.» (XVI, 1789).--Pur Montesquieu.
«Toute société dans laquelle _la séparation des pouvoirs_ n’est pas
déterminée, n’a pas de Constitution.» (XVI, 1789).--Pur Montesquieu. En
pleine opposition avec Rousseau.
Il y a «des droits sacrés et inaliénables de l’homme» qu’il faut que
tous les citoyens aient sous les yeux, «afin que, pouvant comparer sans
cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution
sociale, ils ne se laissent jamais opprimer et avilir par la tyrannie.»
(_Préambule_, 1793).--C’est du Montesquieu. C’est l’individu placé en
face de l’État comme un débiteur et aussi comme un juge, et le jugeant
d’après un texte précis.
«La liberté est le droit qui appartient à tout homme de faire tout ce
qui ne nuit pas aux droits d’autrui.» (VI, 1793).--C’est du Montesquieu.
«Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de
la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler
paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits.»
(VII, 1793).--C’est du Montesquieu.
«Les limites des fonctions publiques doivent être clairement déterminées
par la Loi, et la responsabilité de tous les fonctionnaires doit être
assurée.» (XXIV, 1793).--Mieux rédigé que le XV de 1789, encore qu’on ne
voie pas assez devant qui le fonctionnaire est responsable; mais c’est
du Montesquieu.
«La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de
l’homme. Il y a oppression contre le corps social quand un seul de ses
membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le
corps social est opprimé.» (XXIII, XXIV, 1793).--C’est du Montesquieu.
Il est juste d’ajouter qu’il y a du Voltaire et de l’Encyclopédie, sur
les points où Voltaire et les Encyclopédistes sont dans le même esprit
que Montesquieu, dans les deux _Déclarations_. Ce que Voltaire et
l’Encyclopédie pourraient revendiquer au même titre que Montesquieu,
c’est: «Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas
déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui
sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des actes arbitraires
doivent être punis.» (VII, 1789).
C’est encore: «La Loi ne doit établir que des peines strictement et
évidemment nécessaires, et nul ne doit être puni qu’en vertu d’une loi
établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée.»
(VIII, 1789).
C’est encore: «Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait
été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute
rigueur qui ne serait pas indispensable pour s’assurer de sa personne
doit être sévèrement réprimée par la loi.» (IX, 1789).
C’est encore: «Tout acte exercé contre un homme hors des cas et sous les
formes que la Loi détermine est arbitraire et tyrannique. Celui contre
lequel on voudrait l’exécuter par la violence a le droit de le repousser
par la force.» (XI, 1793).
C’est encore: «La Loi ne doit décerner que des peines strictement et
évidemment nécessaires; les peines doivent être _proportionnées au délit
et utiles à la société_.» (XV, 1793).
Mais les auteurs des _Déclarations_, qui avaient fait leur éducation
politique pêle-mêle dans Montesquieu, Voltaire et Rousseau, n’ont pas
suffisamment pris garde qu’il fallait choisir, et ils ont, çà et là,
introduit du Rousseau dans des textes qui, inspirés de Montesquieu,
devaient exclure Rousseau et ne pouvaient que l’exclure. Ils ont fait,
ceux de 1793 surtout, une confusion continuelle des _Droits de l’homme_
et des _Droits du peuple_, et ces droits, la chose est très claire pour
quiconque a lu le présent volume, sont contradictoires et sont exclusifs
l’un des autres et les uns de l’autre.
Le droit du peuple c’est de faire la loi; mais la loi peut être
violatrice et persécutrice de tous les droits de l’homme. Le droit du
peuple, c’est d’être souverain; mais la souveraineté du peuple implique
l’inexistence, ou la suppression, s’ils existent, de tous les droits de
l’homme, et c’est ce que Rousseau, qui accepte cette conséquence, avait
vu admirablement. Les droits de l’homme ne sont pas autre chose que des
limites au pouvoir législatif du peuple et la négation même de la
souveraineté du peuple. Les droits de l’homme proclamés, cela veut dire
qu’il y a des choses que la loi elle-même ne peut pas toucher, et c’est
ce que les _Déclarations_ disent formellement, et donc la proclamation
ou seulement la reconnaissance des droits de l’homme est la négation
même de la souveraineté du peuple. Les droits de l’homme disent au
peuple aussi bien qu’à un roi: «Tu n’es pas souverain»; et ils disent,
d’une façon générale, le mot de Royer-Collard, que nous avons vu qui est
une pensée de Montesquieu: «Il n’y a pas de souveraineté.»
Or, dans le texte même où les rédacteurs des _Déclarations_ proclamaient
l’existence et l’inviolabilité des droits de l’homme, ils proclamaient
aussi la souveraineté du peuple: «_La loi est l’expression de la volonté
générale_; tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou
par leurs représentants à sa formation» (VI, 1789). «_La souveraineté
réside dans le peuple. Elle est une et indivisible, imprescriptible et
inaliénable._» (XXV, 1793).
En ce faisant, les rédacteurs des _Déclarations_ ont mis dans leurs
textes un «ceci tuera cela». Le Droit du peuple était mis en présence,
en face et en opposition des Droits de l’homme, et l’un devait dévorer
l’autre, ou l’autre l’un. La liberté était mise en présence, en face et
en opposition du despotisme, et l’une devait avoir raison de l’autre ou
celui-ci de celle-là. _La Déclaration des droits de l’homme_ a son
«_article XIV_», comme la Charte de 1815; elle a un article qui permet
de violer tous les autres et qui d’avance les annule.--Les
contradictions secondaires qui émaillent les _Déclarations_, surtout
celle de 1793, dérivent de cette contradiction principale. Par exemple,
article XXV de 1793: «Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le
plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.»
S’agit-il ici des Droits de l’homme? Il le semble, puisque cet article
est le dernier de la _Déclaration des droits de l’homme_ et paraît être
la sanction de tous les autres. Mais non, sans doute, puisque le texte
porte «les droits du peuple», et l’article XXV veut dire que quand le
gouvernement usurpe la souveraineté, qui n’appartient qu’au peuple, le
peuple doit revendiquer la souveraineté en s’insurgeant. Et voilà une
déclaration des Droits de l’homme qui, en chemin, est devenue une
déclaration des Droits du peuple et qui ne donne qu’au peuple, et non à
l’homme, le droit de défendre ses droits et qui n’admet l’insurrection
qu’au cas où la souveraineté du peuple est violée, et non pas quand les
libertés le sont, et qui, par conséquent, défend le despotisme du peuple
contre le despotisme d’un prince et point du tout les droits de l’homme
contre le despotisme soit d’un prince soit du peuple.
Et qu’arriverait-il--toutes les hypothèses sont permises--si un
gouvernement défendait les «droits de l’homme» inscrits dans les
_Déclarations des droits de l’homme_, contre une décision du peuple
violatrice de ces droits de l’homme? Ce gouvernement serait en pleine
conformité avec les neuf dixièmes du texte des _Déclarations_; mais il
tomberait sous le coup de l’article XXV; il violerait les Droits du
peuple, il attenterait à la souveraineté du peuple, et il devrait (art.
XXVII) «être à l’instant mis à mort par les hommes libres»; et il serait
exécuté en place de Grève, de par la _Déclaration des droits de
l’homme_, pour l’avoir défendue.
La contradiction est éclatante.
Une déclaration des Droits de l’homme ne doit pas contenir une
déclaration de la souveraineté du peuple. Elle est faite précisément
pour dire que la souveraineté du peuple n’existe pas, ou elle n’a aucun
sens, et il ne faut pas l’écrire.--Elle est faite pour dire qu’au-dessus
de la volonté du prince, qu’au-dessus, aussi, de la loi, il y a des
droits «naturels et imprescriptibles» que ni la volonté du prince ni la
loi ne peuvent toucher; ou la Déclaration n’a aucun sens et il ne faut
pas l’écrire.--Elle est faite pour dire qu’il y a des limites à la
souveraineté, quelle qu’elle soit; elle est donc faite pour dire _qu’il
n’y a pas de souveraineté_, ou elle parle pour ne rien dire du tout. Une
Déclaration des droits de l’homme devrait commencer par ces mots: «Il
n’y a pas de souveraineté absolue.» Si elle ne part pas de ce principe,
elle ne se comprend pas elle-même; et par suite elle se détruit, comme
nous venons de le voir, en s’édifiant.
La cause de cette contradiction éclatante est très simple: c’est que les
rédacteurs de la _Déclaration des droits_ ont cru qu’un prince pouvait
tyranniser, qu’une oligarchie pouvait tyranniser; mais que la nation
tout entière ne pouvait pas tyranniser. Donc le droit du peuple ne peut
pas être en opposition avec les droits de l’homme; et c’est un sophisme
que de le supposer; le droit du peuple se confond précisément et
exactement avec les droits de l’homme; et qui défend l’un défend les
autres et qui défend ceux-ci défend celui-là. C’est une idée de
Rousseau. D’après Rousseau, le peuple ne peut pas tyranniser, ou la
tyrannie du peuple est liberté; le peuple en tyrannisant l’individu «le
force à être libre».
Bon pour Rousseau, qui n’a pas la moindre idée des Droits de l’homme;
mais du moment que les rédacteurs des _Déclarations_ en ont eu l’idée,
et très nette, on s’étonne qu’ils n’aient pas vu que le Droit du peuple
et les Droits de l’homme n’étaient point du tout la même chose et que
celui-là était limité par ceux-ci, et que si le Droit du peuple n’était
pas limité par les Droits de l’homme, autant vaudrait dire que les
Droits de l’homme n’existent pas, et mieux vaudrait n’en pas parler.
La _Déclaration des droits de l’homme_ est donc une idée de Montesquieu,
dans laquelle, par inadvertance ou à dessein, on a fait entrer une idée
de Rousseau qui est en parfaite contradiction avec elle; mais il reste
que Montesquieu c’est la _Déclaration des droits de l’homme_ en son
principe et en ses grandes lignes.
* * * * *
Rousseau c’est la doctrine des Jacobins, de Robespierre, de Saint-Just,
et, en une certaine mesure, de Babeuf. Souveraineté du peuple,
c’est-à-dire volonté générale, ce qui ne veut pas dire volonté de tous,
mais volonté de tous, moins tout ce qui dans le peuple est organisé,
engrené, hiérarchisé et se concerte[24], et par suite est considéré
comme ayant un caractère aristocratique;--despotisme absolu de cette
volonté générale, l’individu n’étant libre que par et dans la liberté du
peuple, c’est-à-dire que par et dans la volonté générale dont il est un
des éléments, et les libertés individuelles n’étant que de pures
illusions de l’égoïsme;--gouvernement des assemblées, si l’on ne peut
pas faire autrement, mais, autant qu’on le pourra, gouvernement direct
du peuple par le peuple, soit par plébiscites, soit par le moyen des
_referendum_, soit par l’expédient des mandats impératifs;--dans tous
les cas, république démocratique, l’oligarchie étant le plus mauvais des
gouvernements et la monarchie, quoique pouvant être démophile, ne
pouvant pas être démocratique et dégénérant toujours en gouvernement
aristocratique;--religion d’État très simple, bornée au culte de l’Etre
suprême, et rémunérateur et vengeur, et au culte de la Patrie et du
Contrat social, mais très ferme et très rigoureuse, et imposée à tous
les citoyens sous des peines terribles;--proscription de la religion
catholique et en général de toutes les religions qui n’admettent pas
qu’on puisse être sauvé dans d’autres religions qu’elles, l’intolérance
religieuse dégénérant toujours en intolérance politique, et la liberté
n’étant pas due à qui n’en admet pas le principe;--égalité, la plus
grande possible, de droits, de mœurs, de conditions, de fortunes, toutes
les égalités étant solidaires et n’existant pas si elles ne sont
confirmées chacune par toutes, et par exemple l’égalité des droits étant
une illusion entre un citoyen riche et un citoyen pauvre, et par
conséquent, dans un avenir plus ou moins éloigné, l’égalité réelle ne
pouvant s’intégrer que dans le pur communisme.
[24] Voir plus haut, chapitre III, p. 59 et suiv.
Toutes ces idées sont dans Rousseau, avec plus ou moins de clarté, et
sont dans les discours et déclarations des Jacobins, de Robespierre, de
Saint-Just et de Babeuf, avec plus ou moins de hardiesse ou de timidité
selon les personnages et les circonstances.
A travers le XIXe siècle les libéraux se sont réclamés de Montesquieu,
soit qu’ils fussent royalistes, soit qu’ils fussent républicains. C’est
Benjamin Constant, Mme de Stael, Guizot, Royer-Collard, Tocqueville,
Prévost-Paradol, Staël, Taine, Renan, etc.
Les démocrates se sont réclamés de Rousseau, ou ont subi son influence.
C’est Pierre Leroux, Ledru-Rollin, Proudhon, quelque mal qu’il ait dit
de Jean-Jacques[25], George Sand, Napoléon III, etc.
[25] «Cette tête fêlée n’est pas française.»
* * * * *
La majorité anonyme, c’est-à-dire les hommes à idées flottantes et
«discontinues», comme dit très bien M. Henri Ouvré en parlant de
Voltaire lui-même, ont été voltairiens. Ils n’étaient pas démocrates,
quoiqu’ils crussent l’être, et ils n’allaient pas plus loin que
l’égalité des droits, qui n’est rien sans l’égalité réelle, et donc ils
n’étaient pour aucune espèce d’égalité.--Ils n’étaient pas libéraux,
quoiqu’ils prissent ce nom, et corps intermédiaires, séparation des
pouvoirs et même système parlementaire leur étaient fort indifférents.
Ils voulaient un pouvoir fort, qui gouvernât régulièrement, qui mît
l’ordre dans les finances, qui favorisât le commerce et qui fît la
guerre au catholicisme, tout en maintenant la religion, puisque, et
c’est un mot textuel de Voltaire, «il faut une religion pour le
peuple».--Ce gouvernement, ils le voulaient quelconque, pourvu qu’il fût
fort, régulier et anticatholique, et ils étaient indifféremment pour
Louis-Philippe ou pour l’Empire, ne craignant, comme Voltaire, que
Charles X ou la République.--Le fond de leur pensée était que leur
ennemi était le Christianisme, et ils voulaient un gouvernement qui, en
réprimant le Christianisme, les dispensât de le réprimer eux-mêmes par
abstention et qui empêchât leurs femmes et leurs enfants d’avoir
commerce avec l’Église, effort qu’ils se sentaient incapables de faire
eux-mêmes. Du reste, comme Voltaire, ils ne s’opposaient nullement à
l’existence d’une Église, à la condition qu’elle fût strictement dans la
main du gouvernement et maltraitée par lui.--Tel était l’ensemble de
leurs idées sociologiques.
Ils sont devenus républicains, avec des défiances à l’endroit du
développement de l’idée égalitaire et surtout de son dernier
développement, logique et irréfutable, qui est le communisme. Mais ils
ont bien compris qu’en attendant cet événement, et pour le retarder en
amusant le tapis, une République n’a absolument rien à faire que la
guerre aux anciennes classes dirigeantes et au Christianisme, et que
tout parti républicain au pouvoir est, au bout de quelque temps, amené
ou ramené à ces pratiques, pour avoir l’air de faire quelque chose et
pour réchauffer le zèle de ses partisans, d’où suit que tout
gouvernement républicain qui n’a pas été anti-chrétien a été incriminé
de ne rien faire et d’être clérical.
La France est gouvernée depuis environ un demi-siècle par la pensée de
Voltaire, comme elle l’avait été assez précisément en 1788, et aussi,
quoique moins précisément, de 1799 à 1804.
* * * * *
Que réserve l’avenir à ces trois pensées directrices, et, des trois,
quelle sera celle qui, tout compte fait, l’emportera?
Ce sera naturellement la plus vulgaire.
L’avènement de la démocratie a tué Montesquieu, qui est tout simplement
inintelligible au peuple. Il a dit sur lui-même le mot qui le condamne:
«Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner, régler,
tempérer... C’est un chef-d’œuvre de législation... Un gouvernement
despotique saute pour ainsi dire aux yeux... _Tout le monde_ est bon
pour cela.» Et donc le soin de former le gouvernement étant donné à tout
le monde, tout le monde formera un gouvernement despotique, ou du moins
le laissera se former tout seul et ne comprendra rien à un gouvernement
rationnel.
L’avènement de la démocratie a donné raison à Rousseau, et a revivifié
Rousseau, qui du reste, subtil et sophistique dans l’exposition, est au
fond simple, simpliste et radical. Seulement, faites attention, la
pensée de Rousseau mène au despotisme populaire directement, et ramène
au despotisme monarchique par un détour, ou par plusieurs détours, qui
sont ceux par lesquels on sera forcé d’aller, soit qu’on prenne l’un,
soit qu’on prenne l’autre.
En effet, la pensée de la souveraineté du peuple et de l’égalité réelle
amènera-t-elle au collectivisme? Je ne le crois pas; mais il est
possible. En ce cas l’organisation collectiviste demande un tel
déploiement d’autorité surveillante, stimulante et répartissante, qu’il
ne se peut qu’elle ne soit pas forcée de se concentrer en une autorité
supérieure unique et terriblement rigoureuse. On peut concevoir
l’organisation collectiviste sans un César; mais pour moi je ne la
conçois pas sans un sultan. Il faut se rappeler que la seule
organisation collectiviste qu’on ait connue dans un grand pays est celle
du Paraguay. Seule la Compagnie de Jésus était organisée assez
despotiquement pour mener un pays en régime collectiviste.
L’organisation collectiviste serait donc très vite amenée à être un État
administré par des Jésuites qui obéiraient à un général des Jésuites. Ce
serait exactement cela, sans le nom et sans le costume, et je m’empresse
d’ajouter que, le nom et le costume n’y étant pas, ce serait jugé très
tolérable. Mais enfin on serait arrivé par un détour au despotisme
monarchique.
Autre hypothèse: le collectivisme n’a pas pu être organisé, et l’on
reste dans un état analogue à l’état actuel, avec le suffrage universel,
un Parlement, un gouvernement nommé et destitué par le Parlement. C’est
un régime relativement ou apparemment libéral.
Mais, songez-y, actuellement le gouvernement semble dépendre du
Parlement et en dépend dans une certaine mesure; mais il ne peut pas se
passer un très long temps sans que le Parlement en vienne à dépendre
complètement du gouvernement.
Voici comment: Peu de choses se _socialisent_ dans le mouvement social
actuel, mais tout se _nationalise_ peu à peu et assez vite. J’entends
que tout et tous s’acheminent à dépendre du gouvernement. C’est un trait
et c’est une conséquence de la décadence générale. Dans un pays où il
n’y a presque plus d’industrie ni de commerce et où l’industrie et le
commerce sont entravés, du reste, par la permanente agitation
socialiste, tout le monde demande une place du gouvernement; tout le
monde désire être fonctionnaire, veut devenir fonctionnaire, devient
fonctionnaire. Tout le monde demande une «place».
D’autre part tout devient «place». Telle industrie, utile à l’État, mais
non nécessaire à l’État, languit: on la laisse mourir. Telle autre,
nécessaire à l’État, languit. L’État s’en empare et est forcé de s’en
emparer. Tout ce qui était agent, employé de cette industrie, devient
fonctionnaire de l’État.
Or tous ces fonctionnaires, et ce seront bientôt tous les Français, sauf
les paysans et peut-être y compris les paysans, sont dans la main du
gouvernement. Ils sont libres, ils votent. Apparence. Le gouvernement,
quand il voudra, les fera voter comme il voudra, comme il fait juger ses
juges comme il veut qu’ils jugent. Il suffira d’une surveillance bien
faite et d’une sévérité bien conduite, qui produiront l’intimidation
nécessaire.
Dès lors un gouvernement issu de la volonté du Parlement, mais qui fera
nommer le Parlement comme il lui plaira, concentrant par ce moyen le
pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire; nous
voilà au pur et simple gouvernement monarchique, au despotisme
monarchique pur et simple. Un président du conseil des ministres,
souverain absolu; comme décoration brillante et majestueuse, un
Parlement et un suffrage universel: voilà l’état politique de demain.
Aujourd’hui déjà, tout le monde, y compris les plus indépendants,
chacun, sinon pour lui, du moins pour ses fils, ses neveux, ses amis, a
besoin du gouvernement; demain tout le monde dépendra étroitement du
gouvernement.
Le gouvernement le sait et laisse aller les choses. Il n’y a système
parlementaire qui vaille ni qui tienne contre cela. Le temps et la force
des choses travaillent pour la monarchie absolue, sous une dénomination
ou sous une autre, et il n’importe pas du tout qu’elle s’appelle de
telle ou telle façon.
Cette monarchie absolue n’aimera naturellement aucune liberté...
--Pourquoi non?--Ici en effet il faut s’arrêter un instant. La liberté,
entendue comme je l’entends, c’est-à-dire les libertés, peuvent très
bien provenir d’une monarchie absolue; et Voltaire pourrait dire: Moi,
royaliste absolutiste, je suis aussi libéral et plus libéral qu’un
républicain de l’école de Montesquieu. Est-ce que les républiques
établissent la liberté? Demandez à Genève, même à celle de 1760.
Demandez à ce fou de Rousseau, à son système. Mais un roi peut
l’établir; et il a intérêt à l’établir.--Vous demandez l’indépendance du
pouvoir judiciaire. Je n’en veux pas; mais un roi peut en vouloir. Elle
lui servirait à n’être pas responsable des erreurs et infamies
judiciaires, et c’est agréable.--Vous demandez la liberté religieuse. Je
n’en suis guère partisan; mais un roi peut en être partisan. Elle lui
servirait à n’avoir pas à décider entre Jansénius et Molina, et à ne
s’occuper que de l’ordre dans la rue, et c’est agréable de n’être pas un
empereur byzantin.--Vous demandez la liberté de la presse. Comment donc!
Mais un roi _en a besoin_. Il a besoin, non pas de gouverner selon
l’opinion publique, ce qui est absurde, mais de connaître l’opinion
publique, pour ne pas la froisser trop violemment et pour voir où sont
les écueils. La liberté de la presse, c’est le suffrage universel à
titre consultatif, et le suffrage universel à titre consultatif est une
aussi bonne chose que le suffrage universel à titre impératif est une
chose détestable.--J’en pourrais dire autant de la liberté de réunion,
de la liberté d’association, de la liberté d’enseignement. Un roi n’a
rien à craindre de citoyens qui se réunissent pour pérorer, qui
s’associent pour faire telle ou telle propagande ou qui s’organisent
pour enseigner. Qu’est-ce que c’est que cela? Ce sont des partis. Eh
bien, dans une république le parti au pouvoir est dans l’horreur ou la
terreur à l’endroit des partis qui ne sont pas lui; mais un roi est
au-dessus des partis et n’est d’aucun. Pourvu qu’il ne soit ni vert ni
noir, les noirs et les verts n’auront de haine que les uns contre les
autres et aucune contre lui; et à leurs compétitions, il gagnera d’être
plus puissant. Diviser pour régner. Il n’aura pas besoin de diviser,
puisque son peuple se divisera de lui-même. Les partis divisent la
nation pour que le roi règne.--Un roi, donc, peut être partisan des
libertés, de toutes les libertés, et il a plutôt intérêt à en être
partisan qu’à s’en défier. La royauté intelligente, je n’ai jamais
demandé autre chose; or n’y a rien de plus libéral que la royauté
intelligente.
--Peut-être; mais comme il est dans la nature humaine d’être avide et de
se croire infaillible, jamais un roi, jamais une monarchie absolue, sous
quelque titre qu’elle se soit établie, ne raisonnera ainsi. Toute
monarchie absolue voudra imposer sa façon de penser, de croire, de voir,
de parler et d’agir. Toute monarchie absolue voudra être la seule force
de l’État, et elle ne voudra d’aucune sorte de liberté. Toute
association, toute réunion, tout concert, lui paraîtra «un État dans
l’État», mot magique qui fait frémir d’inquiétude et d’horreur tout
gouvernement, et elle ne voudra ni de liberté d’association, ni de
liberté de réunion. Tout enseignement qui ne sera pas donné par elle ou
par des hommes à sa dévotion lui paraîtra monstrueux: «Ne va-t-on pas
enseigner là autre chose que l’amour de moi?»; et elle ne voudra
d’aucune liberté d’enseignement. Toute Église lui paraîtra une force
sociale en dehors de lui et lui inspirera une grande crainte: «ce qui
n’est pas avec moi est contre moi»; et elle ne voudra d’aucune Église,
ou elle asservira les Églises à elle le plus qu’elle pourra. Et les
libertés en soi, les libertés qui ne se seront pas créé un organe dans
une association, liberté de la parole, liberté de la presse, lui seront
encore suspectes, d’abord parce qu’elles sont le prétendu droit, bien
singulier, de penser autrement qu’elle, ensuite parce que ces libertés
sont créatrices de partis, de réunions, d’associations, d’écoles,
d’églises et de toutes ces forces sociales indépendantes que tout
gouvernement a en suspicion naturelle et éternelle.
Pour toutes ces raisons, le rêve de Voltaire, le vrai, la monarchie
absolue, sous un titre ou sous un autre, mais la monarchie absolue,
ennemie de toute liberté, concentrant tous les pouvoirs, intelligente
quand elle pourra, c’est-à-dire une fois sur dix, persécutrice,
défiante, tracassière et tyrannique toujours, protégeant peut-être les
arts et les lettres, qui n’ont pas besoin d’être protégés; c’est à quoi
il faut s’attendre et ce qui nous attend. Ç’a été le premier résultat de
la Révolution française, c’en sera le dernier. C’était la philosophie
politique de Voltaire. Elle sera réalisée. L’avenir appartient au roi
Voltaire. Il appartient aussi au roi de Voltaire.