Voltaire n’a jamais parlé d’éducation que pour dire, comme nous l’avons
rapporté ailleurs, qu’il n’était pas mauvais que les Jésuites élevassent
les petits Français concurremment avec les Universités, parce que
«l’émulation est une belle chose».--Il déplore, en un endroit, l’esprit
de routine qui est celui de l’Université de Paris et des autres, encore
en 1735: «A l’égard de notre Université, elle ne sait pas encore ce que
c’est que Newton. C’est une chose déplorable qu’il ne soit jamais sorti
un bon livre des Universités de France et qu’on ne puisse seulement
trouver chez elles une instruction passable de l’astronomie, tandis que
l’université de Cambridge produit tous les jours des livres admirables
de cette espèce. Aussi, ce n’est pas sans raison que les étrangers
regardent la France comme la crème fouettée de l’Europe. Je souhaiterais
que les Jésuites, qui ont les premiers fait entrer les mathématiques
dans l’instruction des jeunes gens, fussent aussi les premiers à
enseigner des vérités si sublimes, qu’il faudra bien qu’ils enseignent
un jour, quand il n’y aura plus d’honneur à les connaître, mais
seulement de la honte à les ignorer.»
Il a jeté quelque part, sur l’éducation des filles, une boutade qui est
piquante, un peu amère, non sans bon sens, et qu’on peut relever pour
mémoire et divertissement: «... Vous êtes bien raisonnable pour votre
âge. Comment pouvez-vous avoir un tel empire sur vous-même?--Ce que j’ai
de raison, je le dois à l’éducation que m’a donnée ma mère. Elle ne m’a
point élevée dans un couvent, parce que ce n’est point dans un couvent
que j’étais destinée à vivre... J’entends dire que dans ces couvents,
comme dans la plupart des collèges où les jeunes gens sont élevés, on
n’apprend guère que ce qu’il faut oublier pour toute sa vie; on
ensevelit dans la stupidité les premiers de nos beaux jours. Vous ne
sortez guère de votre couvent que pour être promise à un inconnu qui
vient vous épier à la grille; quel qu’il soit, vous le regardez comme un
libérateur, et fût-ce un singe, vous vous croyez trop heureuse; vous
vous donnez à lui sans le connaître, vous vivez avec lui sans l’aimer et
bientôt après les deux parties se repentent. Ma mère m’a crue digne de
penser de moi-même et de choisir un jour un époux moi-même. Si j’étais
née pour gagner ma vie, elle m’aurait appris à réussir dans les ouvrages
convenables à mon sexe; née pour vivre dans la société, elle m’a fait
instruire de bonne heure dans tout ce qui regarde la société; elle a
formé mon esprit, en me faisant craindre les écueils du bel esprit; elle
m’a menée à tous les spectacles choisis qui peuvent inspirer le goût
sans corrompre les mœurs... et j’ose dire que ces instructions, qu’on ne
regarde que comme des amusements, m’ont été plus utiles que les livres.
Enfin ma mère m’a toujours regardée comme un être pensant, dont il
fallait cultiver l’âme et non comme une poupée qu’on ajuste, qu’on
montre et qu’on renferme le moment d’après.»