ORGANISATION SOCIALE: CENTRALISATION ET DÉCENTRALISATION.

I

La question de la centralisation et de la décentralisation a été peu

discutée au cours du XVIIIe siècle. La France de l’ancien Régime

souffrait à la fois de centralisation et de décentralisation.

Elle souffrait d’une centralisation politique absolue, tous les pouvoirs

politiques étant réunis dans la même main ou dans les mains d’un conseil

des ministres très restreint et très irresponsable.

Elle souffrait d’une décentralisation judiciaire très incommode étant

encombrée de justices parlementaires, de justices seigneuriales et de

justices ecclésiastiques et jugée selon une trentaine de coutumes,

c’est-à-dire de lois différentes, de telle sorte que savoir par qui l’on

devait être jugé, où l’on devait être jugé, étaient deux premières

questions embarrassantes et périlleuses, et que, ensuite, on gagnait ou

perdait très légalement sa cause selon le lieu où elle se trouvait

portée et que «juste en deçà de chaque ruisseau, injuste au delà» était

précisément la maxime fondamentale du système judiciaire.

Elle souffrait d’une décentralisation ou plutôt d’une anarchie

administrative qui était une merveille d’incohérence, les pouvoirs des

intendants, des gouverneurs de province, des seigneurs et des communes,

sans compter ceux des États dans certaines provinces, se contrariant

sans cesse par manque de limitation précise entre eux.

Elle jouissait d’une décentralisation intellectuelle très précieuse et

toute naturelle, par l’effet du manque de communications rapides; et les

grandes villes étaient encore des foyers de science, de talents, et

d’enseignement que Paris n’avait pas éteints en les absorbant.

Dans ces conditions, les mêmes hommes pouvaient, et devaient être

centralisateurs en certaines choses et décentralisateurs en certaines

autres, comme, du reste, maintenant encore. Mais, d’une part, comme, au

XVIIIe siècle, les politiques et publicistes s’étaient occupés plutôt de

politique générale que de tout autre objet, et d’autre part la

centralisation politique étant le bien ou le mal le plus éclatant de

l’époque et qui frappait le plus tous les yeux; c’est sur cette dernière

affaire que tous les écrivains politiques--excepté Voltaire--ont porté

le plus grand effort de leur attention.

Montesquieu semble avoir été très partisan des républiques fédératives

et les avoir considérées comme l’idéal même du gouvernement. Au fond

très républicain, et à vrai dire dans le système qui a sa faveur le

souverain n’est guère qu’un président de République, il connaît

admirablement le double vice des Républiques: à savoir que si elles sont

étendues elles aboutissent toujours au despotisme, que donc il faut

qu’elles soient petites; et que si elles sont petites elles sont

conquises: d’où il suit que «les hommes auraient été forcés de vivre

toujours sous le gouvernement d’un seul s’ils n’avaient imaginé le

gouvernement fédératif».

Il définit très nettement cet état politique de la manière suivante:

«Cette forme de gouvernement est une convention, par laquelle plusieurs

corps politiques consentent à devenir citoyens d’un État plus grand,

qu’ils veulent former. C’est une société de sociétés qui en font une

nouvelle qui peut s’agrandir par de nouveaux associés, jusqu’à ce que sa

puissance suffise à la sûreté de ceux qui se sont unis.»

Toutes sociétés, tous États ne sont pas propres, selon Montesquieu, à

former, en s’unissant, une bonne république fédérative. Il est très

difficile, par exemple, de former une république fédérative avec de

petites monarchies. La monarchie répugne à la confédération. Les

Cananéens furent détruits, parce que c’étaient de petites monarchies qui

n’avaient pas réussi, même pour la défense, à former une confédération

véritable. Il est difficile également, et peut-être plus, de former une

république fédérative avec des républiques et des monarchies. Cela tient

à ce que les complexions, pour ainsi dire, des républiques et des

monarchies sont différentes; «l’esprit de la monarchie est la guerre et

l’agrandissement, l’esprit de la république est la paix et la

modération.»--C’est un peu cela; mais ce n’est pas, sans doute, cela

seulement; car on a vu des monarchies très pacifiques et des républiques

très belliqueuses; mais il faut au moins ajouter que la similitude

d’origine et d’autorité est, naturellement, à peu près nécessaire dans

le conseil d’une république fédérative entre les hommes composant ce

conseil. Or, un roi et un président de république tiennent leur autorité

de sources si différentes et ont une autorité si différente elle-même

qu’ils ne sont pour ainsi dire pas de même nature et qu’il leur est

difficile de s’entendre et même de délibérer ensemble. C’est un peu des

États généraux où se rencontrent Noblesse, Clergé et Tiers. Ils ne

peuvent s’entendre et poursuivre un objet commun que quand l’un a

absorbé les deux autres.

Quelles que soient les raisons de cette incompatibilité d’humeurs, les

républiques fédératives, composées de petites républiques et de petites

monarchies, ne sont pas viables. «La République fédérative d’Allemagne

est composée de villes libres et de petits États soumis à des princes.

L’expérience fait voir qu’elle est plus imparfaite que celle de Hollande

et de Suisse.»--Une autre expérience a fait voir que dans ce cas c’est

une des petites monarchies, qui, s’agrandissant et se fortifiant au sein

de la confédération, finit par mettre fin à la confédération en la

dévorant. C’est ce qui est arrivé en Grèce «lorsque les rois de

Macédoine obtinrent une place parmi les Amphictyons».

Ces considérations si justes sont applicables même aux alliances; car

une alliance est une demi-confédération. Il est peu probable qu’une

alliance entre une république et une monarchie dure longtemps, à moins

que la république ne se résigne à devenir une sorte de vassale de la

monarchie. Autrement la mobilité et l’instabilité naturelle à la

république inquiétera la monarchie, et elle renoncera à une convention

où elle n’aura pas de garantie.

Donc, les républiques fédératives les meilleures, et même les seules qui

puissent former un véritable organisme, sont celles qui sont composées

de petites républiques. Telle la Hollande, telle l’Helvétie. Il est

essentiel que, comme c’est une loi de la Hollande, aucun des États

confédérés ne puisse contracter une alliance particulière sans le

consentement des autres. «Une république qui s’est unie [à d’autres] par

une confédération politique s’est donnée entière et n’a plus rien à

donner.»

A ces conditions et dans ces conditions, une république fédérative est

un admirable gouvernement. Il concilie toutes choses et combine en lui

toutes les supériorités. «Il a tous les avantages intérieurs du

gouvernement républicain et la force extérieure du monarchique.» Cette

sorte de république, capable de résister à la force extérieure, peut se

maintenir dans sa grandeur sans que l’intérieur se corrompe. «La forme

de cette société prévient tous les inconvénients.»--Aussi bien, sans

compter que «ce furent ces associations qui firent fleurir si longtemps

le corps de la Grèce», ce fut par elles aussi «que les Romains

attaquèrent l’Univers» et ce fut par elles aussi «que l’Univers se

défendit contre eux; car lorsque Rome fut arrivée au comble de la

puissance, ce fut par des associations derrière le Danube et le Rhin que

les Barbares purent lui résister».

Montesquieu a expliqué très bien et les avantages du fédéralisme et

comment plusieurs nations passent de l’état dispersé à l’état

fédéraliste et forment une confédération; mais il n’a pas envisagé le

cas où une nation centralisée passe ou veut passer à l’état fédéraliste

et comment ce passage peut se faire. A la vérité, je crois que cette

transformation n’a jamais eu lieu et qu’il est très difficile qu’elle se

fasse. La grande nation qui souffre de la centralisation doit se

décentraliser sans aller jusqu’au fédéralisme. Si elle essayait d’aller

jusque-là, il est probable qu’elle ne se fédéraliserait pas, mais

qu’elle se disloquerait. L’Empire romain, trop vaste, devenu trop lourd

à lui-même, ne s’est pas fédéralisé. Il s’est coupé en deux et a formé

deux empires, centralisés encore et autant l’un que l’autre. Le

fédéralisme retarde la centralisation; mais quand la centralisation

s’est faite, l’excès où elle se porte ne ramène pas au fédéralisme; il

mène à l’impossibilité de vivre; et le corps national se désagrège.

La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire · 第 26 / 50 题