Voltaire n’est pas si éloigné de Rousseau en politique qu’on le croit et
qu’il l’a cru. Rousseau est despotiste. Voltaire est despotiste.
Seulement Rousseau est pour le despotisme du peuple et Voltaire est pour
le despotisme du roi.
Le monarchisme absolu, c’est le fond même de Voltaire, et toutes ses
opinions politiques, religieuses et sociales dérivent de là. Il ne faut
pas croire que son horreur pour Montesquieu soit de la jalousie
d’auteur; c’est la colère, bien plus honorable, du royaliste
intransigeant contre l’homme qui, au fond, est républicain et qui, tout
au moins, passe sa vie à songer aux moyens de limiter l’autorité royale.
On le voit bien quand on suit attentivement le commentaire de Voltaire
sur _l’Esprit des lois_. Tout ce commentaire peut être défini d’un seul
mot: c’est Louis XIV défendu contre Montesquieu.
Tout d’abord Voltaire repousse comme ne la comprenant pas la différence
continuelle que Montesquieu fait entre la monarchie et le despotisme:
«Qu’on me dise ce que je dois entendre par despote et par
monarque.»--«Où est la ligne qui sépare le gouvernement monarchique et
le despotique?» Montesquieu l’a dit cent fois. Son livre même n’est
presque que la distinction entre la monarchie constitutionnelle et le
despotisme. Mais c’est où Voltaire n’entre pas, parce qu’il n’y veut
point entrer. Montesquieu avait raison quand il disait: «Voltaire a trop
d’esprit pour me comprendre. Quand il lit un livre il le refait, et
puis, ce qu’il a fait, il le critique.» Voltaire n’établit aucune
différence entre la monarchie et le despotisme, parce qu’il ne veut pas
de monarchie limitée par des lois fondamentales, et tout ce qui
s’ensuit; et puis ne voulant point de cette différence, il se moque de
ceux qui la voient et surtout qui veulent l’établir ou la confirmer.
Il s’obstine à ne pas vouloir comprendre le sens du mot «honneur» et le
sens du mot «vertu» dans Montesquieu, encore que Montesquieu ait
expliqué vingt fois que l’honneur est l’amour des distinctions et la
vertu le patriotisme; et, ne voulant pas comprendre, il s’écrie à
plusieurs reprises: «Je vous dis qu’il y a dans tous les gouvernements
de la vertu et de l’honneur.»--Et pourquoi ne veut-il pas comprendre?
Parce que la classification de Montesquieu met ou semble mettre les
républiques au-dessus des monarchies.
Il reproche à Montesquieu d’avoir dit que le «gouvernement moscovite
cherche à sortir du despotisme». Montesquieu, conformément à ses
distinctions, avait voulu dire que le gouvernement russe établissait des
lois fixes et commençait à gouverner selon ces lois et non plus selon
son bon plaisir; qu’en un mot _il sortait du despotisme pour entrer dans
la monarchie_; mais Voltaire insiste sur ce que le gouvernement russe
retient du despotisme pour l’en féliciter avec enthousiasme: «Le
gouvernement est à la tête de la finance, des armées, de la
magistrature, de la religion; les évêques et les moines n’ont plus
d’esclaves comme autrefois et ils sont payés par une pension du
gouvernement. Il cherche à détruire l’anarchie, les prérogatives
odieuses des nobles, le pouvoir des grands, et non à établir des corps
intermédiaires et à diminuer son autorité.»
Voltaire n’est pas moins opposé aux idées démocratiques de Rousseau
qu’aux idées libérales de Montesquieu, quoiqu’il ait moins poursuivi
celles-là que celles-ci. Il se raille du gouvernement direct, un peu
superficiellement et puérilement, comme toujours, mais avec quelque
raison, du reste, à ce qu’il me semble: «Il paraît bien étrange que
l’auteur du _Contrat social_ s’avise de dire que tout le peuple anglais
devrait siéger en parlement et qu’il cesse d’être libre quand son droit
consiste à se faire représenter au Parlement par députés. Voudrait-il
que trois millions de citoyens vinssent donner leurs voix à Westminster?
Les paysans en Suède comparaissent-ils autrement que par députés?»
(_Idées républicaines._)--Il établit, avec la netteté décisive qu’il a
toujours, le système du gouvernement despotique, dans la _Voix du sage
et du peuple_ (1750): «La bonté du gouvernement consiste à protéger et à
contenir également toutes les professions d’un État.--Le gouvernement ne
peut être bon s’il n’y a une puissance unique.--Il ne doit pas y avoir
deux puissances dans un État.--Dans un État quelconque le plus grand
malheur est que l’autorité législative soit combattue. Les années
heureuses de la monarchie ont été les dernières de Henri IV, celles de
Louis XIV et de Louis XV, quand ces rois ont gouverné par eux-mêmes.»
De même dans les _Pensées sur le gouvernement_: «Un roi qui n’est pas
contredit, ne peut guère être méchant.--Du temps de Louis XIII il n’y
eut pas une année sans faction. Louis le Juste était cruel. Il avait
commencé à seize ans par faire assassiner son premier ministre. Il
souffrit que le Cardinal de Richelieu, son premier ministre, fît couler
le sang sur les échafauds.»
Il est aristocrate, ce qui, en une certaine manière, est être libéral ou
peut mener à le devenir; mais il faut entendre de quelle manière il est
aristocrate. Il l’est, non par souci de limiter l’autorité souveraine,
mais par désir de la fonder sur l’ignorance populaire; et non par désir
de hiérarchiser la nation, mais par passion de maintenir une énorme
distance entre le peuple et les hautes classes: «Je crois que nous ne
nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être
instruit. J’entends par peuple la populace qui n’a que ses bras pour
vivre. Je doute que cet ordre de citoyens eût jamais le temps ni la
capacité de s’instruire. Ils mourraient de faim avant de devenir
philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si
vous faisiez valoir, comme moi, une terre, et si vous aviez des
charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il
faut instruire; c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes;
cette entreprise est assez forte et assez grande. Il est vrai que
Confucius a dit qu’il avait connu des gens incapables de science, mais
aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas
peuple; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison
de Nestorius ou de Cyrille, d’Eusèbe ou d’Athanase, de Jansénius ou de
Molina, de Zwingle ou d’Œcolampade. Et plût à Dieu qu’il n’y eût jamais
de bon bourgeois infatué de ses disputes! Nous n’aurions jamais eu de
guerres de religion; nous n’aurions jamais eu de Saint-Barthélemy.
Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs
qui étaient à leur aise. Quand la populace se mêle de raisonner, tout
est perdu.» (_A Damilaville_, 1er avril 1766.)[6].
[6] Il est juste de reconnaître qu’il a soutenu exactement le
contraire dans sa lettre à Linguet du 15 mars 1767.
Les Anabaptistes de Munster, qui, du reste, «soutinrent leurs droits en
bêtes féroces», eurent d’abord ce tort très grave de proclamer l’égalité
entre les hommes: «Ils développèrent cette vérité dangereuse, qui est
dans tous les cœurs, que les hommes sont nés égaux, et que, si les papes
avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les
paysans en bêtes.» (_Essai sur les mœurs_, CXXXI.) L’égalité est une
chimère qui n’a pas sa place dans une organisation sociale: «Vous me
direz comment se sont-ils [les ministres] déclarés, il y a quelques
années, contre certains sages?» C’est que ces sages avaient un peu trop
effarouché l’amour-propre des grands; c’est qu’ils prêchaient un peu
trop l’égalité, laquelle ne peut ni plaire aux grands ni subsister dans
la société.» (_A Damilaville_, 15 juin 1763.)
Ce qu’il écrit à Damilaville, il l’écrit à plus forte raison à Frédéric
II: «Quand je vous suppliais d’être le restaurateur des Beaux-Arts de la
Grèce, ma prière n’allait pas jusqu’à vous conjurer de rétablir la
Démocratie athénienne; je n’aime pas le gouvernement de la canaille.
Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus ou à
quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux Grecs de faire
autant de sottises que leurs ancêtres.»
Voltaire se montre assez favorable au gouvernement populaire dans son
article _Démocratie_ du _Dictionnaire philosophique_; car il ne s’est
jamais piqué de ne point se contredire, ou il ne s’est jamais assez
surveillé pour ne point tomber dans les contradictions; mais encore,
même en cet article, il a peu confiance: «Le véritable vice d’une
république civilisée est dans la fable turque du dragon à plusieurs
têtes et du dragon à plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit et
la multitude des queues obéit à une seule tête qui veut tout dévorer.
[Peu clair. Dans Voltaire, c’est bien surprenant.] La démocratie ne
semble convenir qu’à un très petit pays; encore faut-il qu’il soit
heureusement situé. Tout petit qu’il sera, il fera beaucoup de fautes,
parce qu’il sera composé d’hommes. La discorde y régnera comme dans un
couvent de moines; mais il n’y aura ni Saint-Barthélemy, ni massacres
d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni condamnation aux galères pour avoir
pris de l’eau dans la mer sans payer.»
On se demande pourquoi, si la discorde règne dans ce pays, il n’y aura
point de guerres civiles. Mais--sur quoi nous reviendrons--Voltaire
croit qu’il n’y a jamais que les prêtres qui déchaînent les guerres
civiles.
A M. de La Chalotais il écrit, le 28 février 1763: «Je vous remercie de
proscrire l’étude chez les laboureurs»,--ce qui le départage lui-même,
puisque sur cette question il dit blanc à Damilaville, noir à Linguet,
et enfin blanc à La Chalotais.
Il semble partisan de la résistance à l’oppression; et le passage est
important et curieux. Il marque que Voltaire, adversaire de tous les
droits de l’homme, prenait feu à un moment donné pour celui de tous qui
est le plus scabreux et le plus difficile à bien définir et à bien
délimiter: «... Vous devez obéir à ceux qui font les lois dans votre
patrie tant que vous demeurez dans cette patrie, j’en conviens; mais...
le rapt des Sabines par Romulus aurait-il été moins un brigandage
barbare s’il eût été commis par une délibération du Sénat? La
Saint-Barthélemy perdrait-elle aujourd’hui quelque chose de son horreur,
si, par impossible, le Parlement de Paris avait rendu un arrêt par
lequel il eût enjoint à tout fidèle catholique de sortir de son lit au
son de la cloche, pour aller plonger le poignard dans le cœur de ses
voisins, de ses amis, de ses frères qui allaient au prêche?... Non, sans
doute, un crime est toujours un crime, soit qu’il ait été commandé par
un prince, dans l’aveuglement de la colère, soit qu’il ait été revêtu de
patentes signées de sang-froid avec toutes les formalités possibles...»
(_Prix de la justice et de l’humanité._)
Il y a quelque chose de plus curieux encore. C’est que le même homme qui
a écrit le _Commentaire sur Montesquieu_ et tout ce que nous venons de
lire, a fait un éloge lyrique de la Constitution anglaise, ce qui ne
laisse pas de dérouter quelque peu. Cet éloge est très connu; car on
s’est pieusement efforcé de démontrer que Montesquieu, Voltaire et
Rousseau avaient tous pensé de même; et ce passage étant à peu près le
seul où Voltaire se rapproche, non point du tout de Rousseau, mais de
Montesquieu, on en a usé diligemment. Il est dans l’article
_Gouvernement_ du _Dictionnaire philosophique_. En voici les lignes
essentielles: «De cet établissement, en comparaison duquel la République
de Platon n’est qu’un rêve ridicule, et qui semblerait inventé par
Locke, par Newton, par Halley ou par Archimède, il est né des abus
affreux et qui font frémir la nature humaine... Le fanatisme absurde
s’était introduit dans ce grand édifice comme un feu dévorant qui
consume un beau bâtiment qui n’est que de bois. Il a été rebâti de
pierre du temps de Guillaume d’Orange. Il est à croire qu’une
constitution qui a réglé les droits du roi, des nobles, du peuple, et
dans laquelle chacun trouve sa sûreté, durera autant que les choses
humaines peuvent durer. Il est à croire que tous les États qui ne sont
pas fondés sur de tels principes éprouveront des révolutions. Voici à
quoi la législation anglaise est enfin parvenue: à remettre chaque homme
dans tous les droits de la nature... Ces droits sont: liberté entière de
sa personne, de ses biens, de parler à la nation par l’organe de sa
plume; de ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par un jury
formé d’hommes indépendants; de ne pouvoir être jugé en même cas que
suivant les termes précis de la loi; de professer en paix quelque
religion qu’on veuille, en renonçant aux emplois dont seuls les
anglicans sont pourvus. Cela s’appelle des _prérogatives_. Et, en effet,
c’est une très grande et très heureuse prérogative par-dessus tant de
nations d’être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le
lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille; que vous ne
serez pas enlevé des bras de votre femme au milieu de la nuit pour être
conduit dans un donjon ou dans un désert; que vous aurez, en sortant du
sommeil, le pouvoir de publier tout ce que vous pensez; que, si vous
êtes accusé, soit pour avoir mal agi ou mal parlé ou mal écrit, vous ne
serez jugé que selon la loi. Cette prérogative s’étend sur tout ce qui
aborde en Angleterre. Un étranger y jouit de la même liberté de ses
biens et de sa personne; et, s’il est accusé, il peut demander que la
moitié des jurés soit composée d’étrangers. J’ose dire que si on
assemblait le genre humain pour faire des lois, c’est ainsi qu’on les
ferait pour sa sûreté. Pourquoi donc ne sont-elles pas suivies dans les
autres pays?... Pourquoi les cocos réussissent-ils aux Indes et ne
réussissent-ils pas à Rome?»
On voit que Voltaire n’est rien moins que systématique dans ses idées
politiques et peut être accusé même de les avoir eues quelque peu
flottantes. Ses contradictions peuvent cependant se concilier à peu
près. Il est ennemi des pouvoirs intermédiaires, il est ennemi des corps
possédant le dépôt des lois, il est ennemi des magistratures
indépendantes, il est ennemi du régime parlementaire, il est ennemi des
Églises indépendantes; il est ennemi de tout ce qui peut désirer,
exiger, constituer, maintenir, protéger et défendre les libertés
publiques; _mais il n’est pas ennemi des libertés publiques_. Pourvu
qu’il n’y ait personne pour les désirer, les exiger, les conquérir, les
constituer, les maintenir et le défendre, il en est même partisan. Il
les demande, seulement, au despotisme, et c’est sur le despotisme seul
qu’il compte pour les obtenir. Il est _absolutiste libéral_. Il ne veut
de liberté que celle que le despotisme établira. Son rêve, c’est un roi
absolu fondant la liberté dans ses États. Le vers de Racine qu’il doit
admirer le plus, c’est celui qui résume le «discours du trône» de
Burrhus:
Pourvu que, dans le cours d’un règne florissant,
Rome soit toujours libre et César tout-puissant.
Un peuple libre sous un souverain dont le pouvoir n’a pas de limite,
c’est son idéal même. La liberté par le despotisme, c’est tout son
système.
Il y a beaucoup de cela dans son petit traité, d’ailleurs excellent,
_Fragment des Instructions pour le prince royal de..._
Il déteste la Révocation de l’Édit de Nantes très éloquemment; puis il
ajoute, non pas qu’il faut organiser une société où le pouvoir souverain
ne puisse pas commettre des attentats, mais: «Ah! Louis XIV! Louis XIV!
que n’étais-tu philosophe!... Et toi, que nous voyons avec une tendresse
respectueuse, assis sur le trône de Henri IV et de Louis XIV, écoute
toujours la voix de la philosophie, c’est-à-dire de la sagesse.»--Un
Louis XIV philosophe, c’est toute la politique de Voltaire.
Notez que c’en est une, et qui peut se soutenir. Un roi qui serait
persuadé que le meilleur moyen de gouverner est de gouverner avec
l’opinion publique en ses lignes générales et sans tenir compte de ses
caprices; que par conséquent il faut la connaître et donc laisser
absolument libre la pensée, la parole, la plume et l’enseignement, qu’il
faut gouverner avec des forces constituées, permanentes, cohérentes et
solides, et non pas sur une poussière d’hommes, et que, par conséquent,
il faut laisser les associations, les corporations et les églises
librement se former et librement se développer ou se maintenir, qu’il
faut gouverner avec des lois fondamentales très respectées, très
précises et très fixes, maintenant la tradition nationale et obligeant
étroitement le roi lui-même;--ce roi n’aurait besoin pour le bien de
l’État ni de Parlement ni de corps ayant le dépôt des lois, ni de
pouvoirs intermédiaires, ni de constitution, parce qu’il serait
lui-même, grâce à ses sages maximes, Parlement, dépositaire des lois,
pouvoir limitateur et constitution.
Seulement, il est à croire que ce roi s’est rarement trouvé, et que le
concevoir, l’évoquer et compter sur lui est une chimère. Il est étrange
que de Montesquieu, Rousseau et Voltaire ce soit Voltaire, qui se trouve
ici le plus chimérique.