DE L’AUTORITÉ.

Il faut dans une société une autorité qui commande, c’est-à-dire, d’une

part qui dispose de la partie des forces qu’ont abandonnée les individus

pour former une force commune; d’autre part qui, par lois, décrets ou

ordonnances, dirige les individus vers le bien commun. Dans la nation

que nous supposons constituée, où sera l’autorité?

La plupart des hommes croient que l’autorité est une volonté. Volonté

d’un homme commandant à des millions d’hommes selon son jugement, sa

réflexion ou son caprice.--Volonté d’un groupe d’hommes commandant après

délibération à tout le reste du peuple selon ce qu’ils ont jugé

utile.--Volonté du peuple tout entier, c’est-à-dire de la majorité du

peuple, signifiée à un pouvoir central, ramassée par lui et renvoyée par

lui au peuple tout entier et à chacun des individus qui le composent.

I

Pour Montesquieu l’autorité n’est point une volonté; ce n’est la volonté

de personne. L’autorité c’est la raison. Il aurait signé l’axiome de

Royer-Collard: «Où est la souveraineté?--Il n’y a pas de souveraineté.»

Ce qui doit gouverner c’est la Raison. Mais où la chercher? Précisément

dans ce qui n’a pas le caractère d’une volonté, laquelle peut être une

passion et même l’est toujours. Dans quoi donc? Dans la pensée

réfléchie, durable, permanente, comme refroidie et consistante, d’une

nation. C’est cette pensée qu’on appelle la Loi. La Loi seule doit

gouverner. Mais non pas la Loi qui vient d’être faite, ou du moins il

faut le moins possible être gouverné par cette loi-là. La Loi qui vient

d’être faite, c’est une volonté qui peut être, elle aussi, capricieuse,

passionnée et éphémère. La loi véritable c’est la loi ancienne, celle

que n’a pas faite la génération qui lui obéit, celle qui a subi

l’épreuve du temps et qui est telle qu’en lui obéissant c’est à la

réflexion et à l’expérience, c’est-à-dire à la raison, qu’on obéit.--La

loi véritable, quand celle qui précède ne suffit pas, ce qui arrive,

c’est au moins la loi très délibérée, très discutée et par plusieurs

corps délibérants qui ont des intérêts divers et qui se tempèrent et se

contrebalancent les uns les autres.--Voilà dans quelles conditions on

obéit, non pas à une volonté, ce qui a toujours des chances d’être très

mauvais, de qui que cette volonté parte, mais à quelque chose qui

ressemble à la raison. Les gouvernements où l’on obéit à une volonté ne

sont tous que des variétés du despotisme; les gouvernements où l’on

obéit à la loi sont des gouvernements rationnels.

Le gouvernement despotique est le gouvernement naturel, quelque goût que

les hommes aient pour être libres, parce qu’il est très facile à

établir. Il «saute pour ainsi dire aux yeux; il est uniforme partout. Il

ne faut que des passions pour l’établir. Tout le monde est bon pour

cela. «Le gouvernement rationnel doit combiner les puissances, les

régler, les tempérer, les faire agir.» C’est «un chef-d’œuvre de

législation» très malaisé à disposer.

Despotisme proprement dit, Royauté tempérée, Aristocratie, Démocratie,

ne sont donc que des variétés de despotisme. Seulement il y a entre eux

des degrés. La Royauté tempérée, celle de France en 1740, est

certainement un despotisme; cependant elle a une constitution; elle a

des lois fondamentales, qu’elle viole quand elle veut, il est vrai; mais

qui encore existent, ce qui est quelque chose. C’est un frein moral;

c’est un texte aussi sur lequel s’appuient ceux qui réclament. C’est une

limite, très flottante; et une barrière, très ployable; mais c’est une

limite et une barrière.--Ajoutons que c’est un peu par politesse que

Montesquieu établit une différence entre la Royauté française et le

despotisme oriental.

L’Aristocratie est un despotisme; cependant elle suppose délibération.

Une volonté gouverne; mais une volonté qui est le résultat d’une

discussion. L’aristocratie vaut déjà mieux que le despotisme pur et

simple.

La Démocratie est un despotisme; elle est même un despotisme très

rigoureux. A la vérité elle comporte délibération et en cela elle est

très supérieure au despotisme pur et simple; seulement elle prend des

décisions qui ont éminemment le caractère de volontés. Elle ne délibère

pas, elle obéit à des passions, à de grands courants d’opinion, à des

coups de vent. Rien n’est moins _rationnel_, rien n’est moins propre à

constituer la loi, telle qu’elle doit être. De plus la démocratie

n’exécute pas ses volontés; elle charge de les exécuter un gouvernement

central qui les ramasse en quelque sorte et les lui renvoie. Ce pouvoir

central les lui renvoie si modifiées à son gré, que la démocratie finit

par être gouvernée non point même par la volonté de sa majorité, mais

par une volonté qui lui est presque totalement étrangère, et le

despotisme proprement dit, ou à très peu près, est rétabli.

Enfin la démocratie a exactement le même inconvénient que

l’aristocratie. Dans toute nation il y a nécessairement deux parties

distinctes: le peuple et les gens distingués par la naissance, la

richesse et les honneurs. En aristocratie ceux-ci gouvernent et souvent

font peser les charges de l’État sur le peuple. En démocratie le peuple

croit gouverner; et on lui plaît en opprimant les gens de haut et moyen

étage: «Il y a toujours dans un État des gens distingués par la

naissance, les richesses et les honneurs; mais s’ils étaient confondus

parmi le peuple et s’ils n’y avaient qu’une voix comme les autres, la

liberté commune serait leur esclavage et _ils n’auraient aucun intérêt à

la défendre_, parce que la plupart des résolutions seraient contre eux.»

Il y a donc ce premier inconvénient que dans la démocratie une partie

importante de la nation est sûrement opprimée, comme, sous le régime

aristocratique, une partie, importante aussi, de la nation est opprimée

quand les patriciens sont des imbéciles;--et il y a cet autre

inconvénient qu’en démocratie les classes supérieures et moyennes étant

opprimées et voyant que «la plupart des résolutions sont prises contre

eux», ne tiennent pas du tout à la liberté publique et, à défaut

d’aristocratie, ne souhaitent qu’un tyran intelligent. C’est ce qui

explique pourquoi les démocraties mènent presque toujours au despotisme

proprement dit: c’est que, d’une part, le peuple y répugne très peu; et

que d’autre part les hommes qui de soi y répugnent le plus, en

démocratie n’ont plus aucune raison d’y être hostiles.

Souveraineté arbitraire d’un seul, souveraineté d’un seul tempérée par

l’existence de lois à peu près respectées, souveraineté d’une élite,

souveraineté du peuple, sont donc des formes diverses, mais non pas très

différentes, du despotisme; il n’y a de libre, comme l’a dit Bossuet

parlant des Romains, «qu’un peuple où personne n’est sujet que de la loi

et où la loi est plus puissante que tout le monde.» Il n’y a de libre

qu’un peuple où _il n’y a pas de souveraineté_, où il n’y a pas de

volonté qui commande et où l’on n’obéit qu’à la Raison exprimée par la

Loi.

Comment arriver à constituer un État qui réalise cet idéal ou qui en

approche?

C’est moins difficile qu’on ne croirait. D’abord, et c’est le plus grand

point, et quand cela n’existe pas il ne faut pas même songer à

constituer ou à maintenir un état, il faut de la «vertu», c’est-à-dire

du patriotisme; car le patriotisme consiste précisément à ne pas vouloir

obéir à des volontés, fût-ce même à la sienne, mais à la raison; les

volontés particulières, et par cela il faut entendre même une volonté

universelle, mais qui peut être éphémère, n’étant point faites pour bien

gouverner un corps éternel, une nation qui vit dans le passé, dans le

présent et déjà dans l’avenir, puisque gouverner c’est prévoir.

Il faut donc du patriotisme, c’est-à-dire du désintéressement,

c’est-à-dire de la vertu pour obéir à cette _raison nationale_ et pour

se gouverner ou se laisser gouverner selon les intérêts du présent,

selon les traditions du passé et selon les intérêts de l’avenir. Ainsi

se sont gouvernés ou se sont laissés gouverner par instinct patriotique,

quelquefois très confus, mais sûrement par instinct patriotique, tous

les peuples qui ont duré.

Il faut ensuite n’obéir qu’à la loi, d’une part, et d’autre part, pour

ce qui est des choses circonstancielles où un ordre circonstanciel et

particulier doit intervenir, il ne faut obéir qu’à des chefs qui ne

s’inspirent que de la Loi. Et par Loi nous avons vu ce qu’il faut

entendre. Il n’y a de loi qu’ancienne. Une loi nouvelle est une volonté.

Elle peut être bonne; elle n’est pas _rationnelle_. Elle peut n’être

qu’un caprice de despotisme soit personnel, soit aristocratique, soit

populaire. Il faut toujours être gouverné par des lois éprouvées par le

temps et l’usage ou par des ordres directement inspirés de ces lois-là.

Donc il faut un corps constitué qui ait _le dépôt des lois_, qui les

connaisse, qui les conserve, qui les défende et qui ait le droit de

s’opposer à tout ce qui leur est contraire, à tout ce qui est proposé en

oubli ou en mépris d’elles. Ceci est la pierre angulaire même de la

constitution d’un peuple libre.

De plus il faut, entre le pouvoir central, quel qu’il soit, et le

peuple, tout un degré de «pouvoirs intermédiaires» qui--d’une part

maintiennent les traditions, c’est-à-dire la raison nationale;--d’autre

part contiennent, arrêtent et répriment les empiétements du pouvoir

central;--d’autre part fassent descendre le commandement du haut en bas

comme par des canaux qui le tempèrent au lieu de le laisser tomber

brusquement et lourdement de tout son poids;--d’autre part enfin aient

_le dépôt des libertés_, comme un autre corps a le dépôt des lois, et

soient comme des enseignements, des instituts et des collèges de

liberté.

Ces corps intermédiaires dans l’ancienne monarchie, c’étaient la

noblesse, le clergé, la magistrature, les corporations ouvrières. Ils

peuvent être tout autre chose. C’est tout ce qui dans une nation est

_constitué_, tout ce qui a une organisation à soi en dehors de

l’organisation générale, tout ce qui est en soi un organisme viable,

vivant et durable. C’est en un mot tout ce que le langage populaire

appelle corps aristocratiques, d’un mot très impropre; car une

aristocratie c’est une oligarchie; c’est, au milieu d’un peuple, un

certain nombre d’hommes qui concentrent en eux, à l’exclusion des

autres, les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif; et les corps

intermédiaires n’ont nullement ce caractère et ne doivent pas l’avoir.

Montesquieu n’est nullement «aristocrate», comme nous le verrons assez;

il est _hiérarchique_; il est partisan de corps privilégiés. Il est vrai

que c’est ce que, depuis 1789, on appelle être aristocrate.

Donc ces «corps intermédiaires dépendants», dépendants, c’est-à-dire

soumis, du reste, à l’autorité du pouvoir central, mais ayant une

indépendance et une autonomie relatives, d’abord maintiennent les

traditions nationales, et en cela ils sont comme les soutiens et les

tenants de cette _raison nationale_ dont nous avons parlé; ils sont les

répresseurs naturels de ces volontés inconsidérées, passionnées et

éphémères, qu’elles viennent d’en haut ou d’en bas, qui sont le

contraire même de la raison; ils ne gouvernent pas; mais ils tiennent à

ce qu’on gouverne d’après le passé et l’avenir, en même temps que selon

les nécessités du présent, qui, elles, s’imposent toujours assez.

S’ils maintiennent les traditions générales, c’est qu’ils vivent de

leurs traditions particulières, ce qui les rend traditionnistes tout

naturellement.

Un roi, certes, a des traditions, celles de sa famille. Mais d’abord il

est un homme seul, être toujours plus versatile, plus capricieux, plus

passionné qu’un corps; être, du reste, assez enclin, par amour propre, à

croire que son prédécesseur lui était inférieur incomparablement et

qu’il ne peut faire que sage en agissant tout au contraire des exemples

reçus.

Un peuple, certes, a ses traditions; et Montesquieu, toujours hanté de

l’histoire des Athéniens et de l’histoire de la plèbe romaine, ne

reconnaît pas assez qu’un peuple a ses traditions; mais il faut bien

convenir qu’il les a moins fixes, moins arrêtées et surtout qu’il s’en

rend moins compte qu’un corps constitué et organisé, qui précisément ne

s’est constitué, organisé et conservé que par amour de la tradition, du

durable, du permanent et de l’éternel. Voilà un premier service que les

corps intermédiaires sont capables de rendre.

De plus ils contiennent, arrêtent et répriment les empiètements du

pouvoir central. Cela n’a pas besoin d’être démontré. Il est de leur

nature même de ne pas aimer le pouvoir despotique. Dépendants et

autonomes, ils tremblent toujours pour leur indépendance relative et

tout ce qui est tyrannique ou tout ce qui ressemble à la tyrannie leur

est odieux. Il en résulte qu’ils sont des tribuns du peuple sans le

savoir et sans le vouloir.--Un exemple. Il n’y a pas de liberté, ni même

de sécurité dans un pays où les juges sont nommés par le gouvernement.

Quand les Parlementaires de 1770 soutenaient leurs droits, ce n’était

pas du tout au peuple qu’ils songeaient; ils songeaient à eux; mais en

se défendant ils défendaient la liberté et la sécurité du peuple; car,

eux détruits, que restait-il? Des Parlements Maupeou, des juges salariés

par le gouvernement, et c’étaient la liberté et la sécurité du peuple

qui étaient lésées.

Personne en France, je veux dire aucun corps constitué n’a défendu les

Protestants lors de l’abominable Révocation de l’Édit de Nantes.

Pourquoi? Parce que les corps intermédiaires étaient aplatis par un

pouvoir central trop fort. La noblesse, en partie encore protestante,

avait été brisée par Richelieu, le Parlement écrasé par Louis XIV, et

c’est pour cela que les belles paroles du Parlement de Paris à Henri II:

«_Il nous a paru conforme à l’équité et à la droite raison de marcher

sur les traces de l’ancienne Église qui n’a point usé de violence pour

établir et étendre la Religion_», n’ont point été prononcées en 1685.

Les pouvoirs intermédiaires défendent les droits de l’homme comme malgré

eux. Si l’un, par intérêt de corps, les abandonne, c’est un autre qui

les revendique. L’Église catholique en 1685 n’a pas défendu les

protestants. On ne pouvait pas lui demander cela. Non. Les

Parlementaires non plus, non; parce qu’ils étaient vaincus; mais dès

qu’ils se sont ressaisis, ils ont fait pendant tout le XVIIIe siècle une

guerre acharnée à l’Église autoritaire; ils sont devenus gallicans et

jansénistes, et la lutte contre les «billets de confession» a été la

revanche des Jansénistes contre les persécutions de Louis XIV; et 1771 a

été 1685 prenant sa revanche.

Les corps intermédiaires, en outre, font comme descendre le commandement

du pouvoir suprême jusqu’à la foule comme par des degrés qui le

tempèrent et en allègent le poids. C’est bien ici qu’on voit que

Montesquieu est _hiérarchique_ et non point du tout _aristocrate_.

D’abord, quand il parle de l’aristocratie, de la vraie, de l’oligarchie,

d’un groupe d’hommes concentrant tous les pouvoirs et gouvernant un

peuple, on voit qu’il n’en veut pas, ou qu’il l’accepte tellement

étendue, tellement nombreuse qu’elle n’est plus du tout une

aristocratie: «_La meilleure aristocratie_ est celle où la partie du

peuple qui n’a point de part à la puissance est si petite et si pauvre

que la partie dominante n’a aucun intérêt à l’opprimer. Ainsi, quand

Antipater établit à Athènes que ceux qui n’auraient pas deux mille

drachmes fussent exclus du droit de suffrage, _il forma la meilleure

aristocratie_ qui fût possible, parce que ce cens était si petit qu’il

n’excluait que peu de gens et personne qui eût quelque considération

dans la cité.»

Montesquieu n’est donc point _aristocrate_; mais il est _hiérarchique_,

c’est-à-dire qu’il met la pyramide sur sa base et qu’il veut que le

commandement, soit qu’il parte d’un seul, soit qu’il parte de tous,

pour, ramassé par un seul, retomber sur tous, ce qui est exactement la

même chose et ce qui est, dans les deux cas le despotisme;--tout au

contraire descende du pouvoir central jusqu’à tous par les corps

intermédiaires qui sont comme des canaux modérateurs de la violence et

du poids des eaux: «Les lois fondamentales [la Constitution] supposent

naturellement des canaux moyens [intermédiaires] par où coule la

puissance; car s’il n’y a dans l’État que la volonté momentanée et

capricieuse d’un seul, rien ne peut être fixe et par conséquent aucune

loi fondamentale [il n’y a pas de Constitution].»

Ceci est le point central et comme le nœud vital de la conception

politique de Montesquieu. Il faut dans un peuple une hiérarchie, il faut

une classe moyenne qui ait trouvé le moyen de s’organiser en plusieurs

corps qui soient devenus des pouvoirs, pouvoirs très distincts du

pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif,

desquels nous nous occuperons plus tard, pouvoirs en soi, pouvoirs de

résistance douce et sourde aux puissances proprement d’État, pouvoirs de

tempérament et de frein, pouvoirs de résistance à l’oppression, pouvoirs

aussi de maintien de la tradition, pouvoirs encore de défense des

libertés publiques et des droits de l’homme.

C’est pour avoir bien connu la nature de ces pouvoirs et leurs effets,

que Montesquieu ne fait aucune différence, en vérité, entre la

Démocratie et le Despotisme. Le Despotisme est naturellement ennemi des

corps intermédiaires et de la classe moyenne. Il ne veut que lui et des

individus qui obéissent. La Démocratie est naturellement ennemie de la

classe moyenne et des corps intermédiaires qui ne sont pour elle que des

privilégiés. Eh bien, dans les deux cas, le résultat est le même:

suppression de la classe moyenne, suppression de la hiérarchie,

suppression de ce qui contient le pouvoir et de ce qui tamise le

commandement et de ce qui adoucit l’autorité; établissement de la

volonté directe, lourde et brutale du plus fort; établissement du

despotisme.

De là le terrible chapitre sur _la Corruption du principe de la

Démocratie_ (_Esprit_, VIII, 2): «Le principe de la Démocratie se

corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore

quand on prend l’esprit d’égalité extrême et que chacun veut être égal à

ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant

souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même,

délibérer pour le Sénat, exécuter pour les magistrats et dépouiller tous

les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la République. Le

peuple veut faire les fonctions des magistrats; on ne les respecte donc

plus. Les délibérations du Sénat n’ont plus de poids; on n’a donc plus

d’égard pour les sénateurs et par conséquent pour les vieillards. Que si

l’on n’a plus de respect pour les vieillards, on n’en aura plus pour les

pères; les maris ne méritent plus de déférence, ni les maîtres plus de

soumission. Tout le monde parviendra à aimer le libertinage; la gêne du

commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance... Il n’y aura plus

de mœurs, plus d’amour de l’ordre, et enfin plus de vertu... Le peuple

tombe dans ce malheur lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher

leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’ils ne voient

pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur; pour qu’il

n’aperçoive pas son avarice, ils flattent sans cesse la sienne... Il se

forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui

reste de liberté devient insupportable: un seul tyran s’élève et le

peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption. La Démocratie a

donc deux excès à éviter: l’esprit d’inégalité qui la mène à

l’aristocratie ou au gouvernement d’un seul; l’esprit d’égalité extrême

qui la conduit au despotisme d’un seul.»

On s’étonne quelquefois que la démocratie aboutisse toujours au

despotisme; c’est pourtant simple: c’est _qu’elle l’est elle-même_.

Enfin les pouvoirs intermédiaires--ou plutôt les corps intermédiaires,

car ce n’est plus comme pouvoirs que nous les envisageons--sont comme

des dépôts de libertés, et comme des instituts, des collèges de liberté,

des organes permanents d’enseignement de la liberté.

D’abord ils donnent l’exemple de la liberté. Un peuple peut être libre,

politiquement, peut n’être gouverné que par lui-même et ne pas se douter

de ce que c’est que la liberté. Il nomme des chefs qui le gouvernent en

parfait mépris des droits de l’homme; il nomme des législateurs qui font

des lois parfaitement despotiques; et il est libre comme peuple,

parfaitement; seulement c’est un peuple libre, composé d’esclaves. Or

les corps intermédiaires placés sous les yeux du peuple lui donnent

l’exemple de l’indépendance. Ils lui apprennent qu’il peut exister

quelque chose qui ne soit pas chose de l’État, absorbée par l’État, à la

pleine disposition de l’État. Obéissant aux lois, mais ayant une

autonomie, ils amènent le citoyen à se dire: «Pourquoi, ce qu’est ce

corps, chaque citoyen, en petit, ne le serait-il pas? Pourquoi

n’aurait-il pas une partie de lui-même qui serait à l’État et une partie

de lui-même qui serait à lui?» Les corps intermédiaires privilégiés

enseignent au citoyen la théorie des droits de l’homme.

Entendez bien, en effet, que les droits de l’homme sont un privilège.

C’est le privilège de tout le monde; mais c’est un privilège. C’est le

privilège de l’individu en face de la communauté. C’est le privilège de

l’homme considéré en tant qu’homme et non en tant que rouage de l’État.

A le bien prendre, tout homme qui a un droit de l’homme et qui l’exerce

est un État dans l’État, tout comme un corps privilégié. C’est pour cela

que la démocratie, avec grande raison, ou grande logique, ne peut pas

souffrir les droits de l’homme. Les destinées des corps intermédiaires

et des hommes libres, et qui aiment à l’être, sont donc semblables et

sont donc connexes; et hommes libres et corps intermédiaires sont

solidaires.

Cela est si vrai que, quand on veut sérieusement exercer un droit de

l’homme, comment s’y prend-on? On crée un corps intermédiaire! Vous

revendiquez la liberté du travail. Elle est dans la loi. Mais vous savez

très bien que vous ne pouvez exercer ce droit qu’en vous constituant en

corporation et vous organisez les syndicats de travailleurs.

Vous revendiquez la liberté, vous autres, de ne pas subir les volontés

des syndicats ouvriers et de faire travailler qui vous voulez. Elle est

dans la loi; mais, pour qu’elle ne soit pas platonique, vous organisez

des syndicats de patrons et vous vous acheminez à créer une corporation

des chefs d’industrie.

Vous revendiquez, depuis environ dix-neuf siècles, la liberté de prier

Dieu à votre guise et d’une façon qui ne soit pas forcément celle de

l’État. Vous créez pour cela, puis vous conservez et maintenez des

Églises, qui sont des corporations, des associations indépendantes de

l’État.

Vous revendiquez le droit d’enseigner. Vous vous groupez et vous formez

des corps enseignants qui sont des manières de petites sociétés au sein

de la grande.

Presque toutes les libertés, presque tous les droits de l’homme sentent

le besoin de créer chacun une corporation qui soit son organe, son

instrument, son dépôt et en quelque sorte son «corps», sans lequel il ne

serait qu’une âme.

Je dis _presque_ tous les droits de l’homme. Il en est qui sont d’un

caractère tellement individuel qu’ils répugnent, qu’ils résistent à

s’incarner dans une corporation, ou plutôt que la nature des choses

résiste à ce qu’ils le fassent. La propriété est éminemment

individuelle. La liberté d’écrire est éminemment individuelle. Oui; mais

voyez aussi comme l’exception confirme la vérité de la loi. La propriété

est le plus faible des droits de l’homme et il n’y a rien de plus facile

que, je ne dis pas de détruire la propriété, mais de dépouiller les

propriétaires. Ils ont été dépouillés par confiscation plus ou moins

étendue, plusieurs fois dans le cours de notre histoire. Tant que les

propriétaires ne formeront pas une corporation, ce qui est très

difficile, l’exercice du droit de propriété sera hasardeux.

La liberté de la presse est dans la loi et c’est un droit de l’homme et,

dans la pratique, elle est à peu près absolue en France. Oui; mais la

presse est impuissante, parce qu’elle est de plus en plus déconsidérée,

et elle est déconsidérée parce qu’elle ne forme pas un corps, comme

l’ordre des avocats, où des règles sévères proscriraient la vénalité, la

calomnie, le mensonge et le chantage.

Ou les droits de l’homme s’organisent, se protègent, se défendent, se

consolident et se vivifient dans des associations qui deviennent des

«corps» et qui parviennent à être des «pouvoirs»,--ou ils languissent,

se renoncent et sont tout comme s’ils n’étaient pas. La cause des corps

intermédiaires et la cause de la liberté sont donc une seule et même

cause.

Les corps intermédiaires sont donc les corps protecteurs et promoteurs

et conservateurs des libertés publiques. Dans le sens, impropre du

reste, qu’on donne généralement depuis 1789 au mot «aristocratique», la

liberté est aristocratique, et tout ce qui est aristocratique est

libéral. Voilà pourquoi, nullement aristocrate dans le vrai sens du mot,

comme nous l’avons vu, mais aristocrate dans le sens populaire de ce

terme, c’est-à-dire hiérarchique, voulant des corps intermédiaires entre

le souverain et la foule pour la bonne constitution de la société, pour

le minimum de heurts entre la foule et le souverain, pour l’allègement

du poids du commandement, et enfin pour le salut des libertés publiques,

Montesquieu fait de l’existence des pouvoirs intermédiaires le fond même

et la pierre angulaire de toute sa doctrine politique.

C’est ce qu’il marque avec vigueur dans son chapitre XXII du livre XX,

qu’il intitule _Réflexion particulière_ et qui est la plus générale

peut-être de ses réflexions: «En France cet état de la robe, qui se

trouve entre la grande noblesse et le peuple; qui sans avoir le brillant

de celle-là, en a tous les privilèges; cet état qui laisse les

particuliers dans la médiocrité, tandis que le corps dépositaire des

lois est dans la gloire; cet état encore dans lequel on n’a de moyen de

se distinguer que par la suffisance et la vertu; profession honorable,

mais qui en laisse toujours voir une plus distinguée; cette noblesse

toute guerrière qui pense qu’en quelque degré de richesses que l’on

soit, il faut faire sa fortune, mais qu’il est honteux d’augmenter son

bien, si on ne commence par le dissiper; cette partie de la nation qui

sert toujours avec le capital de son bien; qui, quand elle est ruinée,

donne sa place à une autre qui servira avec son capital encore; qui va à

la guerre pour que personne n’ose dire qu’elle n’y a pas été; qui, quand

elle ne peut espérer les richesses, espère les honneurs, et, lorsqu’elle

ne les obtient pas, se console parce qu’elle a acquis de l’honneur;

toutes ces choses ont nécessairement contribué à la grandeur de ce

royaume. Et si, depuis deux ou trois siècles, il a augmenté sans cesse

sa puissance, il faut attribuer cela à la bonté de ses lois, et non pas

à la fortune qui n’a pas ces sortes de constances.»

En dehors des pouvoirs sociaux qui sont ce que nous venons de dire, il y

a des _pouvoirs politiques_, il y a des _pouvoirs de commandement_, qui

sont le pouvoir qui fait la loi, le pouvoir qui exécute la loi et fait

la police, le pouvoir qui juge, autrement dit pouvoirs législatif,

exécutif et judiciaire.

Ces trois pouvoirs peuvent être dans les mêmes mains; ils peuvent être

dans des mains différentes. Lequel vaut le mieux? Remontons aux

principes. Ce qu’il faut, c’est qu’il n’y ait pas de souveraineté. Ce

qu’il faut, c’est que personne ne gouverne. Ce qu’il faut, c’est qu’on

ne soit gouverné, autant que possible, que par la raison. Le moyen, pour

ce qui est des pouvoirs de commandement, c’est de ne pas les concentrer

dans les mêmes mains. Par ce moyen _le pouvoir arrête le pouvoir_ et _ce

n’est pas une volonté qui gouverne_. C’est plusieurs volontés, forcées

de donner leurs raisons, d’en appeler à la raison et de s’appuyer sur la

raison.

Celui qui fait la loi ne l’appliquera pas.--N’est-il pas évident, en

effet, que, s’il devait l’appliquer, il la ferait pour l’application, et

rédigerait une loi contre ses adversaires, ou supposés tels, toutes les

vingt-quatre heures?

Celui qui applique la loi ne la fera pas.--N’est-il pas évident, en

effet, que le cas est le même, et que, s’il la faisait, il la ferait

dans le sens des jugements qu’il désirerait rendre?

Celui qui exécute la loi ne la fera pas.--N’est-il pas évident que s’il

la faisait, il la ferait dans son intérêt, avec la conviction qu’il la

fait dans l’intérêt général?

Celui qui fait la loi ne l’exécutera pas.--N’est-il pas évident que s’il

devait l’exécuter il la ferait, lui aussi, de telle sorte, qu’elle fût

une arme entre ses mains et non une protection pour tous?

Ainsi de suite et dans tous les sens. Le pouvoir comporte légiférer,

juger, agir. Si le même homme légifère, juge, agit, c’est un despote; si

le même corps légifère, juge, agit, c’est une aristocratie despotique.

Si toute la nation juge, agit, légifère, c’est une démocratie

despotique. Dans les trois cas c’est une volonté ou une succession de

velléités qui gouverne; et non la raison: «Lorsque dans la même personne

ou dans le même corps de magistrature la puissance législative est

réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté, parce que

l’on peut craindre que le même monarque ou le même Sénat ne fasse des

lois tyranniques pour les exercer tyranniquement.--Il n’y a point encore

de liberté lorsque la puissance de juger n’est pas séparée de la

puissance législative, ou de l’exécutrice. Si elle était jointe à la

puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens

serait arbitraire; car le juge serait législateur. Si elle était jointe

à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un

oppresseur.--Et enfin «tout serait perdu si le même homme, ou le même

corps des principaux, ou des nobles, _ou du peuple_, exerçait ces trois

pouvoirs.»

Mais alors, dira-t-on, cette constitution ne peut s’adapter qu’à la

France de 1740 (avec une modification d’une certaine importance). Car en

Angleterre le pouvoir exécutif est séparé du pouvoir législatif, il est

vrai; mais (sauf au criminel, à cause du jury, ce qui, du reste, est

considérable) le juge étant nommé par le pouvoir exécutif, le pouvoir

judiciaire et le pouvoir exécutif sont confondus, et, en définitive,

c’est le pouvoir exécutif qui juge. Il ne faut parler ni de la Prusse,

ni de l’Autriche, ni de la Russie, ni de l’Espagne, où les trois

pouvoirs sont confondus et qui sont de purs États despotiques. Et quant

aux Républiques italiennes, les trois pouvoirs y sont réunis tout comme

dans les monarchies de l’Europe centrale et orientale.

Il est vrai, répond Montesquieu, «dans la plupart des royaumes de

l’Europe le gouvernement est modéré, parce que le prince, qui a les deux

premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l’exercice du troisième» (et

encore, comme c’est lui qui nomme les magistrats, c’est à très peu près

comme s’il le gardait). «Dans les Républiques d’Italie où ces trois

pouvoirs sont réunis, la liberté se trouve moins que dans nos

monarchies; et aussi le gouvernement a-t-il besoin, pour se maintenir,

de moyens aussi violents que le gouvernement des Turcs. Voyez quelle

peut être la situation d’un citoyen dans ces Républiques. Le même corps

de magistrature a comme exécuteur des lois toute la puissance qu’il

s’est donnée comme législateur. Il peut ravager l’État par ses volontés

générales, et, comme il a encore la puissance de juger, il peut détruire

chaque citoyen par ses volontés particulières.»

Et voilà comme une république peut être un État effroyablement

despotique.

Il n’y a donc qu’en France que la Constitution soit libre, ou qu’elle

pourrait l’être, moyennant une modification en vérité assez facile. Le

pouvoir judiciaire y est absolument indépendant de la puissance

exécutive et c’est le seul pays d’Europe où il en soit ainsi. Le pouvoir

exécutif y est absolument indépendant du pouvoir judiciaire. Il l’est

aussi _du peuple_, ce qui est à considérer encore, parce que, quand le

peuple est l’origine et la source d’un pouvoir, il donne à ce pouvoir

une telle force que tous les autres sont subordonnés à lui, et par

conséquent réunis à lui. Il suffirait donc que les États généraux

fussent investis d’une autorité législative continue et non

accidentelle, qu’ils fussent convoqués périodiquement et qu’ils fissent

seuls la loi, laissant du reste au Parlement le droit et le soin, qu’il

a ou qu’il se donne, de garder et protéger la loi; pour que la

Constitution française fût non seulement la plus libre des

Constitutions, mais le modèle des Constitutions libres.

C’est, en effet, les yeux fixés sur l’Angleterre, mais la pensée plus

encore occupée de la Constitution française, que seul il a bien

comprise, que Montesquieu a écrit tout son livre.

Mais précisément à cause de cela, on pourra lui dire: Votre doctrine est

trop étroite. Elle ne s’applique qu’à une monarchie constitutionnelle et

qu’à une monarchie où, par une suite de circonstances historiques, la

royauté a pu devenir absolument indépendante, la magistrature absolument

indépendante et le pouvoir législatif, pour le peu qu’il existe,

absolument indépendant aussi et très fort s’il est uni (ce que du reste

il n’est jamais), étant composé de trois ordres forts par eux-mêmes,

qui, s’ils s’unissent, auront une puissance extraordinaire. Voilà à

quelle monarchie votre doctrine s’applique, et cette monarchie est

unique au monde. Or votre doctrine semble avoir quelque prétention à

s’appliquer à tous les peuples, à tous les États, et, vous le dites

vous-même, à l’État aristocratique comme à l’État démocratique («... si

le même homme ou le même corps des principaux, ou des nobles ou _du

peuple_...») n’excluant, naturellement, que l’état despotique pur et

simple.

Or, supposez-nous en démocratie, par exemple. Que voulez-vous que nous

fassions de votre système? Tout pouvoir, en démocratie, vient du peuple.

Donc ou les trois pouvoirs seront créés, nommés, comme on dit, par le

peuple, et ce serait, en démocratie, l’application rationnelle et exacte

de votre système; ou, un seul des trois pouvoirs sera créé par le peuple

et créera les autres. Dans le premier cas la séparation des pouvoirs ne

sera que fictive, et dans le second cas elle sera plus fictive encore.

Dans le premier cas on pourrait s’imaginer que les trois pouvoirs étant

créés également par le peuple sont égaux et sont indépendants les uns

des autres. Ils ne sont pas égaux, et, parce qu’ils ne sont pas égaux,

ils ne sont pas indépendants les uns des autres. La nature des choses

veut que de deux pouvoirs d’origine semblable, de même origine, celui

qui n’est constitué que d’un homme seul soit infiniment plus puissant

que celui qui est composé de plusieurs hommes naturellement mal unis.

Donc le pouvoir exécutif sera plus puissant que le législatif; il se

subordonnera le pouvoir législatif, et par conséquent les pouvoirs ne

seront pas séparés. Et il en sera de même, à très peu près, des rapports

du pouvoir exécutif avec le pouvoir judiciaire.

Dans le second cas, celui où un seul des trois pouvoirs sera créé par le

peuple et créera les autres, la séparation des pouvoirs sera plus

factice encore. Si, par exemple, c’est le pouvoir exécutif qui crée le

pouvoir législatif, la loi ne sera qu’un décret, la loi ne sera qu’une

mesure offensive ou défensive du pouvoir exécutif. Si c’est le pouvoir

législatif qui crée le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, tout

le pouvoir se concentrera dans le corps législatif et le corps

législatif gouvernera et jugera. Si le pouvoir législatif crée le

pouvoir exécutif en laissant à celui-ci le soin de créer le pouvoir

judiciaire, le pouvoir législatif gouvernera et, indirectement, jugera

aussi, imposant ses choix de juges au pouvoir exécutif; et nous aurons

toujours ce despotisme particulier, le plus mauvais de tous peut-être,

parce qu’il est irresponsable, que l’on appelle le despotisme des

assemblées. La séparation des pouvoirs semble impossible en démocratie.

Montesquieu n’a pas examiné particulièrement ce point. Mais il a prévu

l’objection d’une façon générale. Il a dit que la vertu était le ressort

suffisant et nécessaire des républiques. Dans un État où le peuple est

la source de tous les pouvoirs, il faut, pour que les pouvoirs restent

séparés et par conséquent insubordonnés les uns aux autres, d’abord

qu’ils le soient d’après la loi, cela va de soi; ensuite que, par

patriotisme, ils soient continuellement persuadés qu’ils doivent l’être.

Il faut que, par patriotisme, le pouvoir législatif ne veuille pas

gouverner, parce que ce n’est pas sa mission nationale; il faut que, par

patriotisme, le pouvoir exécutif ne veuille pas user de sa force pour

faire nommer les députés de son choix; il faut que, par patriotisme, le

pouvoir exécutif ne veuille pas nommer des juges qui soient ses agents.

On voit assez que l’invention par Montesquieu de la vertu élément

constitutif des républiques n’est ni vaine, ni superflue, ni ridicule.

Elle est ce par quoi Montesquieu prévoyait les constitutions les plus

éloignées de celle qu’il avait en vue et leur donnait leur règle. Qu’il

songeât aux républiques anciennes, c’est peu douteux; mais il était de

taille à considérer l’avenir en même temps que le passé et celui-là à

travers celui-ci.

La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire · 第 18 / 50 题