Voltaire n’est ni égalitaire, ni républicain, mais il est aussi
absolutiste que Rousseau. Je n’ai pas besoin de dire qu’il ne s’est même
pas posé la question des Droits de l’homme. Ces idées de politique
abstraite sont ce qu’il y a de plus étranger à l’esprit de Voltaire, et
l’on voit, dans son _Commentaire sur Montesquieu_, que le plus souvent
il les évite et que quand par hasard il les aborde, il ne les comprend
jamais. Mais il a été amené par les circonstances à dire son opinion sur
les diverses libertés qui étaient réclamées par ses contemporains et on
voit assez qu’il n’en est absolument aucune qui soit de son goût.
Pour ce qui est de la liberté de penser, de parler et d’écrire, Voltaire
a toujours trois idées: la première qu’elle est une excellente chose; la
seconde qu’elle doit être contenue dans de très étroites limites; la
troisième qu’elle doit être absolument refusée à ceux qui ne pensent pas
comme lui. Dans la pratique cela ferait une liberté tellement restreinte
qu’elle serait un pur rien. «B: Mais l’esclavage d’esprit, comment le
trouvez-vous?--A: Qu’appelez-vous esclavage d’esprit?--B: J’entends cet
usage où l’on est de plier l’esprit de nos enfants, comme les femmes
caraïbes pétrissent la tête des leurs... d’instituer enfin des lois qui
empêchent les hommes d’écrire, de parler et même de penser, comme
Arnolphe veut, dans la comédie, qu’il n’y ait dans sa maison d’écritoire
que pour lui et faire d’Agnès une imbécile afin de jouir d’elle.--A:
S’il y avait de pareilles lois en Angleterre, ou je ferais une belle
conspiration pour les abolir, ou je fuirais de mon île après y avoir mis
le feu.--C: Cependant il est bon que tout le monde ne dise pas ce qu’il
pense. On ne doit insulter ni par écrit, ni dans ses discours les
puissances et les lois à l’abri desquelles on jouit de sa fortune, de sa
liberté et de toutes les douceurs de la vie.--A: Non, sans doute, et il
faut punir le séditieux téméraire; mais parce que les hommes peuvent
abuser de l’écriture, faut-il leur en interdire l’usage?...»--Il faut
tolérer les ouvrages bons, médiocres et ennuyeux, mais être impitoyable
pour les satires contre le gouvernement ou contre les philosophes:
L’abbé François écrit; le Léthé sur ses rives
Reçoit avec plaisir ses feuilles fugitives...
Mais ne pardonnons pas à ces folliculaires,
De libelles affreux écrivains téméraires,
Aux stances de la Grange, aux couplets de Rousseau,
Que Mégère en courroux tira de son cerveau.
Pour gagner vingt écus, ce fou de La Beaumelle
Insulte de Louis la mémoire immortelle...
Contre le vil croquant tout honnête homme éclate
Avant que sur sa joue ou sur son omoplate
Des rois et des héros les grands noms soient vengés
Par l’empreinte des lis qu’il a tant outragés.
Ailleurs Voltaire soutient sans aucune restriction que les livres ne
sont jamais dangereux (_Dictionnaire philosophique_, article: _Liberté
d’imprimer_), et l’on peut s’étonner dès lors qu’il demandât
l’arrestation et la prison de tout homme qui écrirait quoi que ce soit
contre lui; mais Voltaire ne se pique point d’une logique
rigoureuse.--Ailleurs (_Idées républicaines_) il demande la liberté de
la presse restreinte par des lois pénales: «Dans une république digne de
ce nom, la liberté de publier ses pensées est le droit naturel du
citoyen. Il peut se servir de sa plume comme de sa voix, et les délits
faits avec la plume doivent être punis comme les délits faits avec la
parole. Telle est la loi d’Angleterre...»--Ailleurs il réclame des
peines sévères contre les libelles qui attaquent le gouvernement, tout
en recommandant aux particuliers de mépriser les libelles qui sont faits
contre eux, en quoi il a bien raison, quoique n’ayant jamais prêché
d’exemple: «Un écrit qui vous diffame semble punissable à proportion du
mal qu’il veut faire. _S’il est à craindre qu’il n’excite la sédition
contre le souverain_, il doit être réprimé par une grande peine; et
telle a été souvent la jurisprudence romaine.»
Enfin ailleurs Voltaire remercie le roi de Danemark d’avoir établi la
liberté de la presse dans ses États. Je ne sais pas très au juste quelle
liberté de la presse le roi de Danemark avait accordée dans ses États;
mais, à en juger par la manière dont Voltaire l’en félicite, elle devait
être relative:
Tu ne veux pas, grand Roi, dans ta juste indulgence
Que cette liberté dégénère en licence;
Et c’est aussi le vœu de tous les gens sensés.
A conserver les mœurs, ils sont intéressés.
D’un écrivain pervers ils font toujours justice.
Le plus remarquable dans cette épître au roi Christian VII, du reste
agréable, c’est une contradiction fondamentale, dont je ne sais pas
comment Voltaire se tire pour son compte et dont ce n’est pas à moi de
le tirer. Dans la première partie de son ouvrage, il assure, comme à son
ordinaire, que l’imprimerie n’a jamais fait de mal, parce qu’elle n’a
jamais rien fait du tout:
Hélas! dans un État l’art de l’Imprimerie
Ne fut dans aucun temps fatal à la patrie.
Les pointes de Voiture et l’orgueil des grands mots
Que prodigua Balzac assez mal à propos,
Les romans de Scarron n’ont pas troublé le monde;
Chapelain ne fit pas la guerre avec la Fronde.
Tous ces grands mouvements seraient-ils donc l’effet
D’un obscur commentaire ou d’un méchant sonnet?
Non! lorsqu’aux factions un peuple entier se livre,
Quand nous nous égorgeons, ce n’est pas pour un livre.
Hé! quel mal après tout peut faire un pauvre auteur?
Ruiner son lecteur, excéder son lecteur...
Et dans la seconde partie il démontre aux rois qu’ils doivent être
partisans de l’imprimerie, parce que c’est le livre qui les a affranchis
du joug de Rome:
Rois! qui brisa les fers dont vous étiez chargés?
Qui put vous affranchir de vos vieux préjugés?
Quelle main, favorable à vos grandeurs suprêmes,
A du triple bandeau vengé cent diadèmes?
Qui, du fond de son puits tirant la Vérité,
A su donner une âme au public hébété?
Les livres ont tout fait, et quoi qu’on puisse dire,
Rois, vous n’avez régné que quand on a su lire.
Donc les livres ont un effet et servent à quelque chose. On reconnaîtra
qu’il est difficile de tirer une doctrine précise de ces affirmations,
d’une part toujours retirées à demi et d’autre part contradictoires. En
résumé Voltaire est pour la liberté de la presse, très restreinte,
réservée aux auteurs monarchistes et anti-chrétiens et refusée
rigoureusement aux auteurs anti-philosophiques. Dans ces sages limites
il est passionnément pour la liberté de la presse.
Voltaire ne s’est jamais posé la question de la liberté d’enseignement.
Elle ne se posait pas de son temps, parce que la liberté d’enseignement
existait pleinement sous l’ancien Régime et que personne ne l’attaquait.
On ne croyait pas que ce fût une question politique. La Révolution, qui
en toutes choses a pris la succession de l’ancien Régime et a pris pour
son compte l’absolutisme de l’ancien Régime, se déclarant omni-puissante
comme lui, omni-faisante comme lui, et comme lui omni-possesseur, n’a
pas continué l’ancien Régime relativement aux questions d’enseignement.
Mais, du reste, en cela elle n’a pas laissé d’être logique, et elle a
seulement poussé plus loin que l’ancien Régime l’accaparement de toutes
choses par l’État. Il n’y avait guère, sous l’ancien Régime, qu’une
chose qui fût libre, c’était l’enseignement; le nouveau Régime a jugé
que cette exception était une anomalie et que l’enseignement devait être
chose d’État comme tout le reste. La principale conquête de la
Révolution, c’est une aggravation du despotisme.
Voltaire, en qui nous trouverons plus loin un partisan décidé de l’État
directeur de conscience, n’a pas songé à demander que l’État fût
directeur de l’enseignement. Tout au plus il faut remarquer, pour être
complet, que, peu favorable aux Jésuites et aux Jansénistes, à cause de
ses opinions anti-chrétiennes, il est, cependant, incomparablement mieux
disposé à l’endroit de ceux-là qu’à l’égard de ceux-ci. Dans sa lettre
ostensible de 1746 au R. P. de la Tour, il se plaint, avec raison, des
attaques dont il est l’objet de la part des Jansénistes, se moque
cruellement de leurs jongleries, sacrifie nettement Pascal à Bourdaloue:
«Qu’on mette en comparaison les _Lettres Provinciales_ et les _Sermons_
de Bourdaloue; on apprendra dans les premières l’art de la raillerie,
celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles;
celui d’insulter avec éloquence; on apprendra avec le P. Bourdaloue à
être sévère à soi-même et indulgent pour les autres. Je demande de quel
côté est la vraie morale.»--Il fait un magnifique éloge des vertus des
Pères Jésuites: «Pendant des années j’ai vécu dans leurs maisons et
qu’ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la
plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu’ils nous
donnaient et les exercices de leur profession austère. J’en atteste des
milliers d’hommes élevés par eux comme moi, il n’y en aura pas un seul
qui puisse me démentir...»--et enfin il écrit cette profession de foi si
émue et certainement si sincère de dévouement à la Compagnie, qui a été
bien souvent citée: «A l’égard de l’autre libelle de Hollande qui me
reproche d’être attaché aux Jésuites, je suis bien loin de lui répondre
comme à l’autre: «_Vous êtes un calomniateur_»; je lui dirai au
contraire: «_Vous dites la vérité._» J’ai été élevé pendant sept ans
chez des hommes qui se donnaient des peines gratuites et infatigables à
former l’esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que
l’on soit sans reconnaissance pour ses maîtres? Quoi! il sera dans la
nature de l’homme de revoir avec plaisir une maison où l’on est né, un
village où l’on a été nourri par une femme mercenaire, et il ne serait
pas dans notre cœur d’aimer ceux qui ont pris un soin généreux de nos
premières années?...»
Il faut remarquer que ce faible de Voltaire pour les R. P. Jésuites
persista jusqu’au moment de leur suppression en France et même plus
tard. Voulant mettre un de ses ouvrages sous le nom d’un jeune Père
Jésuite, réel ou imaginaire, il écrit au duc de Praslin en 1764: «Vous
pèserez, quand il en sera temps, l’importance extrême de mettre cela
sous le nom d’un jeune Jésuite, qui, grâce à la bonté du Parlement, est
rentré dans le monde et qui, comme Colletet et tant d’autres, attend son
dîner du succès de son ouvrage. Je m’imagine que les girouettes
françaises tournent actuellement du côté des Jésuites; on commence à les
plaindre; les Jansénistes ne font point de pièces de théâtre; ils sont
durs, ils sont fanatiques; ils seront persécuteurs; on les détestera; on
aimera passionnément un pauvre petit diable de Jésuite qui donnera
l’espérance d’être un jour un Lemierre, un Colardeau, un Dorat.»
Plus tard c’est du ton d’une taquinerie bienveillante qu’il plaisante
Frédéric d’être le protecteur des Jésuites et de faire de son royaume
l’asile de la Compagnie, à quoi, du reste, Frédéric répond par des
raisons sérieuses qui sont inattaquables et que Voltaire ne réfute pas.
D’un autre côté Dalembert, lui représentant que les Jésuites rentrent
sourdement, le supplie d’écrire un livre sur la destruction des
Jésuites, ce que Voltaire se garde bien de faire.
Mais c’est au plus fort de la campagne contre les Jésuites qu’il faut
chercher à surprendre l’opinion précise, s’il en eut jamais une, de
Voltaire sur la liberté d’enseignement. C’est en 1762 que, sous le titre
de _Balance Égale_ et sous une forme humoristique, il a donné cette
manière de consultation. Voici ses principaux arguments pour et contre:
«On veut empêcher les frères nommés _Jésuites_ d’enseigner la jeunesse
_et de remplir les vues de nos rois_ qui les ont admis à ces fonctions.
Les raisons qu’on apporte pour les exclure sont: ... que plusieurs ont
été ennuyeux écrivains;--que les frères Jésuites depuis leur fondation
ont excité des troubles en Europe, en Asie et en Amérique, et que, s’ils
n’ont pas fait de mal en Afrique, c’est qu’ils n’y ont pas été...--que
cinquante-deux de leurs auteurs ont enseigné le parricide;--que le frère
Le Tellier trompa Louis XIV...--que leur institut est visiblement
contraire aux lois de l’État et que c’est trahir l’État que de souffrir
dans son sein des gens qui font vœu d’obéir dans certains cas à leur
général plutôt qu’à leur prince... On conclut de ces raisons que les
flammes qui ont fait justice des frères Guignard et Malagrida doivent
mettre en cendres les collèges où les frères Jésuites ont enseigné ces
parricides... Toutes ces raisons dûment pesées, _nous concluons à garder
les Jésuites_: ... parce qu’ils élèvent la jeunesse en concurrence avec
les Universités et que l’émulation est une belle chose;--parce qu’on
peut les contenir quand on peut les soutenir, comme a dit un
sage;--parce que, s’ils ont été parricides en France, ils ne le sont
plus, et qu’il n’y a pas aujourd’hui un seul Jésuite qui ait proposé
d’assassiner la Famille royale;--parce que, s’ils ont des constitutions
impertinentes et dangereuses, on peut aisément les soustraire à un
institut réprouvé par les lois, les rendre dépendants de supérieurs
résidant en France et faire des citoyens de gens qui n’étaient que
Jésuites;--parce qu’on peut défendre au frère Lavalette de faire le
commerce et ordonner aux autres d’enseigner le grec, le latin, la
géographie et les mathématiques, en cas qu’ils les sachent;--parce que,
s’ils contreviennent aux lois, on peut aisément les mettre au carcan,
les envoyer aux galères ou les pendre, selon l’exigence des cas... On
veut tenir la balance entre les nations. Il faut la tenir entre les
Molinistes et les Jansénistes. Toute société veut s’étendre. Il faut
encourager et réprimer toutes les compagnies... Si vous donnez trop de
pouvoir à un corps, soyez sûr qu’il en abusera... Lisez l’histoire et
nommez-moi la compagnie qui ne se soit pas écartée de son devoir dans
les temps difficiles. L’esprit convulsionnaire est-il aussi dangereux
que l’esprit jésuitique? c’est un grand problème...»
La raison de cette faveur relative de Voltaire pour la Compagnie de
Jésus n’a rien de mystérieux ni de sentimental. Les Jansénistes sont
avant tout des indépendants, et il ne s’en faut pas de beaucoup, je
crois, qu’ils ne soient des républicains. Louis XIV ne s’y trompe
nullement. Voltaire non plus. Les Jésuites sont avant tout des
monarchistes, confesseurs de rois, très fortement attachés à
l’institution monarchique. Louis XIV ne s’y trompe pas. Voltaire non
plus. Les Parlements non plus. Et c’est par esprit d’indépendance et
d’opposition que les Parlements sont jansénistes. Voltaire a pour les
Jansénistes et pour les parlementaires la haine d’un monarchiste ardent,
et pour les Jésuites, malgré quelques dissidences, le penchant qu’un
monarchiste a naturellement pour eux. Il ne faut pas oublier que les
Jésuites ont été chassés de France beaucoup plus par les Parlements que
par la Couronne: «L’esprit jésuitique a toujours cherché à tromper
l’autorité royale pour en abuser; l’esprit convulsionnaire _s’élève
contre l’autorité royale_. L’un veut tyranniser avec souplesse; l’autre
fouler aux pieds les petits et les grands avec dureté. Les Jésuites sont
armés de filets, d’hameçons et de pièges de toutes sortes; ils s’ouvrent
toutes les portes en minant sous terre. Les Convulsionnaires veulent
renverser les portes à force ouverte. Les Jésuites flattent les passions
des hommes pour les gouverner par ces passions mêmes. Les
Saints-Médardiens s’élèvent contre les goûts les plus innocents pour
imposer le joug affreux du fanatisme. Les Jésuites cherchent à se rendre
indépendants de la hiérarchie, les Saints-Médardiens à la détruire; les
uns sont des serpents et les autres des ours; mais tous peuvent devenir
utiles: on fait de bon bouillon de vipère et les ours fournissent des
manchons... Pour Dieu! ne soyons ni jansénistes ni molinistes.»
Mais on voit bien qu’il est un peu plus jésuite que moliniste par
instinct autoritaire et monarchique et par une sorte d’horreur naturelle
pour tout ce qui, dans un État, représente l’indépendance à l’endroit du
pouvoir central. Toute la raison est là de son anti-jansénisme, de son
anti-parlementarisme et de son semi-jésuitisme, Cela apparaîtra plus
nettement encore quand nous en serons à traiter des questions
religieuses.
Pour ce qui est de la liberté de conscience, il en est chez Voltaire
comme de la liberté de penser, de parler et d’écrire. En principe il en
est le partisan déclaré. Dans la pratique, dans l’application et dans le
détail il apporte tant de limitations et de correctifs que la liberté de
conscience codifiée par Voltaire serait une liberté de conscience
extrêmement entravée. En principe il dit: «J’ose supposer qu’un ministre
éclairé et magnanime, un prélat humain et sage, un prince qui sait que
son intérêt consiste dans le grand nombre de ses sujets et sa gloire
dans leur bonheur, daigne jeter les yeux sur cet écrit informe et
défectueux. Il y supplée par ses propres lumières; il se dit à lui-même:
que risquerai-je à voir la terre cultivée et ornée par plus de mains
laborieuses, les tributs augmentés, l’État plus florissant?...
L’Allemagne serait un désert couvert des ossements des catholiques,
évangéliques, réformés, anabaptistes égorgés les uns par les autres, si
la paix de Westphalie n’avait pas procuré enfin la liberté de
conscience... Plus il y a de sectes, moins chacune est dangereuse; la
multiplicité les affaiblit; toutes sont réprimées par de justes lois qui
défendent les assemblées tumultueuses, les injures, les séditions, et
qui sont toujours en vigueur par la force coactive... Il y a des
fanatiques encore dans la populace calviniste; mais il est constant
qu’il y en a davantage dans la populace convulsionnaire. La lie des
insensés de Saint-Médard est comptée pour rien dans la nation; celle des
prophètes calvinistes est anéantie. Le grand moyen de diminuer le nombre
des maniaques, s’il en reste, est d’abandonner cette maladie de l’esprit
au régime de la raison, qui éclaire lentement, mais infailliblement les
hommes...»
En principe il dit encore: «Quelques-uns ont dit que si l’on usait d’une
indulgence paternelle envers nos frères errants qui prient Dieu en
mauvais français, ce serait leur mettre les armes à la main, qu’on
verrait de nouvelles batailles de Jarnac, de Moncontour, de Coutras, de
Dreux; mais il me semble que ce n’est pas raisonner conséquemment que de
dire: «Ces hommes se sont soulevés quand je leur ai fait du mal; donc
ils se soulèveront quand je leur ferai du bien.»
Ici c’est Voltaire qui raisonne mal. Les hommes ne se soulèvent pas
quand on leur fait plus de bien qu’aux autres; mais quand on les met
seulement sur le pied d’égalité avec les autres, ils se soulèvent
toujours, s’ils le peuvent. Encore est-il que son sentiment est très
bon. «Les Huguenots, sans doute, ont été enivrés de fanatisme et
souillés de sang comme nous; mais la génération présente est-elle aussi
barbare que leurs pères? Le temps, la raison qui fait tant de progrès,
les bons livres, la douceur de la société n’ont-ils point pénétré chez
ceux qui conduisent l’esprit de ces peuples?»
Mais dans l’application et dans le détail on s’aperçoit bien que
Voltaire est trop intelligent pour ne pas voir qu’une religion
indépendante, qu’une religion qui n’est pas une religion d’État, est,
presque malgré elle, quoi qu’elle en dise et quoi qu’elle en ait, un
obstacle ou une gêne au despotisme, et tout ce qui est gêne, obstacle ou
limite au despotisme ne peut pas être vu d’un très bon œil par Voltaire.
Aussi, quand il s’agit, non plus de prêcher la liberté de conscience,
mais de l’établir dans l’État, Voltaire devient tout aussitôt très
réservé. Ce qu’il demande pour les protestants en France au XVIIIe
siècle, c’est la liberté dont jouissent les catholiques en Angleterre au
XVIIIe siècle: «Ne pourrons-nous pas souffrir et contenir les
protestants à peu près aux mêmes conditions que les catholiques sont
tolérés à Londres?» (_Traité sur la tolérance_, V.) Pour être précis, il
veut que les calvinistes puissent se marier légalement, avoir des
enfants légitimes et hériter légalement (_Pot-pourri_), mais rien de
plus. Il fait bien remarquer dans son _Discours historique et critique à
l’occasion de la tragédie des Guèbres_ que «l’Empereur, en cette
tragédie, n’entend point et ne peut entendre, par le mot de Tolérance,
_la licence des opinions contraires aux mœurs_, les assemblées de
débauche, _les confréries fanatiques_.» Il réserve aux Catholiques
l’accès aux places et aux honneurs: «Je ne dis pas que tous ceux qui ne
sont point de la religion du prince doivent partager les places et les
honneurs de ceux qui sont de la religion dominante. En Angleterre (et
l’on a vu que Voltaire demande pour les protestants en France le
traitement des catholiques en Angleterre), en Angleterre, les
catholiques, regardés comme attachés au parti du prétendant, ne peuvent
parvenir aux emplois; ils paient même double taxe; mais ils jouissent
d’ailleurs de tous les droits des citoyens.» Il insiste sur cette
solution, qui, je m’empresse de le dire, eût constitué en 1763 un
immense progrès: «Nous savons que plusieurs chefs de famille, qui ont
élevé de grandes fortunes dans les pays étrangers, sont prêts à
retourner dans leur patrie: ils ne demandent que la protection de la loi
naturelle, la validité de leurs mariages, la certitude de l’état de
leurs enfants, le droit d’hériter de leurs pères, la franchise de leurs
personnes; point de temples publics, point de droit aux charges
municipales, aux dignités. Les catholiques n’en ont ni à Londres, ni en
plusieurs autres pays.»
Enfin il s’efforce, très loyalement, de tracer les limites où la
tolérance à l’égard des opinions religieuses doit s’arrêter et dans son
chapitre très médité: _Seuls cas où l’intolérance est de droit humain_
(_Traité de la Tolérance_, XIII) il les trace ainsi: «Pour qu’un
gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des hommes, il
est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes; elles ne sont
des crimes que quand elles troublent la société; _elles troublent la
société dès qu’elles inspirent le fanatisme_; il faut donc que les
hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la
tolérance.»--Avec ce texte tout gouvernement est en droit d’interdire
quelque religion et même quelque secte philosophique qu’il voudra. «Si
[par exemple] quelques jeunes Jésuites... ont débité des maximes
coupables, si leur institut est contraire aux lois du royaume, on ne
peut s’empêcher de dissoudre leur compagnie et d’abolir les Jésuites
pour en faire des citoyens...»--Avec ce texte tout gouvernement dont les
maximes ne seront pas identiques à celles des Jésuites sera en droit de
les détruire, trouvant coupables les maximes qui ne sont pas les
siennes; et tout gouvernement pourra faire des lois contraires aux
Jésuites, et, démontrant ensuite que les Jésuites sont contraires à ces
lois, ce qui sera peut-être facile, sera en droit de les détruire.--«On
en dira autant des Luthériens et des Calvinistes. Ils auront beau dire:
nous suivons les mouvements de notre conscience; il vaut mieux obéir à
Dieu qu’aux hommes; nous sommes le vrai troupeau; nous devons exterminer
les loups, il est évident qu’alors ils seront loups eux-mêmes.»
Telles sont les idées, évidemment un peu flottantes, quelque effort
qu’il fasse quelquefois à les fixer, de Voltaire sur la tolérance et la
liberté de conscience. Dans toutes ces questions de liberté, Voltaire a
des instincts de libéral très vifs, qui sont contrariés par des
principes de monarchiste absolutiste; et ceux-ci sont les plus forts. Au
fond son idée est celle-ci: Il faut de la tolérance; mais, du reste, il
n’y a pas de droit contre le pouvoir souverain et c’est à celui-ci
d’accorder la mesure de tolérance qu’il lui semblera bon; sur toutes les
questions de liberté il faut s’en rapporter à ce qu’en pensera le
despotisme.