On appelle Liberté le droit qui appartient ou qu’on reconnaît à tout
homme de faire ce qui ne nuit pas aux autres hommes. La liberté d’un
Robinson Crusoë est absolue. La liberté de Robinson et de Vendredi
associés ne peut plus l’être. La société diminue la liberté
individuelle. Parmi ceux qui acceptent l’état social comme nécessaire,
les uns croient qu’il est nécessaire aussi que la liberté individuelle
disparaisse entièrement et que l’homme soit absolument asservi à l’État,
c’est-à-dire à la volonté commune, pour que l’État soit fort.--D’autres
croient au contraire que plus l’individu est libre, plus il est fort,
plus il se déploie dans toute sa force; plus aussi il en résulte de
force et de prospérité pour l’État lui-même, et ils définissent un État
fort l’État où les citoyens ont le plus de liberté possible sans être
détachés de l’État et en continuant, soit directement, soit
indirectement, à le servir.
Les premiers ont un système facile: l’État est tout. Il possède tout. Il
pense pour tous. Il veut pour tous. Il commande à chacun tout ce qu’il
veut. Tout cela, quel que soit son organe: ou roi, ou corps
aristocratique, ou volonté universelle s’exerçant sur chacun.
Les seconds ont, naturellement, un système plus compliqué. Ils font une
part à l’État, une part à l’Individu. Ils ont inventé d’une part les
droits de l’État, d’autre part les droits de l’homme. Ils pensent que
l’Individu doit à l’État tout ce qui est indispensable à l’État pour se
soutenir et se défendre, et que, cela fait, il ne lui doit rien; que par
conséquent l’individu a un certain nombre de droits auxquels l’État ne
saurait toucher, quelle que soit sa forme, monarchique, aristocratique
ou populaire; que ces droits sont inaliénables, imprescriptibles et
au-dessus de la loi. Ils ajoutent, ce qui est contesté par les autres,
que l’État qui respecte ces droits est plus fort que l’État qui ne les
respecte pas et plus fort qu’il ne serait lui-même s’il ne les
respectait point, parce que la force d’initiative que le respect de ces
droits laisse intacte dans les citoyens finit toujours par revenir à la
communauté en puissance, en richesse, en éclat, en prestige et en
influence, et que l’État le plus fort est celui qui est composé des
citoyens les plus forts parce qu’ils sont les plus libres.
Quoi qu’il en soit, les premiers s’appellent correctement absolutistes
et les autres libéraux.
I
Montesquieu est un libéral. C’est lui qui, l’œil fixé sur l’Angleterre,
a inventé les droits de l’homme. Il a défini à la fois la liberté et les
droits de l’homme d’une manière très précise au chapitre III du Livre XI
de son _Esprit des Lois_: «La liberté consiste à pouvoir faire ce que
l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on doit
ne point vouloir.» C’est-à-dire que ce que la conscience nous interdit,
la Loi n’a pas le droit de nous le commander. L’homme a un droit,
subdivisible en plusieurs autres, qui est supérieur à la loi et
intangible devant elle.
Il dit encore, comme en un commentaire: «La liberté politique, dans un
citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que
chacun a de sa sûreté.» Ce qui veut dire que la liberté, que le respect
des Droits de l’homme, a ce premier _effet_ que le citoyen est
tranquille et déploie son activité personnelle, une fois le tribut payé
à l’État, avec une parfaite sécurité, et est affranchi de la crainte, le
ressort du gouvernement despotique étant la _crainte_, et la différence
entre l’État despotique et l’État libre étant, par suite, que dans l’un
on craint toujours et que dans l’autre on ne craint pas.
Montesquieu a très bien vu que la liberté individuelle, c’est-à-dire la
Liberté, n’est nullement assurée par ce fait que le peuple, en son
ensemble, est libre.
Dans un peuple sans roi, sans aristocratie, sans caste et qui fait sa
loi lui-même, il peut ne pas exister un atome de liberté. Dans ce cas le
peuple est libre, mais l’homme ne l’est pas. C’est un peuple libre
composé d’esclaves. C’est ce que Montesquieu exprime ainsi: «Il pourra
arriver que la Constitution sera libre et que le citoyen ne le sera
pas.» C’est-à-dire que personne n’aura imposé à ce peuple sa
Constitution et qu’il se la sera donnée lui-même; seulement il aura
oublié d’y inscrire les droits de l’homme; et la Constitution sera
libre, mais non libérale, et le peuple sera libre, mais le citoyen
asservi.
Il pourra arriver aussi que «la Constitution ne soit pas libre et que le
citoyen le soit»; c’est-à-dire que le citoyen soit assez libre dans un
État monarchique: «Les mœurs, les manières, les exemples reçus peuvent
avoir fait naître cette manière de liberté et certaines lois civiles la
favoriser.» Mais dans ce cas «le citoyen sera libre de fait et non pas
de droit.» Ce qu’il faut dans un État bien réglé, c’est une Constitution
libre qui assure la liberté du citoyen. (_Esprit des Lois_, XII, 1.)
Entrant dans l’application de ces principes, Montesquieu réclame d’abord
la liberté absolue de penser, de parler et d’écrire. _Il n’y a pas de
délit d’opinion._ Un Marsyas imagina en rêve qu’il coupait la gorge à
Denys. Il eut, sans doute, le tort de raconter son rêve; car Denys en
fut instruit. Avec une grande perspicacité psychologique, Denys le
condamna à mort, disant qu’il n’y aurait pas songé la nuit, s’il n’y eût
pensé le jour: «C’était une grande tyrannie, dit Montesquieu; car quand
même il y aurait pensé, il n’avait pas attenté. _Les lois ne se chargent
de punir que les actions extérieures._»
Il n’y a pas de délit de parole, sauf quand les paroles sont intimement
unies à un acte criminel, et alors c’est l’acte criminel qu’on punit,
non les paroles: «Un homme qui va dans une place publique exhorter les
sujets à la révolte devient coupable de lèse-majesté, parce que les
paroles sont jointes à l’action et y participent. Ce ne sont point les
paroles qu’on punit, mais une action commise, dans laquelle on emploie
des paroles. Elles ne deviennent des crimes que lorsqu’elles préparent,
qu’elles accompagnent ou qu’elles suivent une action criminelle. On
renverse tout si l’on fait des paroles un crime capital, au lieu de les
regarder comme le signe d’un crime capital.» (_Esprit des Lois_, XII,
12.)
Quel que soit le gouvernement, la Constitution doit donc reconnaître à
l’homme des droits que la Loi doit respecter. Ces droits sont la liberté
individuelle, la sécurité, la liberté de penser, la liberté de parler et
la liberté d’écrire; car il n’y a pas de délit d’opinion.--Ces droits
sont indépendants de la forme du gouvernement. Ils peuvent être
respectés par un gouvernement arbitraire, par nonchalance, tolérance ou
bonté. Ils peuvent être supprimés par un gouvernement légal, par un
gouvernement scrupuleusement constitutionnel, par un gouvernement
démocratique. Ils doivent être proclamés et respectés par tout
gouvernement.
Voilà les opinions de Montesquieu sur la question de la liberté
personnelle et des droits de l’homme.