I
On s’occupe de politique pour arriver à savoir de quelle manière on
organisera sa patrie pour son bien et pour le bien des citoyens qui la
composent. La première question à étudier est donc celle-ci: comment
Montesquieu, Rousseau, Voltaire concevaient-ils la patrie; comment
l’aimaient-ils; qu’est-ce qu’elle était pour leur intelligence, pour
leur raison et pour leur cœur?
Montesquieu était très patriote. Il n’a fait aucune déclamation sur
l’idée de patrie; mais la manière dont il entend l’essence des trois
gouvernements est d’un patriote ardent, analogue aux Romains de
Plutarque et aux Patriotes de 1792. Pour lui, comme on sait, le ressort
du gouvernement despotique est la _crainte_, celui de la monarchie est
l’_honneur_ et celui de la République est la _vertu_. De quelques
railleries que Voltaire ait poursuivi cette idée et de quelques
commentaires qu’on l’ait obscurcie, elle est la plus vraie et elle est
la plus claire du monde.
Il est évident que la crainte est le ressort du gouvernement despotique,
_ce qui revient à dire_ que le despotisme ne s’établit que là où règne
la lâcheté ou au moins la timidité. Jamais les hommes n’accepteront le
pouvoir arbitraire d’un seul s’ils ne sont des pleutres. Je ne crois pas
qu’il y ait beaucoup à s’étendre sur cette considération.
Le ressort du gouvernement monarchique est l’honneur; et déjà nous
montons d’un degré. Par gouvernement monarchique Montesquieu entend un
gouvernement exercé par un seul homme, mais qui n’est pas un
gouvernement arbitraire, qui est contenu par des lois et par des corps
intermédiaires entre le souverain et le peuple. Dans ce gouvernement le
ressort est l’honneur, c’est-à-dire le souci de se distinguer et
d’obtenir la considération, soit du roi, soit du corps intermédiaire
auquel on appartient. Et voici que le patriotisme intervient. Ce souci
de se distinguer, d’_être quelqu’un_ aux yeux du roi, de la noblesse, du
clergé, de la magistrature, ou du tiers, ou de la commune, ce n’est déjà
plus l’individualisme pur et simple qui ne songe qu’à lui, qui a peur,
et dont la _crainte_ est le seul mobile. C’est une manière de
patriotisme aristocratique. On agit par amour pour son roi ou pour sa
caste. La patrie y trouve son compte, mais indirectement.
Je n’ai pas besoin de faire remarquer que ce patriotisme, tout
aristocratique qu’il est en soi, peut être ressenti par le plus humble
des hommes du peuple. Le plus humble peut avoir le souci de se
distinguer et d’entrer dans une de ces castes dont l’honneur est le
ressort. Et, de fait, l’accession continue du peuple à la bourgeoisie,
de la bourgeoisie à la noblesse et de la noblesse à la grande noblesse
est le fond perpétuel de l’ancien Régime.
Enfin la «vertu» est le ressort des Républiques. Par ce mot de
République Montesquieu entend les aristocraties et les démocraties; par
ce mot de vertu, Montesquieu, il l’a dit vingt fois, encore que Voltaire
n’ait jamais voulu l’entendre, entend la «vertu politique», c’est-à-dire
tout simplement le patriotisme. Il a donc voulu dire et il a dit que le
patriotisme était le seul ressort des Républiques.--C’est tellement vrai
que c’est un _truism_. Dans une République, même aristocratique, mais
surtout démocratique, il n’y a pas de _crainte_, sauf dans le cas où la
République prend l’habitude d’obéir à un homme; mais alors elle n’a de
république que le nom; il n’y a pas d’_honneur_ au sens que Montesquieu
donne à ce mot, puisqu’il n’y a ni roi aux yeux de qui on ait à se
distinguer, ni de caste (c’est vrai en démocratie et on verra plus loin
que l’aristocratie telle que l’entend Montesquieu est très proche de la
démocratie), ni de caste aux yeux de laquelle on ait à se montrer à ses
avantages. L’honneur existe donc, naturellement, comme il existe même
dans l’état despotique; mais il n’est pas le _ressort_, il n’est pas
_l’essence_ de l’état républicain.--Que reste-t-il donc? Agir par vertu,
c’est-à-dire par dévouement au bien public, c’est-à-dire par
patriotisme. Et il le faut bien, sous peine de périr. Car, en monarchie,
qui est, qui peut être au-dessus des intérêts individuels et n’agir que
les yeux fixés sur l’intérêt de tout l’État? Le Roi. Cela suffirait. Un
roi patriote et un peuple agissant pour plaire à son roi, par _honneur_,
voilà un État qui marche bien. Mais en République, deux cas:
aristocratie, démocratie. En aristocratie, qui peut agir d’une façon
désintéressée et se placer au-dessus des intérêts individuels et ne voir
que le bien commun? Le corps aristocratique. Mais il faut qu’il soit
patriote, et héroïquement; il faut qu’il fasse abstraction de ses
intérêts de caste; il faut qu’il ne considère pas le pays comme une
ferme à exploiter. Il faut qu’il soit _vertueux_.--En démocratie, il
faut que tous fassent ce qui était très facile à un seul, difficile déjà
à quelques-uns. Il faut que tous mettent leurs intérêts particuliers
au-dessous de l’intérêt général, que tous se sacrifient à tous, que tous
soient patriotes, à quoi il faut beaucoup de vertu. Car s’ils ne font
pas cela, qui les forcera à le faire? Personne, évidemment. Donc la
démocratie est un état où, si l’on n’est point patriote jusqu’à la
vertu, jusqu’à la passion, on est perdu.--Il est donc très vrai que le
ressort des Républiques c’est la vertu patriotique, en ce sens que les
Républiques où le patriotisme n’existe pas périssent en quelques années.
C’est assez clair. La théorie de Montesquieu, si contestée et si
commentée, est une série de vérités de sens commun, et un groupe de
lieux communs.
Mais ce qui est incontestable, c’est qu’elle est d’un patriote. Car,
remarquez, Montesquieu construit comme un degré. Au plus bas échelon il
place les peuples qui ne sont des peuples, ou plutôt des agglomérations,
que par la crainte. A un échelon plus élevé il place ceux qui ont
obéissance affectueuse pour un souverain avec cette première forme de
patriotisme, c’est-à-dire de désintéressement, qui s’appelle l’honneur.
Un peu plus haut il place ceux chez qui une caste plus ou moins grande
est forcée d’avoir le patriotisme à l’état pur, sans quoi tout périt. Au
sommet il place ceux où tout le peuple est forcé d’avoir le patriotisme
à l’état pur, sans quoi tout est perdu. Donc c’est le degré de
patriotisme dans un peuple qui fait ce peuple plus ou moins grand. Voilà
la conception que se fait Montesquieu de l’idée de Patrie.