II

--_Bon diá tanguí!_ Ayez un bon jour!

Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux

assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la

couleur et la transparence du rubis.

Puis il s'assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura

immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de

son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une

expression de chien fidèle et gai.

--Comment, tu n'es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci

tout en commençant son repas.

Le jeune garçon hocha la tête.

--Si, monsieur, j'étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon

père m'avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez

peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet établissement comme d'un lieu de tortures

redoutable: il n'y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n'était

pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire

qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s'effaçait. Ah! quel mois il

avait passé là!

Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant--à l'aide de

son éloquence... et d'une férule--d'initier ce petit paysan aux beautés

des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la

rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille,

le Capellanét avait reçu quelques coups d'étrivière qui avaient mis sa

patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n'avait pas été un

prêtre!... Il s'était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu'à Can

Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré

plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l'encrier

sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...

La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait

accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer;

Margalida et sa mère avaient dû s'interposer entre eux.

Le sourire de l'atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu'il parlait de

la bastonnade reçue «sans qu'on pût lui arracher un cri». C'était son

père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu'il

les aime; mais qu'un autre vînt essayer de le battre!... Il se

condamnerait à mort, sûrement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d'une race

habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres

moyens.

Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l'adolescent ne

croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n'y retournerait pas, même

si son père voulait l'y conduire, attaché comme un sac au flanc d'un

âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il

vivrait en compagnie des chèvres sauvages.

Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l'avenir de ses enfants,

avec cette énergie du paysan qui n'admet nul obstacle à sa volonté,

quand il croit avoir raison.

Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la

maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la

famille.

Jaime s'amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il

n'y avait dans toute l'île d'autre centre d'enseignement que le

séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs

fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.

Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d'entre eux, au temps de leurs études,

avaient maintes fois pris part aux cours d'amour et joué du couteau et

du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous

la soutane, l'arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils

n'étaient pas impies, d'ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur

permettait pas un tel luxe, mais ils n'étaient pas non plus dévots ni

austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient

attirés par le danger qu'ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de

leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux

ayant le goût de l'aventure. Ceux d'entre eux qui restaient en Espagne,

finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus

entreprenants, s'embarquaient pour l'Amérique du Sud--aussitôt qu'ils

avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande

ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous,

au bout de peu d'années, avec l'intention de vivre tranquillement dans

leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au

coeur. Ils finissaient par s'ennuyer dans cette modeste existence

insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes

jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient

leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour

ne plus revenir.

Pép s'indignait de l'entêtement de son fils qui s'obstinait à vouloir

rester paysan. Il parlait de le tuer comme s'il le voyait sur une route

de perdition. Il comptait les fils d'amis qui étaient partis pour le

Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé

d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire

chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père

cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres,

se refuserait à suivre d'aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le

tuer!

La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las

d'avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée

d'un père qui vient d'être obligé de sévir, l'atlót, tout en se frottant

les côtes, avait proposé un arrangement.

Eh bien! c'était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père.

Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux

garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur

compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée

et surtout porter un couteau dans sa ceinture!

Ce dernier point lui tenait particulièrement au coeur. C'était

vraiment là ce qu'il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait

cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu'on

voudrait.

--Le couteau du grand-père! implorait l'enfant. Le couteau de

l'_aguelo_!

Pour le couteau de l'_aguelo_, il consentait à être curé et même, s'il

le fallait, il irait vivre solitaire, de l'aumône qu'on voudrait bien

lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au

bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du

Capellanét fulguraient d'admiration; il la décrivait à Febrer en termes

chaleureux. Un bijou! une antique lame d'acier, aiguisée et brunie. On

pouvait percer une monnaie d'un coup de sa pointe, et, quand elle était

dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père

était un rude homme! Lui, ne l'avait pas connu, mais il en parlait tout

de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son

bonhomme de père n'était rien auprès de la vénération dont il entourait

cette glorieuse mémoire.

Bientôt, poussé par son désir, il s'enhardit à solliciter la protection

de don Jaime. Si le señor voulait l'aider!... Il suffirait qu'il

demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son

père le lui remit à l'instant.

Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.

--Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le

donner, moi je t'en achèterai un, la prochaine fois que j'irai à la

ville.

Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu'il

fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne

serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île?

Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer.

Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l'avait prié

de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.

--Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...

Ce qu'il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à

Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être

mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et

gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?

Après quelques instants de réflexion, il n'était plus du même avis.

Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La

transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait

qu'il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la

réalité.

--Et... combien sont-ils? demanda-t-il d'une voix sourde.

Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour.

Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente.

Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore,

y avait-il beaucoup d'atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux,

n'osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l'avance.

Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle,

gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait

partout qu'il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait.

Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de

l'autre côté de la mer, sans voir d'autres atlótas que les Indiennes.

Ah! malheur!

Mais l'indignation du Capellanét durait peu. Il s'enthousiasmait à la

pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux

garçons qui allaient courtiser sa soeur. Il se réjouissait en songeant

à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le

traiteraient tous comme un camarade puisqu'il était le frère de

Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son

amour-propre, c'était Pierre, surnommé le _Ferrer_ parce qu'il était

forgeron. C'était un homme d'une trentaine d'années dont on parlait

beaucoup dans la paroisse de San José.

Le Capellanét l'admirait infiniment, parce qu'il le considérait comme un

grand artiste. En effet, quand le _Ferrer_ se décidait à travailler, il

fabriquait les plus beaux pistolets que l'on eût jamais vus dans les

campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux.

D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes

maintenant hors d'usage--il est à remarquer que tout ce qui portait les

marques de l'ancienneté inspirait un respect particulier au jeune

atlót--et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau,

d'une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très

personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d'ornements en argent

incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu'à la

gueule sans qu'il y eût à craindre qu'elle éclatât.

Mais l'admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre

circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton

plein de mystère et de respect, il dit:

--Le Ferrer est un _vérro_.

Un _vérro_? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de

coordonner ses connaissances sur les moeurs de l'île. Un geste

expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme

dont le courage n'a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà

envoyé _ad patres_ un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse

de son tir et la sûreté de sa main.

Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça

après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l'avait

condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié

d'une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu

en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d'un aussi

héroïque exil!

Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les

particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes

d'un héros.

--Il n'est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à

l'oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut

lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un

teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une

petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui

fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l'allume pas tous les

jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne

travaille que lorsqu'il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux

pistolets qui font l'admiration de tous.

Le Capellanét ajoutait d'un ton confidentiel, qu'il désirait voir le

vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir!

Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire

cadeau d'un de ces bijoux si enviés; qu'en pensait don Jaime?

Il plaidait pour l'ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des

siens.

Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre

compagnie que celle d'une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui

tirait le soufflet pendant qu'il battait le fer rouge! Sa maison n'était

qu'un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme

l'arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à

la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère,

un couteau aussi affilé que celui de l'_aguelo_, si Pép continuait

injustement à lui refuser ce glorieux héritage.

Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du

jeune garçon. Il entrevoyait qu'il serait difficile que le maître de Can

Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne

pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme

un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu

en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également

habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la

contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait

pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à

manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une

idée germait, elle s'y enracinait si profondément qu'il n'y avait ni

ouragan, ni cataclysme qui pût l'en arracher. Pepét serait prêtre et

courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui

agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.

Le Capellanét s'inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de

Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à

lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa soeur montrait ses

préférences pour un autre, l'élu aurait maille à partir avec le brave

des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de

grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans

toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île

s'en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit

sauvage qui s'apprête à voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une

autorité supérieure à celle de son père, d'autant plus que le respect

qu'il avait pour elle n'était pas basé sur la crainte des coups. C'est

elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait.

La mère marchait à sa suite, comme une servante, n'osant rien faire sans

la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s'arrêtait avant de prendre

une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et

murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l'atlóta...»

Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l'obstination

paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une

parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa

voix douce.

--Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l'enfant, convaincu.

J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu'elle l'est: à moi, elle

ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies,

plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le

festeig!...

Il recommençait à vanter les mérites de sa soeur, énumérant ses

talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de

chanteuse.

--Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de

poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à

l'ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant

des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et

des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien,

celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!

Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant

de l'accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec

un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons

de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne

n'égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien

son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux

Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait

brillamment lutter quand, par les soirées d'été, sous la treille de la

métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute

rougissante, elle se décidait à s'asseoir au centre du cercle

d'auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un

foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce

qu'avait chanté, avant elle, le poète.

Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes,

montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à

leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le

dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient

critiqués la vanité et l'égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient

ses vers en choeur, et témoignaient de leur enthousiasme par des

gloussements de joie, reconnaissant à l'improvisatrice la gloire de les

avoir vengées.

--Pepét!... Atlót!

Comme un pur cristal, une voix de femme résonna au loin, rompant le

profond silence des premières heures de l'après-midi, silence chargé de

vibrations de chaleur et de lumière. En répétant son appel, la voix

devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.

Pepét abandonna sa pose de jeune animal au repos; libérant ses jambes

prisonnières de ses bras, il se leva d'un bond... C'était Margalida qui

l'appelait. Son père devait le réclamer pour quelque travail.

Jaime le retint par le bras.

--Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu'elle crie.

Le Capellanét sourit à son tour en montrant ses dents blanches dans son

visage de bronze. Il était enchanté de cette innocente complicité et il

voulut immédiatement la mettre à profit en parlant au señor avec une

hardiesse toute familière.

«C'était vrai? don Jaime demanderait pour lui au _siño_ Pép... le

couteau de l'_aguelo_?»... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.

--Oui, tu l'auras, dit Febrer. Et si ton père ne te le donne pas, je te

promets que je t'achèterai le plus beau que je trouverai à la ville

d'Iviça.

Le garçon se frotta les mains, et ses yeux lancèrent des éclairs de joie

sauvage.

--C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta

Jaime, mais défense de t'en servir, hein! Que ce ne soit qu'un ornement;

rien de plus.

Pepét, avide de voir son désir se réaliser au plus vite, répondit par

d'énergiques signes de tête.

--Oui, un ornement, rien de plus...

Mais ses yeux se voilèrent d'un doute cruel... Un ornement! Mais si

quelqu'un l'offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?

--Pepét!... Pepét... Atlót!...

Cette fois, la voix cristalline résonnait à plusieurs reprises, au pied

même de la tour. Febrer espérait bien l'entendre de plus près et voir

apparaître, d'abord la tête de Margalida, puis enfin toute sa personne à

la porte d'entrée. Mais il attendit longtemps en vain. La voix

maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements

d'impatience.

Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l'escalier, la

jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus

fragile. Sous les bords très amples de ce chapeau, pareil à une auréole,

le fin visage se détachait, d'une pâleur rosée, où semblaient trembler

les deux perles noires de ses yeux.

--Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d'une voix mal assurée, mais avec

un sourire.

Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du señor, la

jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime

connaissait ce surnom?... Était-il possible qu'un monsieur grave comme

lui, fit attention à de tels enfantillages?

Margalida avait baissé la tête; dans son trouble, elle jouait avec les

pointes de son tablier, saisie de cet émoi qu'éprouve toute fille d'Ève,

qui, pour la première fois, se rend compte qu'elle est femme et s'entend

adresser une déclaration d'amour.

Les morts commandent · 第 13 / 22 题