--_Bon diá tanguí!_ Ayez un bon jour!
Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux
assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la
couleur et la transparence du rubis.
Puis il s'assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura
immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de
son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une
expression de chien fidèle et gai.
--Comment, tu n'es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci
tout en commençant son repas.
Le jeune garçon hocha la tête.
--Si, monsieur, j'étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon
père m'avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez
peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?
Le petit paysan parlait de cet établissement comme d'un lieu de tortures
redoutable: il n'y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n'était
pas possible dans cette prison.
En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire
qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s'effaçait. Ah! quel mois il
avait passé là!
Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant--à l'aide de
son éloquence... et d'une férule--d'initier ce petit paysan aux beautés
des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la
rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille,
le Capellanét avait reçu quelques coups d'étrivière qui avaient mis sa
patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n'avait pas été un
prêtre!... Il s'était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu'à Can
Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré
plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l'encrier
sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...
La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait
accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer;
Margalida et sa mère avaient dû s'interposer entre eux.
Le sourire de l'atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu'il parlait de
la bastonnade reçue «sans qu'on pût lui arracher un cri». C'était son
père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu'il
les aime; mais qu'un autre vînt essayer de le battre!... Il se
condamnerait à mort, sûrement...
A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d'une race
habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres
moyens.
Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l'adolescent ne
croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n'y retournerait pas, même
si son père voulait l'y conduire, attaché comme un sac au flanc d'un
âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il
vivrait en compagnie des chèvres sauvages.
Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l'avenir de ses enfants,
avec cette énergie du paysan qui n'admet nul obstacle à sa volonté,
quand il croit avoir raison.
Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la
maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la
famille.
Jaime s'amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il
n'y avait dans toute l'île d'autre centre d'enseignement que le
séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs
fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.
Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d'entre eux, au temps de leurs études,
avaient maintes fois pris part aux cours d'amour et joué du couteau et
du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous
la soutane, l'arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils
n'étaient pas impies, d'ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur
permettait pas un tel luxe, mais ils n'étaient pas non plus dévots ni
austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient
attirés par le danger qu'ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de
leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux
ayant le goût de l'aventure. Ceux d'entre eux qui restaient en Espagne,
finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus
entreprenants, s'embarquaient pour l'Amérique du Sud--aussitôt qu'ils
avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande
ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous,
au bout de peu d'années, avec l'intention de vivre tranquillement dans
leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au
coeur. Ils finissaient par s'ennuyer dans cette modeste existence
insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes
jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient
leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour
ne plus revenir.
Pép s'indignait de l'entêtement de son fils qui s'obstinait à vouloir
rester paysan. Il parlait de le tuer comme s'il le voyait sur une route
de perdition. Il comptait les fils d'amis qui étaient partis pour le
Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé
d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire
chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père
cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres,
se refuserait à suivre d'aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le
tuer!
La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las
d'avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée
d'un père qui vient d'être obligé de sévir, l'atlót, tout en se frottant
les côtes, avait proposé un arrangement.
Eh bien! c'était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père.
Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux
garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur
compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée
et surtout porter un couteau dans sa ceinture!
Ce dernier point lui tenait particulièrement au coeur. C'était
vraiment là ce qu'il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait
cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu'on
voudrait.
--Le couteau du grand-père! implorait l'enfant. Le couteau de
l'_aguelo_!
Pour le couteau de l'_aguelo_, il consentait à être curé et même, s'il
le fallait, il irait vivre solitaire, de l'aumône qu'on voudrait bien
lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au
bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du
Capellanét fulguraient d'admiration; il la décrivait à Febrer en termes
chaleureux. Un bijou! une antique lame d'acier, aiguisée et brunie. On
pouvait percer une monnaie d'un coup de sa pointe, et, quand elle était
dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père
était un rude homme! Lui, ne l'avait pas connu, mais il en parlait tout
de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son
bonhomme de père n'était rien auprès de la vénération dont il entourait
cette glorieuse mémoire.
Bientôt, poussé par son désir, il s'enhardit à solliciter la protection
de don Jaime. Si le señor voulait l'aider!... Il suffirait qu'il
demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son
père le lui remit à l'instant.
Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.
--Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le
donner, moi je t'en achèterai un, la prochaine fois que j'irai à la
ville.
Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu'il
fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne
serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île?
Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer.
Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l'avait prié
de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.
--Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...
Ce qu'il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à
Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être
mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et
gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?
Après quelques instants de réflexion, il n'était plus du même avis.
Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La
transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait
qu'il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la
réalité.
--Et... combien sont-ils? demanda-t-il d'une voix sourde.
Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour.
Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente.
Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore,
y avait-il beaucoup d'atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux,
n'osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l'avance.
Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle,
gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait
partout qu'il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait.
Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de
l'autre côté de la mer, sans voir d'autres atlótas que les Indiennes.
Ah! malheur!
Mais l'indignation du Capellanét durait peu. Il s'enthousiasmait à la
pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux
garçons qui allaient courtiser sa soeur. Il se réjouissait en songeant
à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le
traiteraient tous comme un camarade puisqu'il était le frère de
Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son
amour-propre, c'était Pierre, surnommé le _Ferrer_ parce qu'il était
forgeron. C'était un homme d'une trentaine d'années dont on parlait
beaucoup dans la paroisse de San José.
Le Capellanét l'admirait infiniment, parce qu'il le considérait comme un
grand artiste. En effet, quand le _Ferrer_ se décidait à travailler, il
fabriquait les plus beaux pistolets que l'on eût jamais vus dans les
campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux.
D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes
maintenant hors d'usage--il est à remarquer que tout ce qui portait les
marques de l'ancienneté inspirait un respect particulier au jeune
atlót--et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau,
d'une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très
personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d'ornements en argent
incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu'à la
gueule sans qu'il y eût à craindre qu'elle éclatât.
Mais l'admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre
circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton
plein de mystère et de respect, il dit:
--Le Ferrer est un _vérro_.
Un _vérro_? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de
coordonner ses connaissances sur les moeurs de l'île. Un geste
expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme
dont le courage n'a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà
envoyé _ad patres_ un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse
de son tir et la sûreté de sa main.
Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça
après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l'avait
condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié
d'une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu
en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d'un aussi
héroïque exil!
Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les
particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes
d'un héros.
--Il n'est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à
l'oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut
lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un
teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une
petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui
fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l'allume pas tous les
jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne
travaille que lorsqu'il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux
pistolets qui font l'admiration de tous.
Le Capellanét ajoutait d'un ton confidentiel, qu'il désirait voir le
vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir!
Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire
cadeau d'un de ces bijoux si enviés; qu'en pensait don Jaime?
Il plaidait pour l'ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des
siens.
Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre
compagnie que celle d'une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui
tirait le soufflet pendant qu'il battait le fer rouge! Sa maison n'était
qu'un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme
l'arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à
la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère,
un couteau aussi affilé que celui de l'_aguelo_, si Pép continuait
injustement à lui refuser ce glorieux héritage.
Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du
jeune garçon. Il entrevoyait qu'il serait difficile que le maître de Can
Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne
pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme
un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu
en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également
habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la
contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait
pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à
manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une
idée germait, elle s'y enracinait si profondément qu'il n'y avait ni
ouragan, ni cataclysme qui pût l'en arracher. Pepét serait prêtre et
courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui
agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.
Le Capellanét s'inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de
Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à
lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa soeur montrait ses
préférences pour un autre, l'élu aurait maille à partir avec le brave
des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de
grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans
toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île
s'en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit
sauvage qui s'apprête à voir le sang couler.
Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une
autorité supérieure à celle de son père, d'autant plus que le respect
qu'il avait pour elle n'était pas basé sur la crainte des coups. C'est
elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait.
La mère marchait à sa suite, comme une servante, n'osant rien faire sans
la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s'arrêtait avant de prendre
une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et
murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l'atlóta...»
Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l'obstination
paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une
parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa
voix douce.
--Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l'enfant, convaincu.
J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu'elle l'est: à moi, elle
ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies,
plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le
festeig!...
Il recommençait à vanter les mérites de sa soeur, énumérant ses
talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de
chanteuse.
--Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de
poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à
l'ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant
des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et
des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien,
celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!
Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant
de l'accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec
un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons
de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne
n'égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien
son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux
Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait
brillamment lutter quand, par les soirées d'été, sous la treille de la
métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute
rougissante, elle se décidait à s'asseoir au centre du cercle
d'auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un
foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce
qu'avait chanté, avant elle, le poète.
Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes,
montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à
leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le
dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient
critiqués la vanité et l'égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient
ses vers en choeur, et témoignaient de leur enthousiasme par des
gloussements de joie, reconnaissant à l'improvisatrice la gloire de les
avoir vengées.
--Pepét!... Atlót!
Comme un pur cristal, une voix de femme résonna au loin, rompant le
profond silence des premières heures de l'après-midi, silence chargé de
vibrations de chaleur et de lumière. En répétant son appel, la voix
devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.
Pepét abandonna sa pose de jeune animal au repos; libérant ses jambes
prisonnières de ses bras, il se leva d'un bond... C'était Margalida qui
l'appelait. Son père devait le réclamer pour quelque travail.
Jaime le retint par le bras.
--Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu'elle crie.
Le Capellanét sourit à son tour en montrant ses dents blanches dans son
visage de bronze. Il était enchanté de cette innocente complicité et il
voulut immédiatement la mettre à profit en parlant au señor avec une
hardiesse toute familière.
«C'était vrai? don Jaime demanderait pour lui au _siño_ Pép... le
couteau de l'_aguelo_?»... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.
--Oui, tu l'auras, dit Febrer. Et si ton père ne te le donne pas, je te
promets que je t'achèterai le plus beau que je trouverai à la ville
d'Iviça.
Le garçon se frotta les mains, et ses yeux lancèrent des éclairs de joie
sauvage.
--C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta
Jaime, mais défense de t'en servir, hein! Que ce ne soit qu'un ornement;
rien de plus.
Pepét, avide de voir son désir se réaliser au plus vite, répondit par
d'énergiques signes de tête.
--Oui, un ornement, rien de plus...
Mais ses yeux se voilèrent d'un doute cruel... Un ornement! Mais si
quelqu'un l'offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?
--Pepét!... Pepét... Atlót!...
Cette fois, la voix cristalline résonnait à plusieurs reprises, au pied
même de la tour. Febrer espérait bien l'entendre de plus près et voir
apparaître, d'abord la tête de Margalida, puis enfin toute sa personne à
la porte d'entrée. Mais il attendit longtemps en vain. La voix
maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements
d'impatience.
Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l'escalier, la
jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus
fragile. Sous les bords très amples de ce chapeau, pareil à une auréole,
le fin visage se détachait, d'une pâleur rosée, où semblaient trembler
les deux perles noires de ses yeux.
--Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d'une voix mal assurée, mais avec
un sourire.
Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du señor, la
jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime
connaissait ce surnom?... Était-il possible qu'un monsieur grave comme
lui, fit attention à de tels enfantillages?
Margalida avait baissé la tête; dans son trouble, elle jouait avec les
pointes de son tablier, saisie de cet émoi qu'éprouve toute fille d'Ève,
qui, pour la première fois, se rend compte qu'elle est femme et s'entend
adresser une déclaration d'amour.