Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans
l'obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni
Clapès.
Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m'y oppose
formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas
cela!» conseillait le contrebandier, d'un air grave.
Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux
et de mauvaise humeur, obsédé qu'il était par le souvenir de cette
double protestation. Qu'est-ce que son projet avait de si étrange, de si
absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage
fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan
sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?
Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des
protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut
par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu'un homme de sa
classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on
pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des
filles de millionnaires, dont l'origine était moins avouable que celle
de don Benito?
N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le
reste du monde, ce genre d'alliances pouvait exister, mais non à
Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours
vivante, l'âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses
préjugés. Les gens y étaient tels qu'avaient été leurs pères, et tout
progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux
idées de l'étranger.
Febrer s'agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il
songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait
peser sur lui, chaîne d'esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa
misère présente!
C'était en 1514 que sa famille s'était vraiment illustrée, lorsque
Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition
désastreuse, l'aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais
celui qui s'y était le plus couvert de gloire, c'était le cadet, don
Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de
l'Ordre, combattait toujours à l'avant-garde, dispersait et massacrait
les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s'était
traîné jusqu'à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard,
pour montrer jusqu'où il s'était avancé. Ah! ce don Priamo! c'était à la
fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l'aimait parce qu'il
représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre,
l'esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui
importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait
une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était
bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu'un moment il avait
été renégat par amour; toujours était-il qu'à Tunis il avait habité un
palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente
de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses voeux,
et s'était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale.
Quel homme que ce commandeur! Jaime l'admirait comme un précurseur dont
l'audace dissipait ses hésitations. Qu'y avait-il d'étrange à ce que
lui, son descendant, s'unît à une chueta, pareille après tout aux autres
femmes par ses moeurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus
célèbre d'entre les Febrer, à une époque d'intolérance, avait vécu avec
des filles d'infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant
bientôt dans l'âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu'il
avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi
vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom
de leur père, le nom des Febrer, qui s'étaient toujours maintenus purs
de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.
En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui
pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les
mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer
s'associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs
des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que
d'autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose
du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il
y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières
dressées par les moeurs entre les hommes!
Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé,
n'éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l'égard de don
Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à
lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s'était révolté
intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue
amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n'avaient traité d'égal
à égal avec ces gens-là...
Febrer s'endormit enfin d'un profond sommeil, tandis que sa pensée se
perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.
Le lendemain matin, en s'habillant, par un effort énergique de volonté,
il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.
«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma
dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs
années que je ne l'ai vue, mais après tout, c'est ma tante... et
légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait...
il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d'affaire.»
Il calcula quelle serait l'heure la plus propice pour se présenter chez
la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de
chanoines et de personnages graves qu'elle accueillait d'un air de
souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme
mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il
fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre
dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la
matinée.
Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était
restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception
que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la
combativité de son caractère bilieux, tout l'enthousiasme de sa foi
sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de
la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à
répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s'était
enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse
de Berry. Elle eût voulu, à l'exemple de ces femmes énergiques qui
défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l'image
du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe
d'amazone. Mais ces désirs n'avaient jamais été chez elle que de vagues
fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en
Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu'elle avait fait
pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui
dévorait la majeure partie de ses biens.
Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu'au temps de sa jeunesse
elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à
la couronne, et que là elle l'avait mis en rapport avec le général
Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que
doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces
on-dit faisaient sourire Jaime: ce n'étaient là que mensonges. Son
grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes
fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n'avait jamais
aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d'illuminé
que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d'un grand salon, qui
était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d'une
voix lointaine, une douce voix d'outre-tombe, comme si elle était l'ange
du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses
antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le
gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait
été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa
tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle
était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où
l'on renouvellerait la «sainte entreprise».
Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière
guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie
était simple comme celle d'une paysanne; elle possédait encore dans
l'île d'immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour
faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au
Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour
Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne
lui enverrait-il pas la Rose d'or, avant qu'elle mourût? Cette
distinction n'était conférée jadis qu'aux reines, mais elle avait été
obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique
du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte
pauvreté, afin d'envoyer plus d'argent au Saint-Siège. Avoir la Rose
d'or, et puis mourir!...
Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une
vaste cour d'honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans
herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d'une propreté de
couvent. Au haut de l'escalier, la porte lui fut ouverte par une
servante jeune et pâle, vêtue d'une robe bleue monacale ceinte d'une
cordelière blanche, qui eut l'air tout étonnée en le reconnaissant.
Elle le laissa dans l'antichambre, pleine de portraits de famille, comme
celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une
souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire
qui venait troubler la paix monastique de la maison.
De longues minutes s'écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas
furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever
doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière
elles on l'épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une
politesse grave. Elle l'introduisit dans un grand salon et disparut.
Febrer trompa l'ennui de l'attente en examinant la vaste pièce, d'un
luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit
entrer une femme qui avait l'air d'une vieille domestique, tout en noir,
avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris
étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait
donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés
de pantoufles d'étoffe, d'où sortaient des bas blancs très épais. Jaime
s'empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c'était la
Papesse.
Doña Juana s'installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les
après-midi, elle présidait avec la majesté d'une reine, le conseil
composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de
personnages bien pensants.
--Assieds-toi, dit-elle d'une voix brève à son neveu.
Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d'un
monumental brasero d'argent, quoiqu'il fût vide; puis de ses yeux gris
au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime
fixement. Ce regard impérieux s'humanisa peu à peu jusqu'à trembler en
se mouillant d'émotion. Plus de dix années s'étaient écoulées depuis que
doña Juana n'avait vu son neveu.
--Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père...
Ah! tu as bien le type de ta famille!
En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous
silence l'unique ressemblance qui l'émût, celle de Jaime avec son père.
Elle croyait revoir l'officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne
manquait que l'uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d'ingratitude!
le libéral maudit!...
Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec,
plus blême, plus anguleux.
--Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n'est pas pour le
plaisir de me voir que tu viens!...
Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant
d'en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.
--Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j'ai gardé toutes les
anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille,
et, si je puis, l'augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l'avoue.
J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l'honneur de
notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité,
j'ai retiré deux choses précieuses: l'expérience et le ferme propos de
m'amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux
devenir un autre homme.
Doña Juana approuva d'un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi
avaient agi saint Augustin et d'autres saints qui, après avoir passé
leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de
l'Église.
Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne
parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait
devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever
ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne,
il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait
besoin d'un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque
entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai
désert. Il s'était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du
passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main
miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante,
qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il
espérait qu'elle allait le sauver.
La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana;
ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir,
quel cruel bourreau!
--Et c'est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse,
d'une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais
encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne
possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire
quelques aumônes.
Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea
inutile d'insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.
--C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui
me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer
d'embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma
famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui
peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse
extraction. Que dois-je faire?
Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de
la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un
sourire froid sur les lèvres de la Papesse.
--Je le sais, dit-elle. On m'a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie,
à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu
épouses... une chueta.
Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit
quand il passa sur ses lèvres.
Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui
suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la
maison s'était effondrée et que venait de s'éteindre l'écho du dernier
mur écroulé.
--Et... qu'en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.
--Fais ce qu'il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que
nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc
continuer à nous passer l'un de l'autre durant le reste de notre vie..
Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon
différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.
--De sorte que je dois me marier? insista-t-il.
--Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se
sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu'ils
feront ne peut me surprendre.
Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de
joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir
commettre par son ennemi, ce qu'elle considérait comme une infamie. Il
en fut irrité.
--Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana,
puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?
Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine,
se redressa. Les romans qu'elle avait lus, dans sa jeunesse, lui
revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:
--Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais
leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se
mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.
D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que
l'entretien devait se terminer là-dessus.
Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente
protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et,
avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:
--Adieu, Jaime! Que le Seigneur t'éclaire!
--Adieu, ma tante!
Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la
tint derrière son dos.
Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l'on racontait
sur doña Juana. Ce n'était ni par dédain ni par haine qu'elle lui
refusait cette marque d'estime; mais elle avait fait voeu de ne plus
toucher de sa vie d'autres mains d'hommes que celles des prêtres.
Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes
injures en regardant les balcons du palais qu'il venait de quitter:
--Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que
lorsqu'il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation
et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même
tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la
prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de
voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.
Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette
satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation
désespérée, il allait être obligé d'en venir à ce qu'elle considérait
comme le plus grave déshonneur.
Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de
quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant
celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui,
désireuse d'entamer la conversation, afin d'apprendre les nouvelles.
Dès qu'il eut terminé son repas, Jaime s'accouda aux lourds balustres
couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin.
Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des
orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d'un trait
net l'espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s'étendait
lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les
barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son
épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et
de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse
obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que
dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville
moderne et, plus loin, à l'extrémité du cap, l'antique Puerto Pi, avec
la tour des signaux et les batteries de San Carlos.
De l'autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes
flottantes de l'horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges,
triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel
ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de
pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par
derrière, l'antique _Alcazar de la Almudaina_ érigeait ses tours fauves,
aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les
vitres des miradors, pareilles à des lames d'acier rougi. Elles
semblaient refléter un incendie.
Insensible à l'éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de
l'atmosphère, à l'allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de
lui, Jaime se sentait envahi d'une intense mélancolie, d'un immense
découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de
cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa
fonction marquées pour toute l'existence. Il est donc bien inutile
d'essayer de changer de situation ou d'attitude.
Maintes fois, alors qu'il était encore un tout jeune homme, il s'était
senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point
élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de
l'enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d'où
émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de
constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four,
et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.
Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien
étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables
masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille...
Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de
distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres
cyprès, combien d'habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six
cent mille?... peut-être un million!...
Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu'il se promenait
dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes,
avait soudain cessé de plaisanter parce qu'il avait ressenti la même
impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un
cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout
autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s'agitait dans ses
rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les
quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient
invisibles tout près d'eux.
Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et
dans toutes les grandes villes qu'il avait visitées. Non, en aucun lieu,
les vivants n'étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts,
qui, infiniment plus nombreux, avec toute l'autorité du passé, posaient
lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s'en allaient
pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient
immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité!
Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre
mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour
nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle
gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.
Notre maison, c'étaient eux qui l'avaient construite; les religions,
c'étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient,
c'étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la
morale, les usages, les préjugés, l'honneur, tout était leur oeuvre.
Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par
nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c'est une force qui a jadis animé
d'autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui
communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l'énergie des arbres
séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre
esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre
naissance à l'état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un
jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont
qu'un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs
descendants.
On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible
camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent
avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu'ils nous
ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr
avertissement. Ils s'unissent tous, pour maintenir les hommes en un
troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la
conquête d'un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente
réaction, le calme uniforme de la vie, qu'ils veulent silencieuse,
semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement
d'ailes des papillons, à la paix d'un cimetière endormi sous le soleil.
L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce
qu'ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de
résister à leurs ordres.
Ah! l'homme qui mène l'existence vertigineuse des grandes villes,
ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu'il
mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte
de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers
d'ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui,
ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit
aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne
sait ni l'origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses
actes émanent de son libre arbitre, alors qu'ils lui sont imposés par
les invisibles tout-puissants.
Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l'histoire de
tout ce qui l'entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela,
sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne,
sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.
Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre
aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme
aussi l'âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de
ses courageux ancêtres. Sa mentalité d'homme moderne gardait même
confusément quelque chose de l'esprit des anciens majorquins qui
tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait
l'invincible répugnance qu'il avait ressentie en se trouvant en contact
avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments
étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature!
D'autres, plus forts, plus puissants que lui s'y opposaient: les morts
commandaient, il fallait obéir!
Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait
incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires en se livrant à ces
transactions qui prolongent longtemps une vie d'expédients.
Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses
créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs
espérances, ils l'accableraient de leurs exigences. Il allait se voir
expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et
cette compassion générale l'affligerait plus qu'une insulte. Il ne se
sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de
sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...
Il resta ainsi, une grande partie de l'après-midi, à contempler la mer,
suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le
cap, ou s'évanouissaient à l'horizon de la baie.
En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à
franchir la porte de l'oratoire de la maison, une porte antique oubliée,
qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d'araignée et
de la poussière.
Qu'il y avait longtemps qu'il n'était entré là!... En cette atmosphère
dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d'essences
précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui
lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand
vestibule.
L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre,
la lumière se reflétant sur les ornements d'or vieilli. Sur la sainte
table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le
dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d'ancien
velours bleu de roi paraissaient garder encore l'empreinte des nobles
dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d'heures,
aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces
livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et
dolente qui partageait sa vie entre la prière et l'adoration de son
fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait
sans doute appartenu à sa grand'mère, cette américaine de l'époque
romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l'antique palais aux
accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.
Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le
souvenir de ces deux pieuses femmes, l'une toute mystique, l'autre
sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.
Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces
choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela.
Adieu! Adieu!...
Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès.
Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait,
il lui emprunta quelque argent.
--Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que
tout s'effondre, mais que je n'y sois pas!
Clapès lui donna plus qu'il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île;
avec l'aide du capitaine Valls, il tâcherait d'arranger les affaires de
Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec
Jaime, depuis la veille, mais cela n'avait nulle importance. Valls était
un noble caractère, un ami sûr, qui ne l'abandonnerait jamais.
--Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo,
vous devez être seuls à le savoir...
--Et quand pars-tu?
--Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je
possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de
broussailles... une tour presque en ruines, datant de l'époque des
pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c'est tout
un... c'est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et
je vivrai en sauvage, sans voir personne.
Clapès, se souvenant des conseils qu'il avait donnés à Jaime, la nuit
précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés.
Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c'était fini, cette vilaine
histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette
solution inattendue.
--Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d'hier, vois-tu,
n'étaient que pure folie!