Dès qu'il fut hors de Palma, dans la campagne où souriait le printemps,
Febrer se reprocha la vie qu'il menait. Il y avait un an qu'il n'était
pas sorti de la ville. Il passait ses après-midi dans les cafés du
Borne, et ses soirées dans la salle de jeu du cercle.
Dire qu'il n'avait jamais l'idée de mettre le nez hors de Palma, pour
contempler ces champs d'un vert tendre, où l'on entendait bruire les
canaux d'irrigation; ce ciel d'un bleu si doux où flottaient de blancs
nuages; ces collines d'un vert sombre, avec leurs petits moulins à vent,
gesticulant au faîte; ces abruptes sierras couleur de rose, qui
fermaient l'horizon; tout ce riant paysage qui avait valu à Majorque le
nom d'Ile Fortunée, que lui décerna l'admiration des anciens
navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage
l'aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d'y
passer une partie de l'année, comme le faisaient ses pères, pour y mener
à son tour la vie simple d'un gentilhomme, généreux et respecté!
Au grand trot de ses deux chevaux, la voiture frôlait au passage et
laissait derrière elle de nombreux paysans, revenant de la ville; de
sveltes femmes brunes, avec de larges chapeaux de paille enrubannés et
ornés de fleurs sauvages; des hommes, vêtus de ce coutil rayé qu'on
nomme toile de Majorque, et coiffés de feutres rejetés en arrière, qui
entouraient comme d'une auréole, noire ou grise, leurs faces rasées.
Febrer reconnaissait sur la route les moindres plis de terrain, bien
qu'il ne fût point passé par la depuis quelques années. Bientôt il
arriva à une bifurcation: un chemin conduisait à Valldemosa, l'autre à
Soller.
Soller! ces deux syllabes firent soudain revivre en lui toute son
enfance. Chaque année, dans une voiture semblable, la famille de Febrer
allait jadis à Soller, où elle possédait un vieux manoir, «la Casa de la
Luna», ainsi nommé parce que la grande porte d'entrée était surmontée
d'une demi-sphère de pierre, avec des yeux et un nez, qui représentait
la lune.
C'était toujours vers le mois de mai que se faisait le voyage. Quand la
voiture traversait un col, le petit Febrer poussait des cris de joie en
voyant à ses pieds la vallée de Soller, ce jardin des Hespérides. Les
montagnes, couvertes de sombres forêts de pins, et parsemées de
maisonnettes blanches, étaient couronnées d'un turban de brumes. En bas,
entourant la ville et se prolongeant jusqu'au rivage, d'immenses bois
d'orangers parfumaient l'air. De tous les environs accouraient à la fête
de Soller, des familles de paysans. La dulzaine, cette sorte de
clarinette moresque, invitait la jeunesse à la danse. De main en main
circulaient les verres qu'emplissait la douce eau-de-vie de l'île ou le
vin de Bañalbufar. C'étaient les réjouissances en l'honneur de la paix,
après dix siècles de guerre et de piraterie.
Les pêcheurs, pour commémorer la victoire remportée par leurs ancêtres,
au XVIe siècle, sur les corsaires turcs, se déguisaient en musulmans
ou en guerriers chrétiens, et, tromblons ou épées en mains, simulaient
dans le port un combat naval sur leurs humbles barques, ou ils se
poursuivaient les uns les autres le long des chemins voisins de la côte.
Quand les fêtes de Soller avaient pris fin et que le village avait
recouvré sa tranquillité coutumière, le petit Jaime passait ses journées
à courir par les orangers avec Antonia, aujourd'hui la vieille Mado
Antonia qui alors était une fraîche gaillarde aux dents blanches, à la
poitrine rebondie, à la démarche lourde. Elle accompagnait le petit
Jaime jusqu'au port, sorte de lac paisible et solitaire, dont l'entrée
était rendue presque invisible par les remous des flots entre les
rochers.
Hélas! maintenant la Casa de la Luna n'était plus à lui; et depuis plus
de vingt ans, il n'avait pas revu ce pays qui lui rappelait de si doux
souvenirs....
A l'endroit où la route bifurquait, la voiture prit le chemin qui
conduisait à Valldemosa; mais ici, il ne retrouvait plus aucune trace de
ses jeunes années. Il n'avait suivi cette route que deux fois, quand il
avait déjà l'âge d'homme, en allant visiter avec quelques amis, les
cellules de la Chartreuse. Il se rappelait seulement les oliviers qui la
bordaient, les fameux oliviers séculaires aux formes tourmentées et
fantastiques, qui avaient servi de modèles à tant de paysagistes, et il
penchait la tête au dehors pour les mieux voir. A droite et à gauche
s'étendaient les terrains pierreux et desséchés où commençaient les
escarpements de la montagne. Le chemin serpentait en montant entre des
massifs d'arbres. Les premiers oliviers défilaient déjà devant les
fenêtres de sa voiture.
Febrer les connaissait, ces oliviers étranges; il en avait souvent
parlé, et pourtant il éprouva la sensation que donne un spectacle
extraordinaire, comme s'il le voyait pour la première fois. C'étaient
des arbres énormes, au feuillage clairsemé, aux troncs noirs, noueux et
crevassés, bossués par de grandes excroissances, si vieux que la sève ne
pouvant monter jusqu'à la ramure, était absorbée par la partie
inférieure, qui grossissait sans cesse. La campagne avait l'air d'un
atelier de sculpture abandonné, avec des milliers d'ébauches informes et
monstrueuses, éparpillées sur le sol, au milieu d'un tapis de verdure,
émaillé de pâquerettes et de campanules.
Le calme régnait dans cette solitude: les oiseaux chantaient, les fleurs
des champs se pressaient jusqu'au pied des troncs vermoulus, et les
fourmis allaient et venaient en longs chapelets, creusant des galeries
au coeur même des plus vieilles racines. On racontait que Gustave Doré
avait dessiné ses plus fantastiques compositions sous ces oliviers
séculaires, et Jaime, en pensant à cet artiste, se rappela bientôt
d'autres personnages plus célèbres qui étaient passés par ce même
chemin, qui avaient vécu et souffert à Valldemosa.
S'il était allé deux fois visiter la Chartreuse, ç'avait été seulement
pour voir de près ces lieux immortalisés par l'amour. Maintes fois, son
grand-père lui avait conté l'histoire de «la française» de Valldemosa et
de son compagnon «le musicien».
Un jour de l'année 1838, les Majorquins et les Espagnols, qui s'étaient
réfugiés dans l'île, pour fuir les horreurs de la guerre civile, avaient
vu débarquer un étranger, accompagné d'une femme, d'un petit garçon et
d'une fillette. Lorsqu'on déposa à terre les bagages, les insulaires
admirèrent, stupéfaits, un piano monumental, un Erard, comme on en
voyait peu alors. Pendant quelques jours, l'instrument dut attendre à la
Douane que les inquiétudes de l'administration fussent calmées, et les
voyageurs allèrent loger dans une auberge qu'ils quittèrent bientôt,
pour louer, tout près de Palma, la villa de _Son Vent_. L'homme
paraissait malade. Il était plus jeune que sa compagne, mais son visage,
amaigri par la souffrance, était pâle et transparent comme une hostie;
ses yeux brillaient de fièvre, et sa poitrine étroite était constamment
déchirée par une toux rauque. Une barbe très fine voilait ses joues; une
chevelure léonine couronnait son front et tombait sur sa nuque en
boucles épaisses. La femme avait des allures masculines. Elle s'occupait
activement de tout dans la maison; elle jouait avec ses enfants, comme
si elle avait eu leur âge. Mais on pressentait dans cette famille
errante quelque chose d'irrégulier, une sorte de protestation et de
révolte contre les lois humaines. L'étrangère portait des toilettes
quelque peu fantaisistes, avec un poignard d'argent dans les cheveux,
ornement romantique qui scandalisait les dévotes de Majorque. En outre,
elle n'allait pas à la messe et ne faisait point de visites. Elle ne
quittait sa maison que pour jouer avec ses enfants ou pour mettre au
soleil le pauvre phtisique, en lui donnant le bras. Les enfants étaient
aussi singuliers que leur mère. La fille était habillée en garçon pour
courir plus à l'aise à travers champs.
Bientôt la curiosité des insulaires découvrit les noms de ces étrangers
suspects. «Elle» était française, femme de lettres, et se nommait Aurore
Dupin, ex-baronne, séparée de son mari. Elle était universellement
célèbre par ses romans qu'elle signait George Sand, pseudonyme formé
d'un prénom masculin et du nom d'un criminel politique. «Lui», était un
musicien polonais, de complexion délicate, qui semblait laisser un
lambeau de sa vie dans chacune de ses oeuvres, et, à vingt-neuf ans,
se sentait près de la mort. Il s'appelait Frédéric Chopin. Le petit
garçon et la fillette étaient les enfants de la romancière, qui était
déjà dans sa trente-cinquième année.
La société majorquine, enfermée dans ses préjugés traditionnels,
s'indigna d'un pareil scandale. Ces gens n'étaient pas mariés!... Et la
femme écrivait des romans dont la hardiesse épouvantait les honnêtes
gens! Cependant les femmes furent curieuses de les lire, mais à
Majorque, nul autre que don Horacio Febrer, le grand-père de Jaime, ne
recevait de livres. Il consentit a prêter «Indiana» et «Lelia», qui
circulèrent de main en main sans que personne y comprît grand'chose,
d'ailleurs. En tout cas, celle qui les avait écrits devint un objet
d'horreur; cependant doña Elvira, la grand'mère de Jaime, une Mexicaine
dont il avait tant de fois contemplé le portrait, et qu'il se
représentait toujours, vêtue de blanc, les yeux au ciel, tenant une
harpe dorée entre ses genoux, alla voir plusieurs fois la solitaire de
_Son Vent_; mais ce fut un tel scandale, que don Horacio dut intervenir
et défendre à sa femme de continuer ses visites.
Le vide se fit autour des étrangers. Tandis que les enfants jouaient
avec leur mère dans la campagne, pareils à de petits sauvages, le
malade, enfermé dans sa chambre, toussait derrière les vitres de sa
fenêtre, ou se montrait à la porte, cherchant un rayon de soleil. La
nuit, à une heure avancée, sa muse mélancolique et maladive venait le
visiter; alors, assis au piano, tout en gémissant et en toussant, il
improvisait ses compositions où respire une triste et amère volupté.
Le propriétaire de _Son Vent_, un bourgeois de la ville, enjoignit
bientôt aux étrangers de déguerpir. Le pianiste était phtisique;
n'allait-il pas contaminer sa villa?... Où aller? Retourner en France
était impossible. On était en plein hiver, et Chopin tremblait comme un
oiseau abandonné, en songeant au froid de Paris. L'île avait beau être
inhospitalière; il l'aimait pour la douceur de son climat. Alors
s'offrit aux réprouvés, comme l'unique refuge, la Chartreuse de
Valldemosa, édifice du moyen âge, sans beauté architecturale, qui n'a de
charme que son antiquité, mais qui, bâti au milieu de montagnes aux
flancs desquelles dévalent des bois de pins, est protégé contre l'ardeur
du soleil par un rideau d'amandiers et de palmiers. C'était un monument
presque en ruine, une sorte de couvent de mélodrame, lugubre et
mystérieux, avec des cloîtres où campaient vagabonds et mendiants. Pour
y pénétrer, il fallait traverser l'ancien cimetière des moines, dont
les fosses étaient envahies par des racines qui rejetaient les ossements
à fleur de terre. Par les nuits de lune, disait-on, le spectre d'un
moine maudit errait à travers les cloîtres, dans ces lieux où jadis il
avait péché, en attendant l'heure de la rédemption.
C'est là que, par une pluvieuse journée d'hiver, les fugitifs allèrent
chercher un asile. Fouettés par la bourrasque, ils suivirent la route
que parcourait maintenant Febrer, mais qui n'avait de chemin que le nom.
Enveloppé dans un gros manteau, le musicien grelottait et toussait sous
la bâche, tressaillant douloureusement à tous les cahots. Aux endroits
dangereux, la romancière suivait à pied, tenant ses enfants par la
main... Un vrai voyage de vagabonds!
Ils passèrent tout l'hiver dans la Chartreuse solitaire. Elle, chaussée
de babouches, avec son petit poignard dans ses cheveux en désordre,
faisait courageusement la cuisine, aidée par une toute jeune fille du
pays, qui, pour peu qu'on ne la surveillât point, se hâtait d'engloutir
les mets destinés au cher malade. Les gamins de Valldemosa jetaient des
pierres aux petits Français qu'ils prenaient pour des «Maures, ennemis
de Dieu»; les femmes volaient leur mère, quand elles lui vendaient des
comestibles, et l'avaient surnommée «la Sorcière». Tous évitaient, en se
signant, ces «gitanos» qui osaient habiter le monastère, près des morts,
en communication constante avec le fantôme du moine, qui se promenait à
travers les cloîtres.
Pendant le jour, tandis que le malade reposait, la romancière préparait
le potage, et, de ses mains fines et pâles d'artiste, aidait la
servante à éplucher les légumes. Puis elle courait avec ses enfants,
jusqu'à la côte abrupte de Miramar, couverte de bois touffus, où jadis
le savant Raymond Lulle avait établi son école d'Études orientales.
C'était seulement à l'entrée de la nuit qu'elle commençait vraiment à
vivre. Alors les vastes et sombres cloîtres s'animaient soudain d'une
harmonie mystérieuse, qui semblait venir de très loin, à travers
l'épaisseur des murs. C'était Chopin qui, penché sur le piano, composait
ses nocturnes. George Sand, à la lueur d'une bougie, écrivait
_Spiridion_, l'histoire de ce religieux qui finit par rejeter toutes ses
croyances. Souvent, alarmée par la fréquence des quintes de toux, elle
interrompait son travail pour courir auprès du musicien, et lui faire de
la tisane. La nuit, quand la lune brillait, elle était tentée par le
frisson du mystère et par la volupté de la peur, et elle allait dans les
cloîtres où la lumière des fenêtres se projetait en taches laiteuses au
milieu des ténèbres. Personne!... Elle s'asseyait dans le cimetière des
moines, attendant en vain que l'apparition du fantôme animât la
monotonie de sa vie par un incident romanesque.
Pendant une nuit de Carnaval, la Chartreuse fut envahie par des
«Maures». C'étaient des jeunes gens de Palma qui, après avoir parcouru
la ville, déguisés en Berbères, pensèrent à «la française», honteux sans
doute de l'isolement auquel on l'avait condamnée. Ils arrivèrent à
minuit, troublant de leurs chansons et de leurs guitares, le calme
mystérieux du couvent, et effrayant les oiseaux abrités dans les ruines.
Dans l'une des cellules, ils exécutèrent des danses espagnoles, que
Chopin suivait attentivement de ses regards fébriles, tandis que la
romancière allait d'un groupe à l'autre, naïvement joyeuse, comme une
bonne bourgeoise, de n'être point tout à fait oubliée.
Ce fut là sa seule nuit de bonheur à Majorque. Puis le printemps revint,
et le «cher malade» se sentant mieux, les étrangers partirent pour
retourner lentement à Paris. Oiseaux de passage, ils ne laissèrent pas
d'autre trace que le souvenir.
Nombreuses étaient maintenant les familles de Palma, qui allaient en
villégiature à la Chartreuse. Les cellules avaient été transformées en
pièces élégantes, et chacun tenait à ce que sa chambre fût celle de
George Sand. Febrer avait une fois visité le couvent avec un
nonagénaire, qui avait été un des prétendus Maures, venus pour donner
une sérénade à «la française». Mais le vieillard ne se souvenait de
rien; il était même incapable de reconnaître les lieux.
Jaime éprouvait une sorte d'amour rétrospectif pour cette femme
extraordinaire. Il la voyait telle qu'elle est dans ses portraits de
jeunesse, avec un visage presque inexpressif, et de grands yeux
profonds, énigmatiques, sous une chevelure flottante, sans autre
ornement qu'une rose près de la tempe. George Sand! L'amour avait
toujours eu pour elle la cruauté du sphinx antique; chaque fois qu'elle
tentait de l'interroger, elle le sentait déchirer son coeur,
impitoyablement. Toute l'abnégation, toutes les révoltes de la passion,
elle les avait connues! La volage héroïne des nuits vénitiennes,
l'infidèle compagne de Musset était la même femme que cette garde-malade
qui préparait les repas et les tisanes de Chopin mourant dans la
solitude de Valldemosa... Ah! si lui, Febrer, avait connu une femme de
ce genre, une femme qui résumât en elle l'infinie variété du caractère
féminin, avec tout ce qu'il comporte de douceur et de cruauté!... Être
aimé par une femme supérieure sur laquelle il aurait pu exercer un viril
ascendant, et qui lui eût en même temps inspiré du respect et de
l'admiration!...
Jaime demeura un instant comme fasciné, regardant le paysage, sans le
voir. Mais bientôt il sourit ironiquement; il songea à l'objet de son
voyage, et se prit en pitié. C'était bien à lui, vraiment, de rêver à
des amours désintéressées, à lui qui allait vendre son nom à une jeune
fille qu'il connaissait à peine, et contracter une union qui
scandaliserait l'île tout entière! Digne fin d'une vie inutile,
étourdiment gaspillée!
Il en voyait nettement le vide, à cette heure, sans se laisser abuser
par la vanité. L'imminence du sacrifice lui faisait jeter un regard en
arrière, comme pour chercher dans son passé une justification de sa
conduite présente. A quoi avait servi son passage sur cette terre?... Et
cette fois encore, comme sur la route de Soller, il évoquait ses
souvenirs d'enfance.
Il était fils unique. Sa mère, jeune femme au teint pâle, à la beauté
mélancolique, était restée toujours maladive, après l'avoir mis au
monde. Don Horacio, son grand-père, habitait au second étage, avec un
vieux domestique, et vivait comme s'il eût été un hôte de passage, se
mêlant à la famille ou se tenant à l'écart, suivant son caprice. Dans le
vague de ses souvenirs, Jaime distinguait le puissant relief de cette
physionomie originale. Jamais il n'avait vu sourire ce visage encadré
de favoris blancs, qui contrastait avec le noir de jais de ses yeux
impérieux. On n'avait jamais connu le vieillard autrement qu'en toilette
de ville, d'une minutieuse correction. Seul, son petit-fils pouvait à
toute heure monter dans sa chambre. Dès le matin, il le trouvait sanglé
dans sa redingote bleue, avec son col haut et sa cravate noire, qui,
plusieurs fois enroulée autour du cou, était fixée par une grosse perle.
Même souffrant, il conservait son élégance irréprochable, à l'ancienne
mode. Si la maladie le forçait à garder le lit, il consignait sa porte,
même à son fils.
Jaime passait des heures, assis à ses pieds, écoutant ses récits,
intimidé par la multitude de livres, qui, débordant des bibliothèques,
envahissaient les chaises et les tables. Les éditeurs de Paris
expédiaient à don Horacio d'énormes paquets de volumes, récemment
publiés, et, en raison de ses commandes continuelles, ajoutaient à
l'adresse cette mention qu'il aimait à montrer d'un air railleur:
«Libraire». Avec une bonté de grand-papa, le vieillard s'efforçait, dans
ses récits, de se faire bien comprendre, quoiqu'il fût d'ordinaire assez
sobre de paroles et peu endurant. Il racontait à Jaime ses voyages à
Paris et à Londres, faits les uns en bateaux à voiles jusqu'à Marseille,
et de là, en chaise de poste, les autres en vapeurs ou en chemin de fer;
il lui décrivait les premiers essais de ces inventions merveilleuses; il
parlait de la société du temps de Louis-Philippe, des débuts éclatants
du romantisme, des barricades que, de sa chambre, il avait vu élever,
mais, à ce souvenir il avait un sourire énigmatique, et il ne disait pas
que, ce jour-là, était avec lui à la fenêtre une jolie grisette qu'il
tenait par la taille. Son petit-fils était né à la bonne époque, au
meilleur moment, affirmait-il. Don Horacio se souvenait en effet de son
terrible père, et de leurs divergences d'idées, qui l'avaient obligé de
quitter la maison; de ce gentilhomme intransigeant qui allait à la
rencontre du roi Ferdinand pour réclamer le retour aux anciens usages,
et bénissait ses fils en leur disant: «Dieu fasse de vous de bons
inquisiteurs!»
Parfois, don Horacio restait en contemplation devant le portrait de la
charmante doña Elvira.
--Ta grand'mère, disait-il, était une âme angélique, une artiste! Moi,
j'avais l'air d'un barbare, auprès d'elle... Elle était de notre
famille, mais elle était venue du Mexique pour m'épouser. Son père avait
été marin et était resté là-bas avec les insurgés. Ah! il n'y a jamais
eu dans notre race, une femme qui la valût!
Jaime se souvenait moins de son père que de son aïeul. Il ne retrouvait
dans sa mémoire qu'une figure sympathique et douce, mais un peu effacée.
Il se rappelait seulement une barbe soyeuse, de nuance claire, comme la
sienne, un front chauve, un sourire bienveillant. On racontait que, tout
jeune, il avait courtisé sa cousine Juana, cette dame austère, «la
Papesse», qui menait la vie d'une religieuse, et qui, après avoir donné
des sommes énormes au prétendant don Carlos, prodiguait maintenant ses
largesses aux gens d'église. Sa brouille avec le père de Jaime avait
sans doute été la cause de son aversion pour cette branche de la famille
et de la froideur hostile qu'elle témoignait à son neveu.
Suivant la tradition de la maison, le père de Jaime avait été officier
de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frégate pendant la guerre du
Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s'il
n'avait attendu que l'occasion de donner cette preuve de courage, il
quitta le service aussitôt après, et se maria avec une demoiselle de
Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'île d'Iviça.
Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa
voix glaciale et son air hautain:
--Ta mère était d'une famille de gentilshommes; mais elle n'était point
_butifarra_[B] comme nous!
Quand Jaime, tout jeune encore, commença de se rendre compte des choses,
son père, qui était progressiste, élu député lors de la Révolution, ne
faisait plus à Majorque que de brefs séjours. Lorsque Amédée de Savoie
fut proclamé roi, ce monarque révolutionnaire, comme disaient les nobles
conservateurs, qui l'exécraient, abandonné par tous les personnages de
la cour, dut faire appel, pour les remplacer, à des hommes nouveaux,
pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cédant aux
exigences de son parti, le _butifarra_[B] Ferrer consentit à devenir un
des dignitaires du palais. Sa femme, qu'il pressa de le suivre à Madrid,
ne voulut pas quitter son île. Elle, à la cour? Et son fils?... Pendant
le peu de temps que dura la république, l'ancien député progressiste
revint parmi les siens, regardant sa carrière comme terminée.
[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.
Malgré leur parenté, la vindicative Papesse feignait de ne point le
connaître. Elle était d'ailleurs fort occupée à ce moment-là. Elle
allait souvent en Espagne où, disait-on, elle opérait d'importants
virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui
guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu'on ne lui
parlât plus de Febrer, l'ancien marin! Pour elle, qui défendait les
anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne fût
gouvernée par des gentilshommes, il était moins qu'un Juif, un
va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les idées de son
cousin, était avivée, chez la Papesse, par l'amertume de certaines
déceptions passées, qu'elle ne parvenait pas à oublier.
Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de
la cour du roi Amédée, se mua en conspirateur républicain. Il voyageait
fréquemment, recevait de Paris des lettres chiffrées, partait pour
Minorque afin de visiter l'escadre mouillée à Mahon, et, exploitant ses
relations d'ancien officier, catéchisait ses camarades d'autrefois et
fomentait un soulèvement de la marine. Il apportait à cette entreprise
révolutionnaire l'aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille
audace. Mais il mourut tout à coup loin des siens, à Barcelone.
L'aïeul accueillit la nouvelle avec sa gravité impassible; mais, dès
lors, il cessa ses promenades et se retira au second étage de la maison,
où il n'admit pas d'autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint où
il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soignée:
fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de
changer chaque jour, gilet de soie à fleurs... Si on lui annonçait la
visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrarié:
--Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir
décemment une dame.
Le vieillard faisait de même quand arrivait le médecin ou quand il
daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait à rester sous les armes
jusqu'à la dernière heure, tel qu'on l'avait vu durant toute sa vie. Un
après-midi, il appela d'une voix faible son petit-fils qui lisait près
d'une fenêtre un récit de voyage. Il l'invita à se retirer; il avait
besoin d'être seul. Jaime sortit, et son grand-père put mourir
dignement, sans avoir à veiller sur la correction de son attitude et à
dérober à des témoins les convulsions de son agonie.
Lorsque Jaime fut seul avec sa mère, il ressentit un ardent désir de
liberté. Son imagination était hantée par les récits de voyages et
d'aventures qu'il avait lus dans les livres de son grand-père, ainsi que
par les hauts faits de ses ancêtres, immortalisés dans les archives de
la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son père et
la plupart de ses ascendants; mais sa mère s'y opposa, prise d'une
terreur folle, qui la rendait plus pâle encore. Était-il possible que
son fils unique, le dernier des Febrer, fût exposé aux hasards d'une vie
périlleuse, et qu'il vécût loin d'elle?... Non! il y avait eu assez de
héros dans la famille. Il devait rester dans son île, y mener la vie
paisible qui convenait à un seigneur de son rang, et s'y marier pour
perpétuer le nom qu'il portait.
Jaime céda aux prières de sa mère, de cette éternelle malade que la
moindre contrariété pouvait mettre en danger. Puisqu'elle ne consentait
pas à ce qu'il fût officier de marine, il choisirait une autre carrière.
A seize ans, il s'embarqua pour l'Espagne. Sa mère désirait qu'il fît
son droit, afin de pouvoir débrouiller les affaires de la famille, dont
les propriétés étaient grevées d'hypothèques, et la fortune compromise
par de nombreux emprunts.
Il partit, encombré de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne
pouvait vivre comme un étudiant pauvre. Il alla d'abord à l'université
de Valence; sa mère pensait que cette ville était moins dangereuse pour
la jeunesse. Il passa ensuite à Barcelone, et durant plusieurs années,
fit la navette d'une université à l'autre, suivant l'humeur des
professeurs et leur bienveillance envers les étudiants. Il n'avançait
pas vite. Grâce à d'heureux hasards et aussi à la tranquille audace avec
laquelle il parlait des choses qu'il ignorait, il réussissait dans
certains examens; mais il échouait dans d'autres. Sa mère acceptait
toutes les explications qu'il lui donnait, à son retour. Elle le
consolait même, lui conseillait de modérer son application au travail,
et se révoltait contre l'injustice de son temps. Son implacable ennemie,
la Papesse Juana, avait raison. Cette époque n'était pas faite pour les
gentilshommes; on leur avait déclaré la guerre; on commettait à leur
égard toute sorte d'injustices pour les maintenir dans l'isolement.
Jaime avait une certaine popularité dans tous les cercles et cafés de
Barcelone et de Valence où l'on jouait. On l'avait surnommé «le
Majorquin aux onces d'or», parce que sa mère lui envoyait sa pension en
onces, et qu'il faisait rouler ces pièces à l'éclat insolent sur tous
les tapis verts. Ce qui ajoutait encore à son prestige, c'était son
étrange titre de _butifarra_, qui faisait un peu sourire en Espagne,
mais évoquait quand même dans l'imagination de bien des gens, une sorte
d'autorité féodale, les droits de seigneurs souverains dans les îles
lointaines.
Cinq années s'écoulèrent ainsi. Jaime était arrivé à l'âge d'homme et
n'avait encore passé que la moitié de ses examens. Ses condisciples
majorquins, ramenés à Palma par les vacances, amusaient les habitués des
cafés du Borne, en leur contant les aventures de Febrer à Barcelone. La
bonne doña Purificacion, sa mère, fut à la fois chagrinée et flattée
dans son orgueil maternel, en apprenant qu'une jeune femme, bravant le
scandale, l'avait suivi dans l'île. Aux vacances suivantes, nouvel
esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait à Son Febrer, s'éprit d'une
paysanne, jeune et belle; peu s'en fallut qu'il ne se battit à coups de
fusil avec le paysan qui voulait l'épouser. Ces amourettes champêtres
aidaient Jaime à supporter l'ennui des vacances.
Lorsque doña Purificacion se plaignait des trop longues parties de
chasse qu'entreprenait son fils à travers l'île, celui-ci demeurait
quelques jours à Palma, et passait ses journées dans le jardin, où il
s'exerçait à tirer le pistolet. A sa mère, qui était peureuse, il
montrait un sac en réserve à l'ombre d'un oranger.
--Voyez-vous cela, mère?... C'est un quintal de poudre. Jusqu'à ce que
le sac soit vide, pas de repos.
Mado Antonia n'osait plus mettre le nez à la fenêtre de la cuisine, et
les religieuses qui occupaient une partie de l'antique palais, ne
laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitôt,
effrayées comme des colombes par ce tir ininterrompu.
Le jardin, clos de murs crénelés, était ébranlé du matin au soir par les
détonations. Les oiseaux fuyaient épouvantés, en battant des ailes. Le
soleil faisait craquer l'écorce des arbres, éclater les graines. Les
insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui
filtraient à travers le feuillage.
Par moments, les figues mûres, se détachant des branches, tombaient avec
un bruit mat; au loin, c'était le murmure des flots, battant les rochers
au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peuplé de bruissements,
Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il
était devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme
dessiné sur le mur, il regrettait que ce ne fût pas un ennemi abhorré.
Ah! comme il lui aurait logé cette balle dans le coeur! Pan! Et il
souriait, satisfait d'avoir touché le point visé. Dire qu'il avait vingt
ans, et ne s'était encore jamais battu! Il lui fallait une affaire
d'honneur, pour qu'il pût montrer son courage. Excité par les
détonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire
l'atteignait; il tombait, mais sans lâcher son pistolet. Alors, sentant
qu'il fallait sauver sa vie, il tirait, étendu sur le sol; et devant sa
mère et Mado Antonia, stupéfaites, qui le jugeaient un peu fou, il
demeurait couché à plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture,
afin de s'exercer «pour le jour où on le blesserait».
Lorsqu'il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables
études, il se sentait fortifié par cette vie de plein air, et il brûlait
du désir d'avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le
prétexte; mais comme il était courtois et incapable de se livrer à
d'injustes provocations, qu'au surplus son aspect en imposait aux plus
insolents, le temps passait, et «l'affaire d'honneur» ne se présentait
pas. Son exubérante vitalité se dépensait en obscures aventures, en
dissipations stupides dont ses compagnons d'études parlaient ensuite
dans l'île avec admiration.
Il était à Barcelone quand il apprit par un télégramme que sa mère était
gravement malade. Il dut retarder son départ de deux jours; il n'y avait
point de bateau en partance. Lorsqu'il débarqua à Palma, sa mère était
morte. De tous les membres de sa famille, qu'il avait connus dans son
enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui
rappeler le passé.
Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul maître de la fortune des
Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient été fort réduits par
le faste de ses aïeux et par des charges de toute espèce. Il ne voulut
ni réfléchir ni s'enquérir de sa situation. Avide de vivre et de
connaître le monde, il renonça à poursuivre ses études. Il en savait
assez. Sa mère lui avait appris un peu de français et de musique.
Beaucoup de grands seigneurs étaient moins instruits que lui.
Il séjourna deux ans à Madrid où ses maîtresses, ses chevaux et ses
équipées tapageuses, à l'entresol du café Fornos, le mirent en vue. Mais
il ne fut bientôt plus «le Majorquin aux onces d'or». Le trésor,
soigneusement gardé par sa mère, s'était vite épuisé.
Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à
travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur,
Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du
moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il
y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir
quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s'éprit de cette
svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d'or, admirablement
belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas
à l'aimer follement...
Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l'ombre de la tour où
avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie,
vibrant d'un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les
grandioses reliques du passé.
Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la
question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle,
d'écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans
l'archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait
jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon
sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l'avenir, réglant la
partie financière de la future association avec le sens pratique de sa
race. Peu lui importait que Febrer n'eût qu'une modeste fortune: elle
était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres,
immeubles et actions, avec la précision d'un intendant, sûr de sa
mémoire.
Mais Febrer hésitait... Mary était d'une autre race que la sienne; elle
avait d'autres moeurs, d'autres passions; le charme était rompu.
--Je le regrette, pour ce qu'elle pensera de l'Espagne, se dit-il un
matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!
Et il s'enfuit à Paris, où l'anglaise, il en était sûr, n'irait pas le
relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l'on avait osé
siffler «Tannhauser».
De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de
bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait
avoir aussi, au fond d'un vieux secrétaire, un portrait de la jeune
fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de
voyage.
Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c'étaient des périodes
de vide et d'ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son
intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l'argent qu'il
attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines
de doléances, où il lui parlait d'intérêts à payer, et de la peine qu'il
avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence,
il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours
à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque
propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de
son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s'arrangerait... Et
comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En
attendant, il voulait vivre...
Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu'au jour où son
intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant,
avec une lettre où il déclarait qu'il ne lui expédierait plus d'argent,
ses comptes en règle et sa démission.
Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où
il vivait _enterré_, suivant sa propre expression,--sans autre
distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne,
devant une table de café, où il retrouvait d'anciens amis, Majorquins
sédentaires, qu'il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et
misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le
menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en
apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant
partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à
Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des
fermages à ses créanciers; même ainsi, il n'arrivait pas à payer la
moitié des intérêts qu'il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer
sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime
songeait froidement qu'il n'y avait qu'un moyen de se tirer de ce
mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c'était de faire le
nécessaire pour qu'on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi
pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.
Ce fut alors qu'une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où
l'insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un
ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d'épouser la fille
de Benito Valls, le riche _chueta_ (c'est le nom méprisant qu'on donne à
Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait
beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses
affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa
personne que par respect pour son nom. Malade, il n'avait qu'une
héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile,
quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il
lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s'attendrissait
sur les malheurs de Febrer, lorsqu'on en parlait devant elle.
Jaime recula d'abord devant cette proposition, aussi stupéfait que
devait l'être Mado Antonia. Epouser une _chueta_!... Puis peu à peu ses
répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras
d'argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus
riche héritière de l'île et les questions de race n'ont rien à faire
avec l'argent.
A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux
entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il
allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie
de l'année, pour soulager l'asthme qui le suffoquait.
Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l'avait
vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage
agréable. Quand elle serait loin des siens et qu'elle s'habillerait
mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il
jamais l'aimer?
Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition
indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait
toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu'on
exige d'un compagnon de route: bon caractère et identité de goût.
L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l'amour,
comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège
d'un bien petit nombre. Heureusement l'illusion masquait aux yeux des
hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le
regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient
avoir réellement connu l'amour, alors qu'ils n'avaient eu qu'un instant
de délire sensuel. Oui, l'amour était une fort belle chose, mais il
n'était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour
les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste
du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs
et d'empêcher le contact continuel de la vie commune d'amener le dégoût.
Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n'en demandait
pas davantage.
Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d'une colline
entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de
faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient
le monastère.
Febrer vit, à un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en
descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrêtât les
chevaux; puis il ouvrit la portière, et en riant, alla s'asseoir aux
cotés de Febrer.
--Ah, c'est toi, capitaine! s'écria celui-ci, tout étonné.
--Tu ne m'attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du déjeuner, je
m'invite. C'est mon frère qui va être surpris!
Jaime serra la main du nouveau venu. C'était un de ses plus sûrs amis:
le capitaine Pablo Valls.