La malle volante

Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue

et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le

faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait

un _skilling_[2], c'est qu'il savait gagner un _daler_[3].

Voilà quelle sorte de marchand c'était--et puis, il mourut.

[Note 2: Schilling: Unité monétaire principale de l'Autriche (code

international: ATS), divisée en 100 groschen.]

[Note 3: Thaler: Ancienne monnaie d'argent, en usage dans les pays

germaniques à partir du XVIe siècle.]

Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait

chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des

pièces d'or à la place de pierres plates. À ce train, l'argent filait

vite... À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et

ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe

de chambre.

Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux

dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une

vieille malle en lui disant: «Fais tes paquets!»

C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y

mit lui-même.

Quelle drôle de malle! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait

voler.

C'est ce qu'elle fit, et pfut! elle s'envola avec lui à travers la

cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond

craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait

fait une belle culbute! Grand Dieu!... et puis, il arriva au pays des

Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et

entra tel qu'il était, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre

puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en

pantoufles.

Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.

--Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu'est-ce que c'est que ce

grand château près de la ville? Les fenêtres en sont si hautes!

--C'est là qu'habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit

qu'elle serait très malheureuse par le fait d'un fiancé, c'est pourquoi

personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient

présents.

--Merci, dit le fils du marchand.

Il retourna dans la forêt, s'assit dans la malle, vola jusqu'au toit du

château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.

Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le

fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle

s'éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu'il était le dieu des Turcs

et qu'il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à

la demoiselle.

Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et il lui raconta des histoires:

ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées

nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles

magnifiques, pleines d'images. Il parla aussi des cigognes qui apportent

les mignons bébés. Quelles belles histoires! alors, il demanda sa main

à la princesse, et elle dit «oui» tout de suite.

--Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent

prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le

dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les

aiment énormément; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les

apprécie très gais, que l'on puisse rire.

--Bien! Je n'apporterai d'autre cadeau de mariage qu'un conte,

répondit-il.

Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un

sabre incrusté de pièces d'or, et c'est cela surtout qui pouvait lui

être utile.

Il s'envola, s'acheta une nouvelle robe de chambre et s'assit dans la

forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n'est

pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c'était fait.

Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et

l'attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.

--Voulez-vous nous raconter une histoire? demanda la reine, une

histoire d'un esprit profond et instructif.

--Mais qui fait quand même rire, dit le roi.

--Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.

Il y avait une fois un paquet d'allumettes, très fières de leur origine.

Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été

un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient

maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de

fer, et elles parlaient de leur jeunesse.

--Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut

dire que c'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants

--la rosée--toute la journée le soleil quand il brillait--et les

oiseaux pour nous raconter des histoires.

Et nous nous sentions riches! Les arbres à feuillage n'étaient vêtus

que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été

comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande

révolution: notre famille fut dispersée.

Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire

qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres

branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est

maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est

pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.

--Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis

venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois! Je

pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus

importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de

m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation

avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en

temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul

agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant

d'agitation du gouvernement et du peuple! Oui, l'autre jour, un vieux

pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux

--il a des idées terriblement avancées, vous savez!

--Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui

lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.

--Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus

haut rang.

--Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une

soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que

chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.

--Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois....

--Quel charmant début! interrompirent les assiettes. Nous sentons que

nous aimerons cette histoire!

--Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles

étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze

jours.

--Comme vous racontez d'une manière intéressante! dit le balai à

poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle;

il y a quelque chose de si propre dans votre récit.

--Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit

bond et l'on entendit «platch» sur le parquet.

Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le

commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai

prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela

vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait: «Si je le couronne

aujourd'hui, il me couronnera demain.»

--Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.

Et elle dansa. Grand Dieu! comme elle savait lancer la jambe! La

vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce

spectacle.

--Est-ce que je serai couronnée? demanda la pincette. Et elle le fut.

--Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.

C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait

avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce

n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des

maîtres.

Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait

pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été

plongée trop profondément dans l'encrier, ce dont elle tirait grande

vanité.

--Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à

s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait

chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.

--Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice

de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique?

J'en fais juge le panier à provisions.

--Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez

peut-être! Est-ce une manière convenable de passer la soirée? Ne

vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place?

Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.

--Oui, faisons du chahut! s'écrièrent-ils tous.

À cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent

muets. Personne ne broncha, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui

ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction.

«Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une

soirée très gaie.» La servante prit les allumettes et les gratta. Comme

elles crépitaient et flambaient!

--Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières.

Quel éclat! Quelle lumière! Ayant dit, elles s'éteignirent.

--Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec

les allumettes. Oui, tu auras notre fille.

--Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.

Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.

Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les

petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les

gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient «Bravo!»

et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée!

«Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien», pensa le fils du

marchand.

Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux

d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les

airs.

Pfutt! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel!

Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus

leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient

bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser

la princesse.

Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit:

«Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et

ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice».

Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les

gens pouvaient en dire! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous

l'avaient vivement appréciée.

--J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux

brillants comme des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.

--Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus

ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort

agréable!--et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.

Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle

donc? Elle avait brûlé; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le

feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne

pouvait plus se présenter devant sa fiancée.

Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y

attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires,

mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.

Contes merveilleux, Tome I · 第 35 / 45 题