La prorogation du Concile serait done la mesure la plus rationelle et la
plus prudente. Mais les impatiences provoquées, enflammées de plus en plus
par toute sorte de manœuvres, comment les contenir? Ces feuilles, ces
écrits, cette propagande pieuse, qui les excitaient par la promesse d’une
satisfaction prochaine, tout cela ne va-t-il pas devenir l’objet d’un
mépris universel, pour avoir leurré si longtemps les âmes honnêtes et
religieuses d’une espérance si lente à se réaliser? Mais que faire! Telle
est la difficulté de la situation qu’on a si imprudemment créée. S’il faut
que le Concile décide, il ne reste plus qu’à le proroger, pour qu’il
puisse un peu plus tard reprendre ses travaux avec toute la patience et la
liberté d’esprit qu’ils réclament: ou bien il faut qu’il les poursuive
actuellement sans désemparer, jusqu’à ce qu’enfin tout soit mûr pour le
jugement à prononcer.
Mais ici deux tristes réflexions se présentent à l’esprit. D’abord, quelle
rigueur,—le mot n’est pas excessif, et on l’a entendu sortir de la bouche
de bonnes femmes Romaines, au moment où les vénérables Pères faisaient
cortège au Sauveur du monde porté en triomphe à la procession solennelle
de la Fête-Dieu;—quelle rigueur ne serait-ce pas de retenir plus
longtemps, dans cette saison de chaleurs accablantes, sous un climat que
les Romains eux-mêmes se hâtent de fuir à cette époque de l’année, des
vieillards épuisés par l’âge, par les infirmités, par les fatigues de tout
genre, fatigues du corps, fatigues de l’esprit, angoisses de l’âme en
présence des plus terribles dangers pour leurs troupeaux particuliers,
pour l’Église universelle, pour la société tout entière; des vieillards
qui sentent le poids énorme de cette responsabilité, qui entendent tous
les jours la voix de l’opinion publique, et la voix plus puissante et plus
pénétrante de la religion alarmée; des vieillards, parmi lesquels
plusieurs ont déjà succombé, plusieurs autres sont atteints de maladie,
tous sont privés de l’air vivifiant du pays natal, des soins particuliers
que ne sauraient donner des mains étrangères, des consolations qu’un
pasteur fidèle trouve toujours au milieu d’un peuple qui l’aime.
Les séances en Congrégation Générale, continuées presque tous les jours
sans interruption, durent, depuis huit heures et demie du matin jusqu’à
une heure de l’après-midi. Le devoir de la prière, la récitation de
l’office canonial, la méditation des matières à discuter, la préparation
des discours à prononcer, rien de tout cela ne peut être suspendu. Des
jeunes gens robustes ne résisteraient pas longtemps à ce travail si
multiplié, si continu, à l’effort d’une attention soutenue pendant les
longues heures des séances conciliaires sur des questions qui ne pèsent
pas uniquement sur la pensée, mais aussi et plus encore sur la conscience,
et enfin à l’action accablante des fortes chaleurs, dont l’intensité, par
l’agglomeration de six cents prélats, redouble sans mesure dans une salle
d’ailleurs extrêmement incommode sous tous les rapports. On entend les
plus vigoureux de corps et d’esprit déclarer qu’ils sont à bout de forces.
Et l’on persisterait encore à les retenir!
Mais il y aurait encore là quelque chose de plus grave. Retenir les
évêques jusqu’à ce qu’une définition de l’infaillibilité pontificale ait
pu être rendue après une discussion parfaitement libre, et aussi longue
qu’on doit l’augurer du nombre des orateurs inscrits et des questions
graves et nombreuses qui se rattachent à cette définition, c’est leur
dire: évêques, il faut vous résoudre à mourir ou à bâcler en toute hâte un
jugement duquel dépendent les destinées de l’Église et du monde. Oui,
mourez, accablées par l’ennui, la fatigue, le climat dévorant, l’âge et
les infirmités; ou, si vous tenez à vivre encore, foulez aux pieds les
règles les plus sacrées des conciles, sacrifiez votre conscience, et avec
la vôtre celle de plusieurs millions d’âmes!
Sous le rapport de la liberté de discussion, bien des choses dans le
Concile du Vatican ne ressemblent pas aux anciens Conciles Généraux,
toujours vénérés dans l’Église. Au dedans, au dehors, un parti a exercé
sur les Pères une pression toujours croissante. Au dedans, des règlements
mal faits, des interruptions sans cause, dont le résultat inévitable était
de décourager les hommes les plus fermes, et d’empêcher ou d’affaiblir la
manifestation de la vérité; une certaine fraction de l’assemblée,
turbulente, impétueuse, arrêtant par des murmures les prélats les plus
vénérables dont la doctrine ne se pliait pas à ses idées; les présidents
fermant les yeux sur ces faits et n’ayant de sévérités que pour les
adversaires de l’infaillibilité; la discussion brusquement arrêtée au gré
de ceux qu’elle déconcertait. Au dehors, des journalistes qui ne cessaient
de prodiguer l’insulte aux évêques contraires à leurs opinions.
Rome est tout émue d’un fait récent concernant l’un des membres les plus
éminents du Concile, le Cardinal Guidi, Archevêque de Bologne,
précédemment religieux Dominicain, et très célèbre professeur de théologie
dans la capitale du monde Chrétien. Il avait parlé dans le Concile sur la
question de l’infaillibilité, exigeant pour celle des définitions
pontificales le concours de l’épiscopat. Le jour même, il est mandé et
admonesté du ton le plus sévère. “Saint-Père, a répondu le cardinal, j’ai
dit aujourd’hui ce que j’ai enseigné au grand jour pendant plusieurs
années à votre collège de la Minerve, sans que jamais personne ait trouvé
cet enseignement repréhensible. L’orthodoxie de mon enseignement avait dû
être attestée à votre Sainteté lorsqu’elle daigna me choisir pour aller à
Vienne combattre certains docteurs allemands dont les principes
ébranlaient les fondements de la foi catholique. Que mon discours
d’aujourd’hui soit soumis à l’examen d’une commission de théologiens; je
ne redoute pas ce jugement.” Des paroles menaçantes pour le cardinal ont
terminé cet entretien. Le matin, après la séance, un prélat domestique
disait dans la salle même du Concile: après un pareil discours, le
cardinal devrait etre enfermé pendant dix jours dans un couvent pour y
vaquer aux exercices spirituels.
La puissance absolue du Pape, son opinion visible, le pouvoir arbitraire
qu’exercent les présidents, la pétulance de certains prélats, trop
notoirement passionnés et violents; tout cela pèse sensiblement sur les
membres les plus sages de l’assemblée qui ne peuvent s’empêcher de s’en
plaindre avec tristesse dans des entretiens intimes. Faut-il s’étonner que
plusieurs, le fait est très certain, expriment le désir d’un vote secret,
s’il était possible?
C’est avec une douleur profonde que nous racontons toutes ces choses. Mais
la situation de l’Église en ce moment est telle qu’on ne peut se dispenser
de parler. Au Concile du Vatican se traite une question de l’ordre le plus
élevé Chacun a le droit de savoir comment est conduit ce grand procès, qui
est le procès de tous. Il s’agit de la paix du monde, il s’agit aussi de
choses qui sont au-dessus de tous les intérêts périssables, de la foi, de
la conscience et du salut éternel des âmes.