Espérant se concilier les communistes russes, ce ministre n’

Bibliothèque de Philosophie scientifique

Dr GUSTAVE LE BON

Le déséquilibre

du monde

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

1923

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction

réservés pour tous les pays.

PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON

1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE

VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par

l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).

VOYAGE AU NÉPAL, illustré d’après les photographies et dessins exécutés

par l’auteur pendant son exploration (publié par le _Tour du Monde_).

L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier:

Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:

Développement des sociétés. (_Épuisé._)

LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).

In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.

(_Épuisé._)

LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4

cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.

(_Épuisé._)

LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures

et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.

(_Épuisé._)

LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les

documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)

(_Épuisé._)

LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 15e édition.

PSYCHOLOGIE DES FOULES. 25e édition.

PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 8e édition.

PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 27e mille.

PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 18e mille.

LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 16e mille.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 15e mille.

APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille.

LA VIE DES VÉRITÉS. 10e mille.

ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 36e mille.

PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille.

HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 10e mille.

PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 10e mille.

LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 5e mille.

2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES

LA FUMÉE DU TABAC.--RECHERCHES CHIMIQUES. (_Épuisé._)

RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DE VOLUME DU

CRANE. In-8º. (_Épuisé._)

LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la

description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.

(_Épuisé._)

LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de

cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.

in-18. (Gauthier-Villars.)

L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 5e

édition, 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies

instantanées. (Flammarion.)

MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes

hertziennes. Énergie intra-atomique. Dissociation de la matière, etc.

(18 mémoires.)

L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 40e mille.

L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures, 24e mille.

Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,

Portugais, Danois, Suédois, Russe, Géorgien, Arabe, Polonais, Tchèque,

Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents

ouvrages.

A LA LIBRAIRIE FLAMMARION

L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon,

in-8º avec portrait.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1923,

by ERNEST FLAMMARION.

A L’ILLUSTRE GÉNÉRAL

CHARLES MANGIN

Durant les sombres jours de Verdun où votre pénétrante sagacité et votre

vaillance contribuèrent si puissamment à changer l’orientation du

destin, je reçus de vous, mon cher général, une photographie, dont la

dédicace rappelait que vous étiez mon disciple. Depuis lors, vous m’avez

affirmé que ma doctrine vous avait guidé tandis que vous prépariez la

victoire décisive du 18 juillet 1918 et pendant les opérations qui la

suivirent. Le psychologue ayant la rare fortune de trouver un tel élève

pour appliquer ses principes, lui doit une vive reconnaissance.

J’exprime ce sentiment en vous dédiant mon livre.

INTRODUCTION

LA PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE

Les civilisations modernes se présentent sous deux faces, tellement

dissemblables, tellement contradictoires, que vues d’une planète

lointaine, elles sembleraient appartenir à deux mondes entièrement

différents.

Un de ces mondes est celui de la science et de ses applications. Des

édifices qui le composent rayonnent les éblouissantes clartés de

l’harmonie et de la vérité pure.

L’autre monde est le ténébreux domaine de la vie politique et sociale.

Ses chancelantes constructions restent enveloppées d’illusions,

d’erreurs et de haines. Des luttes furieuses le ravagent fréquemment.

Cet éclatant contraste entre les divers domaines des grandes

civilisations tient à ce que chacun d’eux est formé d’éléments

n’obéissant pas aux mêmes lois et n’ayant pas de commune mesure.

La vie sociale est régie par des besoins, des sentiments, des instincts

légués par l’hérédité et qui pendant des entassements d’âges,

représentèrent les seuls guides de la conduite.

Dans cette région, l’évolution progressive demeure très faible. Les

sentiments qui animaient nos premiers aïeux: l’ambition, la jalousie, la

férocité et la haine, restent inchangés.

Durant des périodes, dont la science révèle l’accablante longueur,

l’homme se différencia peu du monde animal qu’il devait tant dépasser

intellectuellement un jour.

Restés les égaux des animaux dans le domaine de la vie organique, nous

les dépassons à peine dans la sphère des sentiments. C’est seulement

dans le cycle de l’intelligence que notre supériorité est devenue

immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés, la pensée

transmise d’un hémisphère à l’autre avec la vitesse de la lumière.

Mais l’intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise tant de

découvertes n’a exercé jusqu’ici qu’un bien faible rôle dans la vie

sociale. Elle reste dominée par des impulsions que la raison ne gouverne

pas. Les sentiments et les fureurs des premiers âges ont conservé leur

empire sur l’âme des peuples et déterminent leurs actions.

* * * * *

La compréhension des événements n’est possible qu’en tenant compte des

différences profondes séparant les impulsions affectives et mystiques

des influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus

d’une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les époques, les

plus enfantines croyances: l’adoration du serpent ou celle de Moloch,

par exemple. Des millions d’hommes sont dominés encore par les rêveries

d’illustres hallucinés fondateurs de croyances religieuses ou

politiques. De nos jours, les chimères communistes ont eu la force de

ruiner un gigantesque empire et de menacer plusieurs pays.

C’est également parce que le cycle de l’intelligence a peu d’action sur

celui des sentiments qu’on vit, dans la dernière guerre, des hommes de

haute culture incendier des cathédrales, massacrer des vieillards et

ravager des provinces, pour l’unique satisfaction de détruire.

* * * * *

Nous ignorons le rôle que la raison exercera un jour sur la marche de

l’histoire. Si l’intelligence n’en conserve d’autre que de fournir aux

impulsions sentimentales et mystiques qui continuent à mener le monde

des procédés de dévastation plus meurtriers chaque jour, nos grandes

civilisations sont vouées au sort des grands empires asiatiques, que

leur puissance ne sauva pas de la destruction et dont le sable recouvre

aujourd’hui les derniers vestiges.

Les futurs historiens, méditant alors sur les causes de ruine des

sociétés modernes, diront sans doute qu’elles périrent parce que les

sentiments de leurs défenseurs n’avaient pas évolué aussi vite que leur

intelligence.

* * * * *

La complication des problèmes sociaux qui agitent aujourd’hui la vie des

peuples tient en partie à la difficulté de concilier des intérêts

contradictoires. Pendant la paix les divergences entre peuples et entre

classes d’un même peuple existent également, mais les nécessités de la

vie finissent par équilibrer les intérêts contraires. L’accord ou tout

au moins un demi-accord s’établit.

Cette entente toujours précaire ne survit pas aux profonds

bouleversements comme ceux de la grande guerre. Le déséquilibre remplace

alors l’équilibre. Libérés des anciennes contraintes, les sentiments,

les croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent avec

violence.

Et c’est ainsi que depuis les débuts de la guerre le monde est entré

dans une phase de déséquilibre dont il ne réussit pas à sortir.

Il en sort d’autant moins que les peuples et leurs maîtres prétendent

résoudre des problèmes entièrement nouveaux avec des méthodes anciennes

qui ne leur sont plus applicables aujourd’hui.

Les illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent la guerre

dominent encore pendant la paix. Elles ont créé les ténèbres dans

lesquelles l’Europe est plongée et qu’aucun phare directeur n’illumine

encore.

* * * * *

Pour que les menaces dont l’avenir paraît enveloppé soient évitées, il

faut étudier sans passions et sans illusions les problèmes qui se

dressent de toutes parts et les répercussions dont ils sont chargés. Tel

est le but du présent ouvrage.

Cet avenir, d’ailleurs, est surtout en nous-mêmes et tissé par

nous-mêmes. N’étant pas fixé comme le passé, il peut se transformer sous

l’action de nos efforts. Le réparable du présent devient bientôt

l’irréparable de l’avenir. L’action du hasard, c’est-à-dire des causes

ignorées, reste considérable dans la marche du monde, mais il n’empêcha

jamais les peuples de créer leur destinée.

Le déséquilibre du monde

LIVRE I

LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE

CHAPITRE PREMIER

L’ÉVOLUTION DE L’IDÉAL

J’ai, souvent, étudié au cours de mes livres le rôle prépondérant de

l’idéal dans la vie des peuples. Il me faut cependant y revenir encore,

car l’heure présente s’affirme de plus en plus comme une lutte d’idéals

contraires. Devant les anciens idéals religieux et politiques dont la

puissance a pâli se dressent, en effet, des idéals nouveaux qui

prétendent les remplacer.

L’histoire montre facilement qu’un peuple, tant qu’il ne possède pas des

sentiments communs, des intérêts identiques, des croyances semblables,

ne constitue qu’une poussière d’individus, sans cohésion, sans durée et

sans force.

L’unification qui fait passer une race de la barbarie à la civilisation

s’accomplit par l’acceptation d’un même idéal. Les hasards des conquêtes

ne le remplacent pas.

Les idéals susceptibles d’unifier l’âme d’un peuple sont de nature

diverse: culte de Rome, adoration d’Allah, espoir d’un paradis, etc.

Comme moyen d’action leur efficacité est la même dès qu’ils ont conquis

les cœurs.

Avec un idéal capable d’agir sur les âmes un peuple prospère. Sa

décadence commence quand cet idéal s’affaiblit. Le déclin de Rome date

de l’époque où les Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et

leurs dieux.

* * * * *

L’idéal de chaque peuple contient des éléments très stables, l’amour de

la patrie, par exemple, et d’autres qui varient d’âge en âge, avec les

besoins matériels, les intérêts, les habitudes mentales de chaque

époque.

A ne considérer que la France, et depuis une dizaine de siècles

seulement, il est visible que les éléments constitutifs de son idéal ont

souvent varié. Ils continuent à varier encore.

Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent, mais la féodalité,

la chevalerie, les croisades, leur donnent une physionomie spéciale.

L’idéal reste cependant dans le ciel, et orienté par lui.

Avec la Renaissance, les conceptions se transforment. Le monde antique

sort de l’oubli et change l’horizon des pensées. L’astronome l’élargit

en prouvant que la terre, centre supposé de l’univers, n’est qu’un astre

infime perdu dans l’immensité du firmament. L’idéal divin persiste, sans

doute, mais il cesse d’être unique. Beaucoup de préoccupations

terrestres s’y mêlent. L’art et la science dépassent parfois en

importance la théologie.

Le temps s’écoule et l’idéal évolue encore. Les rois, dont papes et

seigneurs limitaient jadis la puissance, finissent par devenir absolus.

Le XVIIe siècle rayonne de l’éclat d’une monarchie qu’aucun pouvoir ne

conteste plus. L’unité, l’ordre, la discipline, règnent dans tous les

domaines. Les efforts autrefois dépensés en luttes politiques se

tournent vers la littérature et les arts qui atteignent un haut degré de

splendeur.

Le déroulement des années continue et l’idéal subit une nouvelle

évolution. A l’absolutisme du XVIIe siècle succède l’esprit critique du

XVIIIe. Tout est remis en question. Le principe d’autorité pâlit et les

anciens maîtres du monde perdent le prestige d’où dérivait leur force.

Aux anciennes classes dirigeantes: royauté, noblesse et clergé, en

succède une autre qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu’elle

proclame, l’égalité surtout, font le tour de l’Europe et transforment

cette dernière en champ de bataille pendant vingt ans.

Mais comme le passé ne meurt que lentement dans les âmes les idées

anciennes renaissent bientôt. Idéals du passé et idéals nouveaux entrent

en lutte. Restaurations et révolutions se succèdent pendant près d’un

siècle.

Ce qui restait des anciens idéals s’effaçait cependant de plus en plus.

La catastrophe dont le monde a été récemment bouleversé fit pâlir encore

leur faible prestige. Les dieux, visiblement impuissants à orienter la

vie des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées. S’étant

également montrées impuissantes, les plus antiques monarchies se virent

renversées par les fureurs populaires. Une fois encore l’idéal collectif

se trouva transformé.

Les peuples déçus cherchent maintenant à se protéger eux-mêmes. A la

dictature des dieux et des rois, ils prétendent substituer celle du

prolétariat.

Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour lui, à une époque où,

transformé par les progrès de la science, le monde ne peut plus

progresser que sous l’influence des élites. Il importait peu jadis à la

Russie de ne pas posséder les capacités intellectuelles d’une élite.

Aujourd’hui, le seul fait de les avoir perdues l’a plongée dans un abîme

d’impuissance.

Une des difficultés de l’âge actuel résulte de ce qu’il n’a pas encore

trouvé un idéal capable de rallier la majorité des esprits.

Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes le cherchent mais ne

le découvrent pas. Aucun de ceux proposés n’a pu réunir assez d’adeptes

pour s’imposer.

Dans l’universel désarroi, l’idéal socialiste essaye d’accaparer la

direction des peuples mais étranger aux lois fondamentales de la

psychologie et de la politique, il se heurte à des barrières que les

volontés ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les anciens

idéals.

* * * * *

Dans une des cavernes rocheuses dominant la route de Thèbes, en Béotie,

vivait jadis, suivant la légende, un être mystérieux proposant des

énigmes à la sagacité des hommes, et condamnant à périr ceux qui ne les

devinaient pas.

Ce conte symbolique traduit clairement le fatal dilemme: deviner ou

périr, qui a tant de fois surgi aux phases critiques de l’histoire des

nations. Jamais peut-être, les grands problèmes dont la destinée des

peuples dépend, ne furent plus difficiles qu’aujourd’hui.

Bien que l’heure d’édifier un idéal nouveau n’ait pas sonné il est déjà

possible cependant de déterminer les éléments devant entrer dans sa

structure, et ceux qu’il faudra nécessairement rejeter. Plusieurs pages

de notre livre seront consacrées à cette détermination.

CHAPITRE II

CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE

Le défaut de prévision d’événements prochains et l’inexacte observation

d’événements présents furent fréquents pendant la guerre et depuis la

paix.

L’imprévision s’est révélée à toutes les périodes du conflit.

L’Allemagne n’envisagea ni l’entrée en guerre de l’Angleterre, ni celle

de l’Italie, ni surtout celle de l’Amérique. La France ne prévit pas

davantage les défections de la Bulgarie et de la Russie, ni d’autres

événements encore.

L’Angleterre ne montra pas une perspicacité plus grande. J’ai rappelé

ailleurs que, trois semaines avant l’armistice, son ministre des

affaires étrangères, ne soupçonnant nullement la démoralisation de

l’armée allemande, assurait dans un discours que la guerre serait encore

très longue.

La difficulté de prévoir des événements même rapprochés se conçoit; mais

celle qu’éprouvent les gouvernants à savoir ce qui se passe dans des

pays où ils entretiennent à grands frais des agents chargés de les

renseigner est difficilement compréhensible.

La cécité mentale des agents d’information vient sans doute de leur

impuissance à discerner le général dans les cas particuliers qu’ils

peuvent observer.

En dehors des lourdes erreurs de psychologie qui nous coûtèrent la ruine

de plusieurs départements mais dont je n’ai pas à m’occuper ici,

plusieurs fautes, chargées de redoutables conséquences, ont été commises

depuis l’armistice.

La première fut de n’avoir pas facilité la dissociation des différents

États de l’Empire allemand, dissociation spontanément commencée au

lendemain de la défaite.

Une autre erreur fut de favoriser une désagrégation de l’Autriche, que

l’intérêt de la paix européenne aurait dû faire éviter à tout prix.

Une erreur moins importante mais grave encore fut d’empêcher

l’importation en France des stocks accumulés par l’industrie allemande

pendant la guerre.

* * * * *

Examinons l’engrenage des conséquences issues de ces erreurs.

La première fut capitale. Ainsi que je l’avais dit et répété, bien avant

la conclusion du traité de paix, il eût été d’un intérêt majeur pour la

sécurité du monde de favoriser la division de l’Allemagne en États

politiquement séparés, comme ils l’étaient avant 1870.

La tâche se trouvait grandement facilitée, puisque l’Allemagne, après sa

défaite, se divisa spontanément en plusieurs républiques indépendantes.

Cette séparation n’eût pas été du tout artificielle. C’est l’unité, au

contraire, qui était artificielle, puisque l’Allemagne se compose de

races différentes, ayant droit à une vie autonome, d’après le principe

même des nationalités si cher aux Alliés.

Il avait fallu la main puissante de la Prusse et cinquante ans de

caserne et d’école pour agréger en un seul bloc des pays séculairement

distincts et professant les uns pour les autres une fort médiocre

sympathie.

Seuls, les avantages de cette unité avaient pu la maintenir. Ces

avantages disparaissant, elle devait s’écrouler. Ce fut d’ailleurs ce

qui en arriva au lendemain de la défaite.

Favoriser une telle division, en attribuant de meilleures conditions de

paix à quelques-unes des républiques nouvellement fondées, eût permis de

stabiliser la dissociation spontanément effectuée.

Les Alliés ne l’ont pas compris, s’imaginant sans doute qu’ils

obtiendraient plus d’avantages du bloc allemand que d’États séparés.

Maintenant, il est trop tard. Les gouvernants allemands ont profité des

interminables tergiversations de la Conférence de la Paix pour refaire

péniblement leur unité.

Elle est, actuellement, complète. Dans la nouvelle constitution

allemande, l’Empire semble partagé en une série d’États libres et égaux.

Simple apparence. Tout ce qui ressort de la législation appartient à

l’Empire. Les États confédérés sont bien moins autonomes, en réalité,

qu’ils ne l’étaient avant la guerre. Ne représentant que de simples

provinces de l’Empire, ils restent aussi peu indépendants que le sont

les provinces françaises du pouvoir central établi à Paris.

Le seul changement réel opéré dans la nouvelle unité allemande c’est que

l’hégémonie exercée jadis par la Prusse ne lui appartient plus.

* * * * *

L’erreur politique consistant à favoriser la désagrégation de l’Autriche

fut encore plus grave. Certes, l’Autriche était un empire vermoulu, mais

il possédait des traditions, une organisation; en un mot, l’armature que

les siècles seuls peuvent bâtir.

Avec quelques illusions en moins et un peu de sagacité en plus, la

nécessité de conserver l’Empire d’Autriche fût nettement apparue.

L’Europe entrevoit déjà et verra de plus en plus ce que lui coûtera la

dissolution de l’Autriche en petits États sans ressources, sans avenir

et qui à peine formés entrèrent en conflit les uns contre les autres.

C’est surtout en raison des nouvelles conflagrations dont tous ces

fragments d’États menacent l’Europe, que le Sénat américain refusa

d’accepter une Société des Nations qui pourrait obliger les États-Unis à

intervenir dans les rivalités des incivilisables populations

balkaniques.

La désagrégation de l’Autriche aura d’autres conséquences encore plus

graves. Une des premières va être, en effet, d’agrandir l’Allemagne du

territoire habité par les neuf à dix millions d’Allemands représentant

ce qui reste de l’ancien empire d’Autriche. Sentant leur faiblesse, ils

se tournent déjà vers l’Allemagne et demandent à lui être annexés.

Sans doute, les Alliés s’opposent à cette annexion. Mais comment

pourront-ils l’empêcher toujours puisque les Autrichiens de race

allemande invoquent, pour réclamer leur annexion, le principe même des

nationalités, c’est-à-dire le droit pour les peuples de disposer

d’eux-mêmes, droit hautement proclamé par les Alliés?

Et ici apparaît, une fois encore, comme il apparut si fréquemment dans

l’histoire, le danger des idées fausses. Le principe des nationalités,

qui prétend remplacer celui de l’équilibre, semble fort juste au point

de vue rationnel, mais il devient très erroné quand on considère que les

hommes sont conduits par des sentiments, des passions, des croyances et

fort peu par des raisons.

Quelle application peut-on faire de cet illusoire principe dans des pays

où, de province en province, de village en village, et souvent dans le

même village, subsistent des populations de races, de langues, de

religions différentes, séparées par des haines séculaires et n’ayant

d’autre idéal que de se massacrer?

* * * * *

La troisième des erreurs énumérées plus haut, celle d’avoir empêché, par

tous les moyens possibles, l’introduction en France après la paix des

produits allemands accumulés pendant la guerre, est une de celles qui

ont le plus contribué à l’établissement de la vie chère.

Cette interdiction ne résulta pas, bien entendu, des décisions de la

Conférence de la Paix, mais uniquement de notre gouvernement.

Il fut, d’ailleurs, le seul à commettre pareille faute. Plus avisées,

l’Amérique et l’Angleterre ouvrirent largement leurs portes aux produits

venus d’Allemagne et profitèrent du bon marché de ces produits pour

aller s’en approvisionner et réduire ainsi le prix de la vie dans leur

pays.

Commercer de préférence avec des pays dont le change est favorable

constitue une notion économique tellement évidente, tellement

élémentaire, que l’on ne conçoit pas qu’il ait pu exister un homme

d’État incapable de la comprendre.

Les illusoires raisons de nos interdictions d’importation, ou, ce qui

revient au même, de nos taxes douanières prohibitives, étaient de

favoriser quelques fabricants impuissants, d’ailleurs, à produire la

dixième partie des objets dont la France avait besoin.

Pour plaire à quelques industriels, le public en fut réduit à payer

trois à quatre fois trop cher aux négociants anglais et américains des

produits qu’ils auraient pu se procurer à très bon marché en Allemagne

et que nous pouvions y acheter comme eux.

* * * * *

Les erreurs psychologiques que nous venons d’examiner furent commises au

moment de la paix. Depuis cette époque, les hommes d’État européens en

ont accumulé bien d’autres.

Une des plus graves, puisqu’elle faillit compromettre la sécurité de

l’Europe, fut l’attitude prise à l’égard de la Pologne par le ministre

qui dirigeait alors les destinées de l’Angleterre.

Espérant se concilier les communistes russes, ce ministre n’hésita pas à

conseiller publiquement aux Polonais d’accepter les invraisemblables

conditions de paix proposées par la Russie, notamment un désarmement

dont la première conséquence eût été le pillage de la Pologne,

d’effroyables massacres et l’invasion de l’Europe.

Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes, le même Ministre

interdisait, contre tout droit d’ailleurs, le passage par Dantzig des

munitions destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement belge la

même interdiction pour Anvers.

Le résultat de cette intervention fut d’abord de provoquer chez les

neutres--sans parler de la France--une indignation très vive. Voici

comment s’exprimait à ce sujet _Le Journal de Genève_:

«Ces deux actes d’hostilité contre la Pologne ont causé aux

admirateurs de l’Angleterre une stupéfaction extraordinaire et une

douloureuse déception. Aujourd’hui, ces admirateurs disent ceci:

L’Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais français,

belge, italien, polonais, est, aujourd’hui, en sûreté dans son île. La

France, la Belgique, la Pologne, restent aux avant-postes, exposées en

première ligne.

L’Angleterre croit-elle qu’il soit conforme à ses traditions de

loyauté, qu’il soit même conforme à son intérêt le plus évident, de

laisser ses alliés s’épuiser dans la lutte pour arrêter le bolchevisme

en marche vers l’Occident, sans user de toute son influence et de

toutes ses forces pour leur venir en aide?»

Les intérêts commerciaux qui déterminèrent l’orientation politique de

l’homme d’État anglais étaient faciles à voir. Ce qu’il n’a pas aperçu,

ce sont les conséquences pouvant résulter de sa conduite à l’égard des

Polonais.

Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises, avait renoncé à la

lutte, le Bolchevisme, allié à l’Islamisme, si maladroitement traité en

Turquie, fût devenu plus dangereux encore qu’il ne l’est aujourd’hui. La

Pologne vaincue, l’alliance de la Russie bolcheviste avec l’Allemagne

était certaine.

Fort heureusement pour nous,--et plus encore, peut-être, pour

l’Angleterre,--notre gouvernement eut une vision autrement nette de la

situation que l’Angleterre.

Bien que le cas des Polonais semblât désespéré, puisque l’armée rouge

était aux portes de Varsovie, notre président du conseil n’hésita pas à

les secourir non seulement par l’envoi de munitions, mais surtout en

faisant diriger leurs armées par le chef d’état-major du maréchal Foch.

Grâce à l’influence de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours

sans paraître se soucier de combattre, reprirent courage, et quelques

manœuvres habiles transformèrent leurs persistantes défaites en une

éclatante victoire.

Ses conséquences furent immédiates: la Pologne délivrée, les espérances

de l’Allemagne déçues, le bolchevisme refoulé, l’Asie moins menacée.

Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir juste et d’agir

vite. On ne saurait trop louer nos gouvernants d’avoir fait preuve de

qualités qui, depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles chez eux.

* * * * *

La politique européenne vit d’idées anciennes correspondant à des

besoins disparus. La notion moderne d’interdépendance des peuples et la

démonstration de l’inutilité des conquêtes n’ont aucune influence sur la

conduite des diplomates. Ils restent persuadés qu’une nation peut

s’enrichir en ruinant le commerce d’une autre et que l’idéal pour un

pays est de s’agrandir par des conquêtes.

Ces conceptions usées semblent choquantes aux peuples que n’agitent pas

nos préjugés et nos passions ataviques.

Un journal du Brésil en exprimait son étonnement dans les lignes

suivantes qui traduisent bien les idées du nouveau monde:

«Tous les peuples du vieux continent, quels qu’ils soient, ont une

conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils? Prendre.

Que voient-ils dans la fin d’une guerre? L’occasion de recevoir le

plus qu’ils peuvent. C’est la conception antique, c’est le passé de

nombreux siècles se faisant toujours sentir chez les grands esprits,

comme dans les masses, même dans les milieux socialistes et ouvriers,

où les idées sont confuses et les appétits exaspérés simplement par

égoïsme de classes.»

Les hommes d’État européens parlent bien quelquefois le langage du temps

présent mais ils se conduisent avec les idées des temps passés.

L’Angleterre proclame très haut le principe des nationalités, mais elle

s’empare ou tente de s’emparer de l’Égypte, de la Perse, des colonies

allemandes, de la Mésopotamie, etc... Les nouvelles petites républiques

fondées avec les débris des anciens empires professent, elles aussi, de

grands principes, mais tâchent également de s’agrandir aux dépens de

leurs voisins.

La paix ne s’établira en Europe que quand l’anarchie créée par les

erreurs de psychologie ne dominera plus les âmes. Il faut, parfois, bien

des années pour montrer à un peuple les dangers de ses illusions.

* * * * *

La guerre ayant bouleversé les doctrines guidant les chefs d’armée comme

celles dont s’alimentait la pensée des hommes d’État, un empirisme

incertain reste leur seul guide.

Cet état mental a été bien mis en évidence dans un discours prononcé par

un président du Conseil devant le Parlement français.

«Nous avons fait, disait-il, la guerre dans l’empirisme et la paix aussi

parce qu’il est impossible que ce soit autrement. De doctrines

économiques, il n’en est chez personne ici.»

L’empirisme représente forcément la période de début de toutes les

sciences, mais en progressant elles réussissent à tirer de l’expérience

des lois générales permettant de prévoir la marche des phénomènes et de

renoncer à l’empirisme.

Nul besoin d’empirisme par exemple, pour savoir que quand un corps tombe

librement dans l’espace, sa vitesse à un moment donné est

proportionnelle au temps de sa chute et l’espace parcouru au carré du

même temps.

Les lois physiques sont tellement certaines, que lorsqu’elles semblent

ne pas se vérifier on est sûr qu’intervient une cause perturbatrice,

dont il est possible de déterminer la grandeur. Ainsi l’astronome

Leverrier constatant qu’un certain astre ne paraissait plus obéir

rigoureusement aux lois de l’attraction, en conclut que sa marche devait

être troublée par l’influence d’une planète inconnue. De la perturbation

observée, fut déduite la position de l’astre produisant cette

perturbation et on le découvrit bientôt à la place indiquée.

La psychologie et l’économie politique sont soumises, comme d’ailleurs

tous les phénomènes de la nature, à des lois immuables, mais ces lois,

nous en connaissons très peu, et celles connues subissent tant

d’influences perturbatrices qu’on arrive à douter des plus certaines,

alors même qu’elles ont de nombreuses expériences pour soutien.

Il est visible que les gouvernants européens n’ont possédé, ni pendant

la guerre, ni depuis la paix, aucune règle fixe de conduite. Leur oubli

de certaines lois économiques et psychologiques n’empêche pas

l’existence de ces lois. De leur méconnaissance ils furent souvent

victimes.

CHAPITRE III

LA PAIX DES PROFESSEURS

Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées il faut ajouter les

illusions qui présidèrent à la rédaction du traité de paix. Leur

importance va être montrée dans ce chapitre.

Peu d’hommes possédèrent au cours de l’Histoire un pouvoir égal à celui

du président Wilson lorsque, débarqué en Europe, il dicta les conditions

de la paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance, le

représentant du nouveau monde resta enveloppé d’un prestige que les

Dieux et les Rois n’obtinrent pas toujours au même degré.

A entendre ses merveilleuses promesses, une nouvelle lumière allait

éclairer l’univers. Aux peuples sortis d’un effroyable enfer et

redoutant d’y être replongés apparaissait l’aurore d’une paix éternelle.

Un âge de fraternité remplacerait l’ère des carnages et des

dévastations.

Ces vastes espoirs ne durèrent pas longtemps. La réalité prouva bientôt

que les traités si péniblement élaborés n’avaient eu d’autres résultats

que de précipiter l’Europe dans l’anarchie et l’Orient dans une série

d’inévitables guerres. La presque totalité des petits États créés en

découpant d’antiques monarchies, envahirent bientôt leurs voisins et

aucune intervention des grandes puissances ne réussit, pendant de longs

mois, à calmer leurs fureurs.

Des diverses causes qui transformèrent en désillusions de grandes

espérances, une des plus actives fut la méconnaissance de certaines lois

psychologiques fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent la

vie des nations.

Le président Wilson était le seul personnage assez puissant pour

imposer, avec le morcellement de l’Europe, une série des conditions de

paix dont on a pu dire qu’elles faisaient hurler le bon sens. Nous

savons, aujourd’hui, qu’il ne fut pas leur unique auteur.

Les révélations de l’ambassadeur américain Elkus, que reproduisit _le

Matin_, ont appris que les diverses clauses du traité avaient été

rédigées par une petite phalange de professeurs.

«_Lorsque le président Wilson confia au colonel House la mission de

choisir les futurs délégués, il stipula_:

«--_Je ne veux que des professeurs de l’Université._

«--_Vainement, le colonel tenta de rappeler que l’Amérique possédait de

grands ambassadeurs, des industriels qui sont les premiers de la terre,

des hommes d’État qui avaient une profonde expérience de l’Europe_:

«--_Je ne veux que des professeurs, répéta le président._»

Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent les commissions.

«Penchés sur les textes, et non sur les âmes, ils interrogeaient les

grands principes abstraits et fermaient les yeux devant les faits.» La

paix devint ainsi ce que l’ambassadeur Elkus appelle «une paix de

professeurs». Elle montra, une fois de plus, à quel point des

théoriciens pleins de science, mais étrangers aux réalités du monde,

peuvent être dépourvus de bon sens, et, par conséquent, dangereux.

* * * * *

Le traité de paix comprenait, en réalité, deux parties distinctes:

1º Création d’États nouveaux, aux dépens surtout de l’Autriche et de la

Turquie;

2º Constitution d’une Société des Nations, destinée à maintenir une paix

perpétuelle.

En ce qui concerne la création d’États nouveaux aux dépens de l’Autriche

et de la Turquie, l’expérience montra vite, comme je l’ai déjà indiqué

plus haut, ce que valait une telle conception. Ses premiers résultats

furent d’installer pour longtemps dans ces pays la ruine, l’anarchie et

la guerre. On vit alors combien fut chimérique la prétention de refaire

à coups de décrets des siècles d’Histoire. C’était une bien folle

entreprise de découper de vieux empires en provinces séparées, sans

tenir compte de leurs possibilités d’existence. Tous ces pays nouveaux,

divisés par des divergences d’intérêts et des haines de races, ne

possédant aucune stabilité économique, devaient forcément entrer en

conflit.

La minuscule Autriche actuelle est un produit des formidables illusions

politiques qui conduisirent le maître du Congrès à désagréger une des

plus vieilles monarchies du monde.

Que pourront les Alliés quand l’Autriche, réduite à la dernière misère,

reconnaîtra qu’elle ne saurait vivre qu’en s’unissant à l’Allemagne?

C’est alors seulement que les auteurs du Traité de paix constateront

l’erreur commise en détruisant le bloc aussi utile que peu dangereux

constitué par l’ancienne Autriche.

Prétendre refaire avec une feuille de papier l’édifice européen

lentement édifié par mille ans d’histoire, quelle vanité!

M. Morgenthau, ambassadeur d’Amérique, a fait récemment des petits États

fabriqués par les décisions du Congrès la description suivante:

«Quel tableau que celui de l’Europe centrale aujourd’hui! Ici, une

poussière de petites républiques sans force physique réelle, sans

industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant surtout à

s’étendre territorialement sans savoir si elles auront la force de

tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État compact de 70

millions d’hommes qui savent la valeur de la discipline, qui savent

qu’il s’en est fallu de quelques pouces qu’ils asseyent leur

domination sur le monde entier, qui n’ont rien oublié de leurs

espoirs, et qui n’oublieront rien de leurs rancunes.»

* * * * *

L’Angleterre respecta les utopies du président Wilson, de solides

réalités lui étant accordées en échange de cette tolérance. Gagnant

d’immenses territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de la

guerre, elle n’avait aucun intérêt à s’opposer aux parties du traité ne

la concernant pas.

Restée seule, la France dut subir toutes les exigences de l’idéologie

wilsonienne, exigences d’autant plus intransigeantes qu’elles

prétendaient dériver de la pure raison.

La manifeste erreur du président Wilson et de son équipe

d’universitaires fut justement de croire à cette puissance souveraine de

la raison sur la destinée des peuples. L’Histoire tout entière aurait dû

leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les passions sont les

vrais guides des collectivités humaines et que les influences

rationnelles ont, sur elles, une bien minime action.

La politique, c’est-à-dire l’art de conduire les hommes, demande des

méthodes fort différentes de celles qu’utilisent les professeurs. Elles

doivent toujours avoir pour base cette notion fondamentale que les

sentiments s’influencent, je le répète encore, avec des sentiments et

non avec des arguments rationnels.

* * * * *

La constitution de la Société des Nations, bien que distincte du traité

de paix, lui reste intimement liée. Son but était, en effet, de

maintenir cette paix.

Elle débuta par un éclatant échec: refus du Sénat américain de

s’associer à la création du président Wilson.

Idéalistes, parfois les dirigeants de l’Amérique conservent cependant

une claire vision des réalités, et les discours des professeurs ne les

influencent guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les motifs de

leur refus dans les termes suivants:

«Le seul covenant que nous acceptons est le covenant de notre

conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de

notre liberté d’action et aliène nos droits entre les mains d’une

alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance

militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir en

guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais leur être

demandé que pour l’Amérique et pour la défense de son honneur. Il y a

là une sainteté de droit que nous ne déléguerons jamais à personne.»

Nous aurons à parler plus loin de la Société des Nations. Construite sur

des données contraires à tous les principes de la psychologie elle n’a

fait que justifier les opinions de l’Amérique en montrant son inutilité

et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse

d’illusions pour s’imaginer qu’un grand pays comme les États-Unis

consentirait à se soumettre aux ordres d’une petite collectivité

étrangère sans prestige et sans force. C’eût été admettre l’existence en

Europe d’une sorte de super-gouvernement dont les décisions eussent régi

le monde.

CHAPITRE IV

LE RÉVEIL DE L’ISLAM

La série des erreurs de psychologie auxquelles nous venons de consacrer

plusieurs chapitres n’est pas close. Nous allons en examiner d’autres

encore.

Depuis plusieurs siècles, la politique britannique eut pour but constant

l’agrandissement de la domination anglaise aux dépens de divers rivaux:

l’Espagne d’abord, la France plus tard, qui prétendaient s’opposer à son

extension. Elle a successivement conquis sur eux l’Inde, le Canada,

l’Égypte, etc. La dernière de ses grandes rivales, l’Allemagne, s’étant

effondrée, elle put s’emparer de toutes ses colonies.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les qualités de caractère et les

principes qui ont déterminé d’aussi persistants succès. On remarquera

seulement que, confinés dans la préoccupation exclusive de buts

utilitaires, les hommes d’État anglais professent un absolu dédain pour

toutes les idéologies et tâchent toujours d’adapter leur conduite aux

nécessités du moment. Ils se trompent quelquefois, mais n’hésitent pas à

réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne de conduite, sans

se soucier des blessures d’amour-propre et des critiques pouvant

résulter de telles oscillations.

* * * * *

Un exemple récent et d’une prépondérante importance, puisque l’avenir de

l’Orient en dépend, montre quels profonds et rapides revirements peut

subir la politique anglaise.

Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs combats et constaté qu’une

armée de soixante-dix mille hommes n’avait pu triompher de la résistance

indigène, l’Angleterre renonça brusquement à une expédition aussi

coûteuse et improductive que la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes,

elle les remplaça par un souverain indigène, l’émir Fayçal, que nous

avions dû chasser de Damas en raison de sa persistante hostilité.

Le but apparent de cette solution fut indiqué dans un discours prononcé

à la Chambre des Communes:

«Établir, avec l’ancienne Bagdad pour capitale, un État musulman qui

puisse faire revivre l’ancienne gloire du peuple arabe.»

L’installation d’un ennemi déclaré au voisinage de nos frontières de

Syrie ne constituait pas, évidemment, une manœuvre amicale envers la

France; mais, dans la politique anglaise, l’utilité étant toujours mise

très au-dessus de l’amitié, aucun compte ne fut tenu des observations du

gouvernement français.

Le nouveau souverain fut installé en grande pompe à Bagdad et, par

privilège exceptionnel, le roi d’Angleterre lui envoya une lettre de

chaleureuses félicitations.

Cette annexion, sous une forme à peine déguisée, d’une des contrées les

plus riches en pétrole de l’univers, figurait parmi les gains nombreux

dont la diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre, doté

l’Angleterre.

Les soldats anglais étaient remplacés par des ingénieurs exploitant le

pays au profit de la Grande-Bretagne.

Le nouveau roi de Mésopotamie régnera non seulement sur Bagdad, mais

aussi sur l’ancien emplacement de Ninive et Babylone, c’est-à-dire sur

un territoire aussi grand que l’Angleterre et jadis célèbre par sa

fertilité.

Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat anglais avait

réussi à s’imposer dans tout l’Orient, des résultats plus importants

encore que de simples bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été

d’assurer à l’Angleterre une route terrestre la reliant à la Perse et à

l’Inde. Si elle était parvenue ensuite à conquérir Constantinople, soit

directement, soit par l’intermédiaire des Grecs, la domination

britannique sur l’Orient fût devenue complète et son hégémonie, à

laquelle nos pâles diplomates résistèrent si peu, eût pesé de plus en

plus lourdement sur le monde.

* * * * *

L’Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes des fautes

commises en Orient, mais des erreurs psychologiques aujourd’hui

irréparables sont venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient.

Soutenir les aspirations contradictoires des musulmans en Mésopotamie,

des Juifs en Palestine, des Grecs en Turquie constituait une politique

d’aspect machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût sûrement

désavouée. L’illustre Florentin savait bien, en effet, qu’il est

toujours imprudent de s’attaquer aux dieux ou à leurs représentants.

Les Anglais oublièrent complètement ce principe, quand ils prétendirent

démembrer la Turquie et détruire à Constantinople le pouvoir du sultan

considéré par tous les musulmans comme le «Commandeur des Croyants»,

représentant de Dieu ici-bas.

Les conséquences de cette conception furent immédiates. Du Bosphore au

Gange en passant par l’Égypte, le monde musulman se souleva.

Les politiciens anglais n’ayant évidemment pas compris la grande

puissance de l’Islam sur les âmes, il ne sera pas inutile d’en rappeler

sommairement les origines et le développement.

* * * * *

Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l’Histoire. Leur destinée

habituelle fut de périr avec la puissance politique des peuples qui les

avaient vus naître.

Par une rare fortune, le sort de l’Islamisme a été tout autre. Non

seulement il survécut à la chute de l’immense empire créé par ses

fondateurs, mais le nombre de ses adeptes n’a cessé de s’accroître. Du

Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante millions d’hommes

obéissent à ses lois. On compte, aujourd’hui, soixante-dix millions de

musulmans dans l’Inde, trente millions en Chine, vingt millions en

Turquie, dix millions en Égypte, etc.

La création de l’Empire arabe, que les Anglais prétendaient faire

revivre à leur profit en imposant à Bagdad un calife choisi par eux, est

une des plus merveilleuses aventures de l’Histoire. Si merveilleuse,

même, que de grands écrivains comme Renan ne réussirent pas à la

comprendre et contestèrent toujours l’originalité de la civilisation que

cette religion fit surgir.

Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais rappeler en quelques

lignes, restera toujours intelligible d’ailleurs aux esprits convaincus

que la logique rationnelle gouvernant l’Histoire, ne tient pas compte de

l’immense pouvoir des forces mystiques dont tant de grands événements

dérivent.

* * * * *

Aux débuts du VIIe siècle de notre ère, vivait à La Mecque un obscur

chamelier du nom de Mahomet. Vers l’âge de quarante ans, il eut des

visions dans lesquelles l’ange Gabriel lui dicta les principes de la

religion qui devait bouleverser le monde.

On comprend que les compatriotes du nouveau prophète, qui professaient

alors sans convictions profondes un polythéisme un peu vague, aient

adopté facilement une religion nouvelle, d’ailleurs très simple,

puisqu’elle se bornait à proclamer qu’il n’y a qu’un dieu dont Mahomet

est le prophète.

On s’explique moins aisément la foudroyante rapidité avec laquelle cette

foi se répandit dans tout le monde alors connu et comment ses adeptes

trouvèrent en elle la force nécessaire pour fonder un empire plus grand

que celui d’Alexandre.

Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les maîtres éternels, les

Romains virent avec stupeur des tribus nomades électrisées par la foi

ardente qui unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la Perse,

l’Égypte, le nord de l’Afrique et une partie de l’Inde.

Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant plusieurs siècles. Il ne

constituait pas une création éphémère analogue à celles de divers

conquérants asiatiques tels qu’Attila puisqu’il fut l’origine d’une

civilisation entièrement nouvelle brillant d’un vif éclat, alors que

toute l’Europe occidentale était plongée dans la barbarie.

En fort peu de temps, les Arabes réussirent à créer des monuments

tellement originaux que l’œil le moins exercé les reconnaît à première

vue.

L’empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se désagréger. Il se

divisa donc en petits royaumes qui s’affaiblirent et furent conquis par

divers peuples, Mogols, Turcs, etc.

Mais la religion et la civilisation musulmanes étaient si fortes que

tous les conquérants des anciens royaumes arabes adoptèrent la religion,

les arts et, souvent aussi, la langue des vaincus. C’est ainsi, par

exemple, que l’Inde, soumise aux Mogols, continua à se couvrir de

monuments musulmans.

Et non seulement la religion des Arabes survécut à la disparition de

leur puissance politique, mais loin de s’affaiblir, elle continue à

s’étendre. La foi de ses adeptes reste si intense que chacun d’eux est

un apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance.

La grande force politique de l’Islamisme fut de donner à des races

diverses cette communauté de pensée qui constitua toujours un des plus

énergiques moyens de solidariser des hommes de races différentes.

Les événements actuels ont montré la puissance d’un tel lien. Nous avons

vu qu’il réussit à faire reculer en Orient la formidable Angleterre.

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