M. L'ARCHEVÊQUE.--Fort bien, Sire, au chagrin près.

LE ROI.--Comment un prélat comme vous peut-il avoir du chagrin? Vous

vivez plus content dans votre diocèse que moi dans mon Louvre.

M. L'ARCHEVÊQUE.--Sire, les apparences sont fort trompeuses, car la paix

et la tranquillité n'y règnent pas toujours.

LE ROI.--Quel est donc le sujet de votre inquiétude?

M. L'ARCHEVÊQUE.--Sire, c'est une dispute qui est survenue entre M.

l'Evêque de Noyon[106] et moi, qui a été fort loin, et qui nous

rendra ennemis pour la vie.

LE ROI.--Au sujet de quoi, mon cousin?

L'ARCHEVÊQUE.--Sire, c'est au sujet de l'abbé Quélus[107], qui fit

dernièrement son premier sermon aux grands Cordeliers[108]. Tout

l'auditoire parut content de lui, à la réserve de quelques personnes de

qualité de mes amis, qui trouvèrent à redire à plusieurs propositions

qu'il avança, condamnées par les conciles de Trente et de Vienne, et

tout-à-fait damnables, mais que cet Evêque trouva excellentes, qui sont

des sentiments nouveaux en matière de religion. Rome, jalouse de tout ce

qu'elle enseigne, ne peut souffrir une autre doctrine que la sienne.

LE ROI.--Eh! quels sont ces sentiments nouveaux?

L'ARCHEVÊQUE.--Sire, ce sont ceux du quiétisme[109], dont votre royaume

est rempli, tant parmi les religieux que parmi les prêtres, dont

j'ai été bien surpris. Ces hérétiques croient, et se sont fait une idée

de faire parvenir les âmes à la perfection pendant leur vie sans

pénitence, sans austérité, sans mortification; enseignant même que

l'homme se doit tenir dans l'indifférence pour ses péchés et dans

l'abandon; et qu'il ne faut pas même demander à Dieu aucune grâce du

ciel, ayant une assurance imaginaire que l'on possède Dieu en cette vie,

en lui-même et sans milieu.

LE ROI.--Voilà une doctrine bien pernicieuse, mon cousin; il faut y

apporter du remède.

M. L'ARCHEVÊQUE.--C'est à quoi je vais travailler, Sire, et faire

condamner les trois livres[110] qu'on a imprimés sur ce sujet.

LE ROI.--Vous ferez très-bien, et j'y donne ma voix avec beaucoup de

chaleur, pour le bien de mes peuples.

M. L'ARCHEVÊQUE.--Sire, ils auront une éternelle reconnoissance d'un si

grand bienfait, et je puis bien en porter parole pour eux à Votre

Majesté. Je prends congé d'Elle, de peur de lui être importun.

LE ROI.--Adieu, mon cousin, je vous souhaite une sainte prospérité dans

vos affaires. Prions votre bon ange qu'il vous conseille bien dans vos

entreprises.

M. L'ARCHEVÊQUE.--Je le souhaite, Sire, pour la plus grande gloire de

Dieu.

LE ROI, _en le quittant_.--Ah! le saint personnage, ah! le digne prélat,

et qu'il sera bien récompensé dans le ciel de toutes ses vertus.

_ENTRETIEN XII._

_Madame_ DE MAINTENON, _son valet de chambre_, _et le sieur_

BERNIER, _chirurgien du Roi_.

Mme DE MAINTENON, _au valet de chambre_.--Mon Dieu, La Fortune[111],

je n'en puis plus, j'ai des vapeurs qui me tuent et me montent à tout

moment: Va, je te prie, chercher le chirurgien du Roi, afin qu'il me

saigne.

LA FORTUNE.--Madame, c'est une chose assez surprenante qu'à l'âge où

vous êtes[112], les vapeurs vous incommodent si fort.

Mme DE MAINTENON.--Tu vois, mon enfant, j'en suis plus fatiguée que

jamais, comme si je n'avois que quinze ans.

LA FORTUNE.--Madame, c'est un mal de mère, que l'on a bien de la peine à

guérir surtout quand la matrice...

Mme DE MAINTENON.--Ne raisonne pas davantage, va où je te dis.

LA FORTUNE.--J'y cours, Madame.

Mme DE MAINTENON, _seule_.--Peut-on voir un impertinent pareil à ce

garçon? est-ce à un valet de parler de mal de femme, et de matrice? Oh!

siècle avancé où toutes choses sont prématurées! chacun raisonne de

tout, sans respect et sans distinction.

LA FORTUNE, _tout essoufflé_.--Madame, Monsieur Bernier[113] va venir

tout à l'heure, il m'a prié seulement de vous dire, que vous eussiez la

bonté d'attendre qu'il eût saigné la cavale du prince de Conti, qui

vient d'être blessée, et qu'il aime autant que lui-même.

Mme DE MAINTENON.--Le compliment est assez honnête; la belle

comparaison qu'il fait d'une cavale à moi! de quoi s'avise-t-il d'aller

saigner une cavale?

LA FORTUNE, _en riant_.--Madame, un chirurgien, un médecin et un

maréchal[114], ne mettent point de différence entre toutes les

bêtes et les animaux qu'ils pansent, pourvu qu'ils gagnent de l'argent.

Mme DE MAINTENON, _en colère_.--Va, tu n'es qu'un sot, La Fortune,

avec tous tes petits raisonnements; cours dire à Bernier qu'il vienne

promptement, que le Roi en a à faire.

LA FORTUNE, _bas_.--Peste soit de la vieille P...[115]; je voudrois

qu'il te mît la lancette si avant qu'elle n'en sortît jamais pour tes

péchés.

M. BERNIER, _arrivant_.--Ah! Madame, mille excuses de vous avoir tant

fait attendre; j'étois occupé au service du prince de Conty.

Mme DE MAINTENON, _d'un air fier_.--Vraiment vous lui rendez là un

beau service, de saigner sa cavale! c'est le fait d'un maréchal, mais

non pas le vôtre.

M. BERNIER.--Madame, c'est la plus jolie bête du monde, qu'il aime comme

sa vie, et je n'ai pu me dispenser de lui rendre un tel office.

Mme DE MAINTENON.--Je vois bien, Monsieur, que les gens de votre

trempe font tout pour de l'argent; mais quoi qu'il en soit, entrons en

matière. Je veux que vous me saigniez du pied à l'eau[116], pour

m'apaiser les vapeurs qui me montent incessamment, et qui me rendent

rouge comme vous me voyez.

M. BERNIER.--Le remède est admirable, Madame, pour se rafraîchir le

sang.

Mme DE MAINTENON.--Il faut que le Roi se fasse aussi saigner, car je

remarque que ce prince a le sang fort échauffé depuis qu'il...

M. BERNIER, _en riant_.--Il n'y a point de doute, Madame, les jolies

femmes incommodent toujours la santé des hommes, parce qu'ils font plus

que leurs forces.

Mme DE MAINTENON.--Hélas! mon cher Monsieur, le Roi se perdra.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 34 / 67 题