LE ROI.--Oui, de par tous les diables, mais je n'en suis pas mieux, et
mes forces s'affoiblissent toujours de plus en plus.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Rien n'est plus vrai, Sire; car les trois Etats de
Votre Majesté sont aux abois et n'en peuvent plus; le Clergé, le
Parlement et la Noblesse se sont saignés jusques à la dernière goutte de
leur sang, et je ne sais par quel nouvel impôt on pourra trouver de
l'argent.
LE ROI, _après avoir rêvé_.--Monsieur, il me semble qu'il seroit plus à
propos de taxer les heures que les vents, parce qu'elles font toujours
leur même révolution, et que chacun s'en sert généralement sans pouvoir
s'en passer, particulièrement l'heure du berger, qui est d'une nécessité
importante aux amants.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Mais, comment, Sire, connoître les heures
destinées à l'amour, à moins de taxer tous les jeunes gens.
LE ROI.--Monsieur, l'on ne sauroit manquer de comprendre au rôle de
cette taxe tous les vieux et les jeunes; car je puis vous assurer que
les vieillards aiment autant à se divertir que les autres.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Mais, Sire, Votre Majesté ne trouveroit-elle pas
bon d'y mettre les religieux et les abbés[101], qui font...
LE ROI.--Ah! ciel! Monsieur, vous n'y songez pas; il est vrai que les
abbés sont amis de la galanterie; mais les autres sont de saintes
âmes qui ne font que prier Dieu nuit et jour.
M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, M. de Pomponne proposa encore un autre
moyen, qui semble être une dépendance de celui que Votre Majesté veut
dire: c'est de taxer toutes les filles de joie[102] de votre royaume, et
ceux qui les entretiennent.
LE ROI, _en riant_.--Il faut donc qu'il se mette le premier en tête; car
je sais qu'il ne hait pas les femmes[103].
M. DE PONTCHARTRAIN.--Cela s'entend, Sire, c'est peut-être pour avoir le
plaisir de payer et vous marquer son zèle, que ce ministre a inventé ce
moyen qui n'est pas méchant.
LE ROI.--Cela est assez sujet à caution; mais quittons la raillerie, et
pour conclusion de cet entretien, faites fond, suivant le plan que
nous venons de faire, de me trouver au plus tôt de l'argent, et surtout
n'y manquez pas.