M. DE PONTCHARTRAIN.--Nous le souhaitons tous ardemment; mais...

LE ROI, _se fâchant_.--Mais, mais; ne vous ai-je pas dit que quand j'ai

commandé, je ne veux pas qu'on me contredise.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, je prends la liberté de remontrer à Votre

Majesté que l'on ne peut à présent aller si vite; la ville et la

campagne sont ruinées par les taxes, les impôts et les contributions;

vos peuples meurent de faim[91], et sont tellement accablés de misères,

qu'ils ont beaucoup plus besoin d'un prompt soulagement, que d'être

encore surchargés par de nouveaux impôts.

LE ROI.--Qu'ils fassent comme ils l'entendront; mais il faut bien qu'ils

payent ou qu'ils crèvent. Voilà qui est admirable! doivent-ils

travailler pour d'autres que pour moi qui suis leur Roi, et tous leurs

biens ne m'appartiennent-ils pas de droit, comme madame de Maintenon

et les bons Pères Jésuites me le représentent si souvent[92]! C'est

aussi le sentiment des principaux de ma Cour, qui disent que mes sujets

doivent s'estimer fort heureux que je leur laisse la vie et l'habit, que

je pourrois leur ôter si je voulois.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Il ne me convient pas, Sire, d'entrer dans cet

examen; cependant je prends la liberté de vous dire, qu'encore que Votre

Majesté soit toute puissante sur la terre, elle ne peut faire trouver de

l'argent où il n'y en a pas. Il n'y a que le Créateur de l'Univers qui

puisse faire un si grand miracle.

LE ROI.--Enfin, Monsieur, sans tant de raisons, faites ce que vous

pourrez et mettez tout en usage; mais il faut au plus tôt de l'argent,

tant pour mes dépenses ordinaires et extraordinaires, que pour celles de

la guerre[93] et de Marly[94], dont je ne prétends pas absolument [en]

rien retrancher.

M. DE PONTCHARTRAIN.--C'est à ces grands recouvrements que je travaille

aussi avec toute l'application possible; mais en vérité, Sire, nous

avons inventé tant de nouvelles affaires, que mon imagination en est

tarie[95], et il ne nous reste plus qu'une découverte à mettre en

oeuvre.

LE ROI.--Quelle est donc cette découverte?

M. DE PONTCHARTRAIN.--La voici: Messieurs d'Argouges et

Barbezieux[96], ministres d'Etat, ne pouvant plus mettre de taxes,

et voyant que les finances de Votre Majesté commencent à s'épuiser, M.

d'Argouges, toujours fertile en moyens, nous en proposa un nouveau, qui

est de mettre un impôt sur les vents; ce qui attireroit, dit-on, de

grandes sommes d'argent pour soutenir la guerre dans tout le royaume;

les mariniers, les bateliers, les meuniers et autres gens semblables, ne

pouvant se servir de cet élément sans payer la somme imposée.

LE ROI.--Cet avis me paroît assez bon, et n'est pas à négliger.

M. DE PONTCHARTRAIN.--L'on étendroit le règlement jusques sur les

apothicaires, qui par leurs remèdes tirent un gros profit des vents du

corps humain, et sur les médecins qui n'en tirent pas moins, et y

contribuent autant par leurs ordonnances.

LE ROI, _se frottant le front_.--Je consentirois avec joie, si cela se

pouvoit; mais chacun se révoltera d'abord contre ce nouvel impôt,

particulièrement les médecins et les apothicaires qui crieront comme des

diables.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, il suffit d'avoir votre consentement, nous

les réduirons comme les autres.

LE ROI.--Monsieur, je ne sais ce que je dois faire: mon confesseur m'a

rapporté que tous les saints du Paradis crient contre moi comme des

enragés d'avoir osé taxer le service divin[97].

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 30 / 67 题