M. FAGON.--Non, Madame; qui est-ce qui me l'auroit dit?

Mme DE MAINTENON.--C'est la nièce de M. Bontemps notre gouverneur de

Versailles, qui a ravi la liberté de ce prince, pour l'avoir vue

une fois à l'Opéra.

M. FAGON.--Quoi, Mlle du Tron! qui auroit jamais dit que cette fille

avec son air précieux et languissant[88], auroit pris le coeur d'un si

grand prince?

Mme DE MAINTENON.--Cependant, c'est elle-même; le Roi en est si

charmé que, hors de sa présence, il ne peut trouver de repos.

M. FAGON.--Ah! Madame, je la plains: Il faut que ce prince fasse de

grands efforts pour contenter cette jeune amante, cela détruira

infailliblement sa santé.

Mme DE MAINTENON.--C'est ce que je dis aussi, Monsieur; je vous prie

instamment de vous servir de tout l'ascendant que vous avez sur ce

monarque, pour le détourner de cette amourette qui lui est si

désavantageuse pour le corps et pour l'esprit, qu'il n'est occupé que de

sa nouvelle passion.

M. FAGON.--Je ferai tout mon possible, Madame, pour persuader à ce

prince que sa santé y est intéressée; et comme Sa Majesté ajoute assez

de foi à ce que je lui dis, j'espère de réussir dans mon dessein.

Mme DE MAINTENON.--Dieu le veuille, Monsieur, pour mon repos. Il me

souvient que, quand vous dîtes au Roi dernièrement que l'air de Meudon

lui étoit meilleur que celui de Versailles, il a cru votre conseil,

puisque Sa Majesté y va une ou deux fois la semaine, et

particulièrement depuis qu'il a sa belle en tête.

M. FAGON.--Ne vous chagrinez point, Madame, de cette amourette: c'est un

feu volant qui passera comme les autres; il est trop ardent, à ce que

vous m'avez dit, pour être de durée.

Mme DE MAINTENON.--Cependant, Monsieur, je ne laisse pas d'en avoir

bien du chagrin.

M. FAGON.--Madame, vous avez trop de vertu et trop de politique pour ne

pas savoir vous contraindre; un peu de complaisance sied bien, et

principalement à la Cour où il s'en faut beaucoup servir.

Mme DE MAINTENON.--Rien de plus vrai, Monsieur, la feinte et la

dissimulation sont les qualités les plus nécessaires aux courtisans.

M. FAGON.--Madame, je prends congé de vous; voici le Roi qui vient, je

m'en vais au-devant.

Mme DE MAINTENON.--Adieu, Monsieur, n'oubliez pas de dire au Roi

qu'il prenne soin de sa personne.

M. FAGON, _prenant la main de Mme de Maintenon_.--Je n'y manquerai

pas, Madame, prenez du repos.

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, avant que je vous quitte, tâtez un peu

mon pouls.

M. FAGON, _lui prenant le bras_.--Il est un peu ému, mais ce ne sera

rien; et si cela continue, mon chirurgien[89] vous saignera par la veine

céphalique et basilique[90], ce qui vous guérira indubitablement;

je vous laisse, Madame.

Mme DE MAINTENON.--Je suis votre servante, Monsieur.

_ENTRETIEN IX._

LE ROI, _et Monsieur_ FAGON.

LE ROI, _en souriant_.--Ah! Monsieur le médecin, comment vous

portez-vous depuis avant-hier?

M. FAGON.--Fort bien, Sire, comme un homme qui est toujours prêt à

servir Votre Majesté, avec la plus grande inclination du monde.

LE ROI, _lui prenant la main_.--Voilà qui est fort honnête, Monsieur,

comptez aussi sur mon amitié.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 26 / 67 题