De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu
accepter les offres généreuses de mon ami.
--Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter
les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le
succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, il
est certain que je me serais montré aussi généreux que vous.
Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient
limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette
marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous
supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en
froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne
vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui
m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il
y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement
s'effectuer.
--Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré
de ceci,--j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec
certitude,--que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous
n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette
fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il
pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux
Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre
contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti
peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de
93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où
la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers,
aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle
de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du
soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas,
parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs coeurs ne
sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un
ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce
que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils
sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race
caquetante des singes de Madagascar.
Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette
moqueuse tirade.
--Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous
compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme
nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux.
Malgré toute leur civilisation,--civilisation dont ils sont
très-fiers,--malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils vous
traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion de
décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure,
ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers
reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons.
--Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai
peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces
rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et
si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre
appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'oeil sur la
mer et je vous rejoindrai.
En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que
nous étions aussi affamés que des hyènes.
--Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'oeil sur la table, qui
pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis?
Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je
serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt.
--Une fois que vous l'aurez avalé, vous ne mangerez plus, me répondit le
munitionnaire; je préférerais dîner avec le sabot d'un cheval.
Au même instant, le docteur parut, attiré par le désir d'examiner mes
blessures.
--Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles
caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui
traîne sur vos os comme un morceau de canevas goudronné et ratatiné.
--Comment! s'écria Van Scolpvelt en essayant d'attirer à lui tout le
service de la table pour le faire disparaître, mais il ne faut pas que
vous mangiez. J'ai ordonné au garçon de vous préparer du conzé.
--Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprès du
cuisinier, et dites-lui de nous faire rôtir deux poulets, ainsi qu'un
morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de
réconfortant.
Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis
impatiemment la main sur les lèvres. Puis, à la grande surprise du
pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de
madère, et je me préparais à la vider, lorsque, revenu de sa stupeur,
Van s'élança sur moi en s'écriant:
--Pendant que vous êtes mon patient, je ne vous permettrai pas
d'attenter à vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon système. Au lieu
de madère, vous boirez du jus de citron, à moins que vous ne préfériez
du gruau de conzé; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit du _citrus_
de la classe _polyadelphia_, ordre _icosandria_, le principal ingrédient
dans l'acide citrique, précieux pour les usages pharmaceutiques sur
terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, où on ne peut jamais le
trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaillé longtemps pour le
rendre applicable par la condensation. Jusqu'à présent, dans les mains
des chimistes, il a montré des symptômes de décomposition; mais, avec
l'aide d'un précieux mémoire composé par le savant Winschatan,
précepteur de l'immortel Boerhaave, et daté de 1673, j'ai réussi à le
préserver dans la forme concrète. Il a maintenant seize mois, et vous
verrez qu'il est meilleur et plus frais qu'à l'époque où on l'a enlevé
de l'arbre. Garçon, donnez-le-moi.
Tout occupé de prendre sa composition des mains de son aide, Van
Scolpvelt oublia le madère, que j'avalai d'un trait.
Le docteur se leva gravement, et, après m'avoir jeté un regard froid, il
prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut.
--Capitaine, dit-il à de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay
est un fou: je ne suis pas habitué à les soigner; seulement, je vous
conseille de lui faire mettre un gilet de force.
À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès
couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou.
Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la
délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme
mêlée avec le fumet de genièvre.
--Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme
utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire
cuire un biscuit à point.
Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:
--Quel homme est donc ce Louis?
--Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et
quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans
pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits
caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée
d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il
ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un
burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse
et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez
français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa
bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques,
humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à fait
pareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme
cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable
menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde
que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras
collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de
celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une
couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce
poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses
compagnons lui ont-ils donné le sobriquet de _Louis le Grand_. Mais le
voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je
viens de faire.
Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis:
--Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de
munitionnaire.
--Quand le dernier mourut, monsieur.
--Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?
--Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce
munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir,
comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau
de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage
n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en
m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage
était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de
m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya de
l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle
d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van
Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je
frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi,
monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout
naturellement la place du défunt.