Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans
celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de
la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma
poitrine était si gonflée par les battements de mon coeur, qu'il me
fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je
m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont
l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma
course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à
galoper derrière moi.
Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par
la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.
Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon
si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma
poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde
d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et
l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les
détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention.
Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose
qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un
cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai
vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le
mystère de ce tourbillonnement.
Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable
était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une
précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de
rapidité.
Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par
un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré
le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita
au milieu du cercle avec impétuosité.
Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal;
mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son
secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la
figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.
--Qu'y a-t-il? m'écriai-je.
Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante,
et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées,
étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son
cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La
crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança
majestueusement vers moi.
--Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma
contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.
À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses
yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il
battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et
reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un
nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.
Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se
défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se
retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il
essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le
pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées
sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un
esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un
sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait
le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me
placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval,
dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes
attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à
frapper le soldat.
Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la
guerre, me fit bondir le coeur, et je résolus de vaincre ce sauvage
antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au
dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une
centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le
blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval
revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon
épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié
pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait
quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un
sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.
--De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.
--Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui
dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient
presque de respirer.
Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par
signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses
souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai
en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille,
non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui
lavai avec le reste le visage et la tête.
--Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que
nous soyons arrivés à quelque hutte?
--Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.
--Eh bien! voulez-vous marcher?
--Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans
cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre
les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon
secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil,
et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car,
pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de
bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et
je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais
celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un
corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il
a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère,
monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?
--Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie;
il sera mort dans quelques minutes.
Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester
neutre.
Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon
cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon
retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.
Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.
En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:
--Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui
l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et
très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de
découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint
tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la
monter.
J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y
parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les
coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il
guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de
me mordre.
Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit
par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour
entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni
bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de
quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.
Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la
direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice
pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais,
aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à
renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me
démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu
de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et
jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention,
monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient
rendues!
Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes
coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de
ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai
déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en
personne.
--Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour
vous de voir qu'il n'existe plus.
J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à
Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.