XVIII

Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans

celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de

la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma

poitrine était si gonflée par les battements de mon coeur, qu'il me

fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je

m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont

l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma

course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à

galoper derrière moi.

Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par

la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.

Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon

si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma

poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde

d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et

l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les

détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention.

Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose

qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un

cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai

vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le

mystère de ce tourbillonnement.

Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable

était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une

précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de

rapidité.

Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par

un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré

le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita

au milieu du cercle avec impétuosité.

Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal;

mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à son

secours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la

figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.

--Qu'y a-t-il? m'écriai-je.

Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante,

et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées,

étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son

cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La

crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança

majestueusement vers moi.

--Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma

contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.

À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses

yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il

battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et

reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un

nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.

Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se

défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se

retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il

essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le

pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées

sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un

esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais un

sentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait

le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me

placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval,

dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes

attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à

frapper le soldat.

Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la

guerre, me fit bondir le coeur, et je résolus de vaincre ce sauvage

antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au

dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une

centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le

blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval

revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon

épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié

pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait

quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un

sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.

--De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.

--Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui

dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient

presque de respirer.

Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par

signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à ses

souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai

en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille,

non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui

lavai avec le reste le visage et la tête.

--Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que

nous soyons arrivés à quelque hutte?

--Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.

--Eh bien! voulez-vous marcher?

--Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans

cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre

les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon

secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil,

et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car,

pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de

bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et

je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais

celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un

corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il

a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère,

monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?

--Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie;

il sera mort dans quelques minutes.

Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester

neutre.

Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon

cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon

retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.

Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.

En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:

--Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui

l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et

très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de

découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint

tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la

monter.

J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y

parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les

coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il

guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de

me mordre.

Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit

par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour

entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni

bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de

quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.

Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la

direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice

pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais,

aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à

renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me

démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu

de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et

jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention,

monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient

rendues!

Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes

coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de

ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai

déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en

personne.

--Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour

vous de voir qu'il n'existe plus.

J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à

Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 21 / 51 题