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JOURNAL
DU COMTE
DE WALDBOURG-TRUCHSESS,
Commissaire nommé par S. M. le roi de Prusse, pour accompagner Napoléon
Buonaparte.
LE 16 avril, j'arrivai le soir à Fontainebleau; le 17, je fis ma visite
au grand-maréchal Bertrand, et au général Drouot, qui m'engagèrent à
prendre un logement au château; ce que j'acceptai. Après la messe, les
commissaires nommés pour accompagner S. M. l'Empereur des Français[1],
eurent une audience particulière. Le général Koller était envoyé pour
l'Autriche, le général Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell
pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de
Clam-Martiniz avait été adjoint au général Koller, en qualité de premier
aide-de-camp.
[Note 1: Il nous était particulièrement recommandé de lui donner le
titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.]
Chacun de nous eut une audience particulière de Napoléon. Il nous reçut
assez froidement; mais son mécontentement et son embarras furent
extrêmes, lorsqu'on lui annonça un commissaire de la Prusse; car on ne
peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'eût voulu faire disparaître
cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des
troupes prussiennes sur la route que nous avions à parcourir? Comme je
lui répondis négativement, il ajouta: _mais en ce cas, vous ne deviez
pas vous donner la peine de m'accompagner_. Je lui dis que ce n'était
pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme
je lui assurai qu'il m'était impossible de me démettre de l'honorable
commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus,
et me fit très-mauvaise mine[2]. Il accueillit le colonel Campbell; il
lui demanda avec intérêt des nouvelles de sa blessure, et à quelles
batailles il avait reçu les ordres dont il était décoré; et il prit
occasion de là, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les
plus grands éloges à lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits
détails, de son caractère et de ses habitudes; demanda au colonel
Campbell de quel pays il était; et comme celui-ci répondit qu'il était
né en Écosse, l'Empereur se mit à louer les poésies d'Ossian, et à
vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage.
[Note 2: Il témoigna aussi son mécontentement au général Koller,
d'être accompagné par un commissaire prussien; et comme le général lui
rappela que lui-même avait demandé des commissaires à toutes les
puissances alliées, l'Empereur lui répliqua vivement: _Pourquoi ne m'en
a-t-on pas envoyé aussi un de Baden, et un de Darmstadt?_]
Ce jour même était fixé pour le départ; mais Napoléon trouva un prétexte
pour le différer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la
route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare,
Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le général Bertrand fut chargé de
nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqué
était trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le
traité, Napoléon devait être accompagné; et parce que, de plus, ses
équipages, venus d'Orléans, s'étaient déjà dirigés sur Briare et l'y
attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage
beaucoup de facilités, dont il était privé en ce moment.
Il nous fallut envoyer à Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait.
Le général Caulaincourt[3] fut chargé de ce message: après avoir pris
congé de S. M., il partit avec nos dépêches auprès des autorités
françaises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'île
d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'être pas reçu en
cette île. Nous eûmes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer
par où l'Empereur désirait, et l'ordre pour que le gouverneur remît
l'île. Cet ordre n'était pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle
craignait qu'on ne lui enlevât les moyens de défense qui existaient dans
l'île; il fallut en conséquence envoyer de nouveau à Paris. Le général
Koller assura à l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait,
et le départ fut enfin fixé pour le 20. Napoléon avait fait partir,
pendant la nuit, près de cent voitures chargées de munitions de guerre,
d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et
peut-être était-ce là la vraie cause des retards qu'il avait suscités?
[Note 3: Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille
francs qu'il avait touchée à Blois sur la liste civile.]
Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la
conversation nous remarquâmes ces mots: _On vous reproche de m'avoir
constamment empêché de faire la paix: qu'en dites-vous?_ Le duc de
Bassano lui répondit: «Votre Majesté sait très-bien qu'elle ne m'a
jamais consulté, et qu'elle a toujours agi d'après sa propre sagesse,
sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc
pas trouvé dans le cas de lui en donner, mais seulement d'obéir à ses
ordres.» _Je le sais bien_, dit l'Empereur satisfait, _mais je vous en
parle, pour vous faire connaître l'opinion qu'on a de vous_.
Les généraux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les
colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le
ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui restèrent
auprès de l'Empereur jusqu'à son départ[4].
[Note 4: Les généraux de division comte Dejean, fils de
l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du
grand-chambellan furent envoyés à Paris par Napoléon, un jour avant son
départ. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'état
actuel des choses, qu'à table il se frappa plusieurs fois le front, en
disant: _Ah mon Dieu, est-il possible!_ Et quand on lui adressait la
parole, il paraissait sortir de la plus profonde rêverie; mais il
répondait toujours avec une grande politesse.]
Les généraux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagnèrent
pour rester avec lui et partager son sort. Le général Lefebvre-Desnouettes
alla l'attendre à Nevers, et ce fut là qu'il prit congé de lui.
Le mameluck Rustan, et son premier valet de chambre Constant, l'avaient
abandonné déjà depuis deux jours, après avoir reçu de lui une somme
considérable(_a_)[5].
[Note 5: Voyez les notes à la fin.]
Le 20 avril, à dix heures du matin, toutes les voitures étaient prêtes
dans la cour du château de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir
le général Koller, et lui dit ces mots: _J'ai réfléchi sur ce qui me
restait à faire, je me suis décidé à ne pas partir. Les alliés ne sont
pas fidèles aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi
révoquer mon abdication, qui n'était toujours que conditionnelle. Plus
de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de
reprendre les rênes du gouvernement. Je n'avais renoncé à tous mes
droits à la couronne que pour épargner à la France les horreurs d'une
guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son
bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le mécontentement qu'inspirent
les mesures prises par le nouveau gouvernement; voyant de quelle
manière on remplit les promesses qui m'ont été faites, je puis expliquer
maintenant à mes gardes quels sont les motifs qui me font révoquer mon
abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux
soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai
compter, n'excédera guère 30,000 hommes; mais il me sera facile de les
porter en peu de jours jusqu'à 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi
bien, sans compromettre mon honneur, dire à mes gardes que, ne
considérant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce à tous
mes droits, et les exhorte à suivre, ainsi que moi, le voeu de la
nation._
Le général Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit
un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie était une
des plus belles choses qu'il eût faites; qu'il prouvait par là qu'il
était capable de tout ce qui était grand et noble; et il le pria de lui
dire en quoi les alliés avaient manqué au traité. _En ce que l'on
empêche l'Impératrice de m'accompagner jusqu'à Saint-Tropez, comme il
était convenu_, lui dit l'Empereur. «Je vous assure, reprit le général,
que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volonté qu'elle
s'est décidée à ne pas vous accompagner.» _Eh bien, je veux bien rester
encore fidèle à ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me
plaindre, je me verrai dégagé de tout ce que j'ai promis._
Il était onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint
lui dire que le grand-maréchal lui faisait annoncer que tout était prêt
pour le départ. _Le grand-maréchal ne me connaît-il donc pas?_ dit
l'Empereur à l'aide-de-camp, _depuis quand dois-je me régler d'après sa
montre? Je partirai quand je voudrai et peut-être pas du tout._ Le
colonel Bussy sortit, et Napoléon, se promenant en long et en large dans
la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa
l'Empereur d'Autriche d'être un homme sans religion, et de travailler
tant qu'il pouvait au divorce de sa fille, au lieu de remplir son
devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se
plaignit aussi du manque de délicatesse de l'empereur de Russie à son
égard, et dit qu'il était, lui seul, cause que l'Impératrice n'avait pas
conservé la régence, et trouva ses visites à Rambouillet très-déplacées;
accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter à son
malheur. Le général Koller s'efforça de lui prouver que ces deux
souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs égards à
l'impératrice; mais Napoléon ne voulut se départir en rien de ses
plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait
toujours percer sa haine. Il cherchait à convaincre le général Koller,
que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et
la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'était
auparavant avec la France, qui, par sa prépondérance, arrêtait la Russie
dans ses plans de conquête; que le traité de Francfort était avantageux
pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donnât plus
d'étendue à son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses
ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours
été connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu
qu'avec lui, Napoléon, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il
promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas
eu d'autre but que de conclure la paix telle que les alliés l'avaient
proposée à Francfort; que le général Caulaincourt, qui avait sans doute
eu de bonnes intentions, avait abusé de ses pleins-pouvoirs, en laissant
espérer que le souverain de la France signerait jamais les conditions
prescrites par les alliés à Châtillon, quoiqu'il eût renoncé, depuis
quelque temps, à ses prétentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le
général Koller témoigna à l'Empereur son étonnement de ce qu'il n'avait
pas fait la paix à Prague ou à Dresde, où on lui avait fait des
propositions bien plus avantageuses qu'à Francfort. _Que voulez-vous_,
répondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, _j'ai eu
tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore
beaucoup de ressources......_ Puis, changeant tout à coup de discours;
_Mais, dites-moi, général, si je ne suis pas reçu à l'île d'Elbe, que me
conseillez-vous de faire?_ Le général pensa qu'il n'y avait aucun motif
de craindre qu'il ne fût pas reçu; que d'ailleurs, dans tous les cas, le
chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. _C'est ce que j'ai
pensé aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais
m'en conserveront toujours du ressentiment._--Comme vous n'avez pas
exécuté vos plans d'anéantissement de l'Angleterre, dit le général, vous
n'avez rien à redouter de cette puissance. Il fit encore observer à
l'Empereur qu'il s'exposait à perdre tous les avantages qui lui étaient
assurés par le traité du 11 avril, s'il continuait à faire difficulté de
partir: alors Napoleon le congédia en lui disant: _Vous le savez, je
n'ai jamais manqué à ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus à présent;
à moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens._ Plusieurs idées
remarquables lui échappèrent dans cette conversation, nous citons celles
qui paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait
un grand reproche de ne s'être pas donné la mort: _Je ne vois rien de
grand à finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au
jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre à son malheur non
mérité. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouvé dans plus d'un
combat, et encore dernièrement à Arcis-sur-Aube où on m'a tué quatre
chevaux sous moi_ (la vérité est qu'il n'a eu qu'un seul cheval
légèrement blessé dans cette journée). Il dit aussi: _Je n'ai pas de
reproches à me faire; je n'ai point été usurpateur, parce que je n'ai
accepté la couronne que d'après le voeu unanime de toute la nation,
tandis que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un
vil sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. Je
n'ai jamais été la cause de la perte de qui que ce soit; quant à la
guerre, c'est différent; mais j'ai dû la faire parce que la nation
voulait que j'aggrandisse la France._
Il congédia le général Koller et fit venir le colonel Campbell; il lui
parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des
Anglais.
Il accorda ensuite des audiences très-courtes au général Schuwaloff et à
moi; il n'y parla que de choses indifférentes, et à midi il descendit
dans la cour du château, où étaient rangés en ligne les grenadiers de sa
garde. Il fut aussitôt entouré de tous les officiers et des soldats; il
prononça un discours avec tant de dignité et de chaleur, que tous ceux
qui étaient présens en furent touchés(_b_). Ensuite il pressa le général
Petit dans ses bras, embrassa l'aigle impériale, et dit, d'une voix
entrecoupée: _Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours;
conservez mon souvenir._ Il donna sa main à baiser aux officiers qui
l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-maréchal.
Le général Drouot précédait, dans une voiture à quatre places, fermée;
immédiatement après était la voiture de l'Empereur; ensuite le général
Koller; après lui le général Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et
enfin moi, chacun de nous dans sa calèche; un aide-de-camp du général
Schuwaloff venait derrière moi, et huit voitures de l'Empereur, avec
tout son monde, terminaient notre cortège. Il fut accueilli partout aux
cris de _vive l'Empereur_! et nous eûmes beaucoup à souffrir des injures
que le peuple nous adressait.
Ce qui est très-remarquable, c'est que Napoléon exprimait toujours au
général Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il
écoutait avec une joie maligne, et se plaisait à répéter les traits
dirigés contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagné
jusqu'à Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de
ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous
força de voyager en deux convois.
L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers
midi, après avoir eu encore, avec le général Koller, un long entretien
dont voici le résumé: _Eh bien! vous avez entendu hier mon discours à la
vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit.
Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit
pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français._ Il loua
beaucoup l'empereur Alexandre et la manière amicale avec laquelle il lui
avait offert un asile en Russie: procédé qu'il avait, vainement
disait-il, attendu de son beau-père avec plus de droit. Il dit ensuite
qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donné, le premier,
l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on était parvenu
à exaspérer ainsi la nation prussienne, nation à laquelle il rendait
d'ailleurs toute espèce de justice. Il revint encore sur le danger que
l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui était lié d'intérêt
avec la Russie, si étroitement, que ces deux états n'en formaient pour
ainsi dire qu'un seul.
Il retint, ce jour là, le colonel Campbell à déjeûner, et lui parla
beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extrêmement la nation anglaise et
le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la présence du lord et
sans égard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier
d'ordonnance, sur la dernière campagne.
_Sans cet animal de général_, dit-il, _qui m'a fait accroire que c'était
Schwartzenberg qui me poursuivait à Saint-Dizier, tandis que ce n'était
que Wintzingerode, et sans cette autre bête qui fut cause que je courus
après à Troyes, où je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y
trouvai pas un chat, j'eusse marché sur Paris; j'y serais arrivé avant
les alliés, et je n'en serais pas où j'en suis; mais j'ai toujours été
mal entouré: et puis ces flagorneurs de préfets qui m'assuraient que la
levée en masse se faisait avec le plus grand succès; enfin, ce traître
de Marmont qui a achevé la chose.... Mais il y a encore d'autres
maréchaux tout aussi mal intentionnés, entre autres Suchet, que j'ai, au
reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans[6]._
[Note 6: Toutes les paroles de Napoléon sont en français dans
l'original.]
Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du sénat
envers lui et envers la France; accusa particulièrement le nouveau
gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait
enlevée, pour payer l'armée, mais de ce que ce gouvernement considérait
cet argent comme appartenant à la couronne, et se l'appropriait.
À quelque distance de Briare, nous rencontrâmes les équipages de cour de
Napoléon, plusieurs voitures de munitions lourdement chargées, et des
chevaux de selle, qui, d'après son ordre, devaient aller en avant, par
Auxerre, Lyon et Grenoble, à Savonne, où ils devaient s'embarquer pour
l'île d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de
ces équipages d'apparat qui n'étaient bons tout au plus qu'à montrer aux
habitans comme objets de curiosité, les chemins y étant impraticables.
Ce jour nous allâmes jusqu'à Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet
endroit fut le même qui nous avait été fait dans les villes précédentes;
on jurait après nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos
fenêtres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier _vive
l'Empereur_!
Le 22, à six heures du matin, nous partîmes. Le major Clamm arriva de
Paris, avec les ordres nouveaux des autorités françaises, pour le
gouverneur de l'île d'Elbe, qui assuraient à l'Empereur la propriété de
tout ce qui était relatif à la défense militaire, de toute l'artillerie
et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette île.
Le comte Clamm se réunit au général Koller et continua le voyage avec
nous. Les derniers détachemens de la garde, qui devaient accompagner
l'Empereur, se trouvaient à Nevers, ils l'escortèrent encore jusqu'à
Villeneuve-sur-Allier, et dès-lors Napoléon ne trouva plus que des corps
kosaques et autrichiens destinés à l'escorter. Il refusa d'être
accompagné par ces soldats étrangers pour n'avoir pas l'air d'un
prisonnier d'état, et dit: _Vous voyez bien que je n'en ai aucunement
besoin._ Il passa la nuit à Beaune, et partit, le 23, à 9 heures du
matin.
Les cris de _vive l'Empereur_ cessèrent dès que les troupes françaises
ne furent plus avec nous. À Moulins, nous vîmes les premières cocardes
blanches et les habitans nous reçurent aux acclamations de _vivent les
alliés_! Le colonel Campbell partit de Lyon en avant, pour aller
chercher à Toulon ou à Marseille une frégate anglaise qui pût, d'après
le voeu de Napoléon, le conduire dans son île.
À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla
quelques groupes qui crièrent _vive Napoléon_! Le 24, vers midi, nous
rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'Empereur et le
maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau, et tendit
les bras à Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. _Où vas-tu
comme-ça_? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, _tu vas à la
cour?_ Augereau répondit que pour le moment il allait à Lyon: ils
marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de
Valence. Je sais de bonne source le résultat de cet entretien.
L'Empereur fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et
lui dit: _Ta proclamation est bien bête; pourquoi des injures contre
moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'étant prononcé
en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'armée est de s'y
conformer. Vive le Roi! vive Louis XVIII_(_c_). Augereau alors se mit
aussi à tutoyer Buonaparte, et lui fit à son tour d'amers reproches sur
son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le
bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant Napoléon, il se
tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore
son chapeau, et se jeta dans sa voiture.
Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de
dessus sa tête, et seulement, lorsque l'Empereur fut remonté dans sa
voiture, il lui fit un geste méprisant de la main, en lui disant adieu.
En s'en retournant, il adressa un salut très-gracieux aux commissaires.
L'Empereur, toujours fidèle à son amour pour la vérité, dit au général
Koller, une heure après: _Je viens d'apprendre, à l'instant même,
l'infâme proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai
rencontré, je lui aurais bien lavé la tête._
Nous trouvâmes, à Valence, des troupes françaises du corps d'Augereau,
qui avaient arboré la cocarde blanche, et qui cependant rendirent à
l'Empereur tous les honneurs dus à son rang. Le mécontentement des
soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent à sa suite. Mais
ce fut là son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit
plus de _vivat_.
Le 25, nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de _Vive le
Roi! Vive Louis XVIII!_
Napoléon, jusque là, avait été d'une humeur très-gaie, et plaisantait
souvent lui-même sur sa situation. Entre autres choses, il disait un
jour aux commissaires, après avoir retracé avec beaucoup de franchise
les différens degrés qu'il avait parcourus dans sa carrière, depuis
vingt-cinq ans: _Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commencé
la partie avec un écu de six francs dans ma poche et j'en sors fort
riche_[7].
[Note 7: Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a été
communiquée au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs
autres faits.]
Le même jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, à
l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple
rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux
cris de _vive le Roi! Vivent les Alliés! À bas Nicolas! À bas le tyran,
le coquin, le mauvais gueux!..._ Cette multitude vomit encore contre lui
mille invectives.
Nous fîmes tout ce que nous pûmes, pour arrêter ce scandale, et diviser
la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de ces
forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les
avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que d'augmenter
encore leur misère. Enfin, d'après nos remontrances, ils se rendirent et
crurent être très-modérés en ne lui faisant plus entendre que les cris
de _Vivent les alliés, nos libérateurs, le généreux empereur de Russie,
et le bon roi Frédéric Guillaume!_ Ils voulurent même forcer le cocher
de l'Empereur à crier _vive le Roi!_ Il s'y refusa, et alors, un de ces
hommes qui était armé, tira le sabre contre lui; heureusement on
l'empêcha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attelés, on les
fit partir au grand galop et si vite que nous ne pûmes rejoindre
l'Empereur qu'à un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que
nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. À Orgon, petit village
où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple était à son comble;
devant l'auberge même où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence
à laquelle était suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de
sang, avec une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: _Tel
sera tôt ou tard le sort du tyran_(_d_).
Le peuple se cramponait à la voiture de Napoléon et cherchait à le voir
pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait
derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle et
défait, ne disait pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous
parvînmes à le sortir de ce mauvais pas.
Le comte Schuwaloff, à côté de la voiture de Buonaparte, harangua la
populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un
malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation où
il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers et qui se
voit aujourd'hui à la merci de votre générosité! Abandonnez-le à
lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est la seule arme que
vous devez employer contre cet homme, qui a cessé d'être dangereux. Il
serait au dessous de la nation française d'en prendre une autre
vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours, et Buonaparte, voyant
l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte
Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu.
À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la précaution
de se déguiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond
sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour
galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme
nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à Saint-Canat, bien après
lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple,
nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture
entourée de gens furieux qui cherchaient à ouvrir les portières: elles
étaient heureusement bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La
ténacité des femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le
leur livrer, disant: «Il l'a si bien mérité par ses torts envers nous et
envers vous-mêmes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.»
À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de
l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située
sur la grande route, et appelée _la Calade_. Nous l'y suivîmes; et ce
n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement dont il
s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur de ce
bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier;
sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de cocardes
blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son
valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer
l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était
annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce
désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où nous fûmes
frappés de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de
profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains.
Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en
sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage
arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir près
de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la chambre, il ne me
parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit
sa première position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous
fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne
pas faire soupçonner sa présence.
Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell avait
passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il
résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh.
On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui
avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune
nourriture dans la crainte d'être empoisonné. Cependant nous voyant
manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui
l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y
goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il
jetait dessous la table ce qu'il avait accepté pour faire croire qu'il
l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un flacon de
vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même avec nous.
Il parla beaucoup, et fut d'une amabilité très-remarquable avec nous.
Lorsque nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie,
il nous fît connaître combien il croyait sa vie en danger; il était
persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le
faire enlever ou assassiner dans cet endroit.
Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il pourrait
se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on
l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la poste. Il nous
déclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable, c'était de
retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de-là une autre route pour
s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à ce
projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à
Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tachâmes de le convaincre
qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des
intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits,
et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne
se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.
Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point ses
craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était
passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh! bien, lui
avait-elle dit, avez-vous rencontré Buonaparte?» _Non_, avait-il
répondu. «Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se
sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il
convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi donc, on va
l'embarquer pour son île?--_Mais, oui._--On le noyera, n'est-ce pas? _Je
l'espère bien_! lui répliqua Napoléon.» _Vous voyez donc_, ajouta-t-il,
_à quel danger je suis exposé._
Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses
irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas quelque
part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la
fenêtre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas
trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi.
La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras
extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il
tressaillait et changeait de couleur.
Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions, et comme, de temps en
temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait
témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs.
Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la
plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était
occasionné par la présence de l'Empereur Napoléon. Nous tâchions de leur
faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas
ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient
pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet
produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de
vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité qu'il
avait si rarement entendue.
Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et
nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de
marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si
nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le
général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur qui
l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une
lettre auprès du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes
dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu.
L'aide-de-camp du général Schuwaloff vint dire que le peuple qui était
ameuté dans la rue était presqu'entièrement retiré. L'Empereur résolut
de partir à minuit.
Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens, pour
n'être pas reconnu.
Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du général Schuwaloff
de se vêtir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il
était arrivé dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de nécessité,
l'aide-de-camp fût insulté, ou même assassiné à sa place[8].
[Note 8: Comme il n'est arrivé aucun mal à l'aide-de-camp qui jouait
le rôle de Buonaparte, il est suffisamment prouvé que Napoléon n'avait
plus rien à craindre et que son déguisement n'était nullement
nécessaire; il ne servit réellement qu'à le rendre ridicule et
méprisable.]
Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien,
mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de
Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur
sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff.
Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi équipé,
les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes une
répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions
marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite le
soi-disant empereur, l'aide-de-camp du général Schuwaloff, ensuite le
général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff et moi, qui avais
l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la
suite de l'Empereur.
Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême
pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait _son tyran_.
L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de
Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans
sa calèche.
Quelques gendarmes dépêchés à Aix par ordre du maire, dissipèrent le
peuple qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort
paisiblement.
Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualité
d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre
intimité avec l'Empereur auprès duquel nous étions sans cesse dans la
même chambre, nous fit découvrir qu'il était attaqué d'une maladie
galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre présence les
remèdes nécessaires; et nous apprîmes de son médecin, que nous
questionnâmes, qu'il en avait été attaqué à son dernier voyage à Paris.
Partout nous trouvâmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris
les plus vifs de _vive le Roi_! On vociférait aussi des injures contre
Napoléon, mais il n'y eut aucune tentative inquiétante.
Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la
calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin
que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le
général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit, qu'il ne
savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.
C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la
calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du
général et encensé par la fumée du cocher.
En pleine campagne, il recommença à causer avec le général et
l'entretint du nouveau plan qu'il avait formé: c'était de déposséder le
roi de Naples actuel, de replacer la véritable dynastie sur le trône, de
faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'établir lui-même
dans l'île de Sardaigne; puis tout-à-coup, abandonnant cette idée,
_Non_, dit-il, _je renonce maintenant tout-à-fait au monde politique, et
ne m'intéresse plus à tout ce qui peut arriver_. Et alors il s'étendit
beaucoup sur la manière tranquille dont il voulait couler ses jours, et
dit qu'à Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus
que des sciences. Il ajouta même, que si on lui offrait la couronne de
l'Europe, il la refuserait. _Je n'ai jamais estimé les hommes, dit-il,
et je les ai toujours traités comme ils le méritent; mais cependant les
procédés des Français envers moi sont d'une si grande ingratitude, que
je suis entièrement dégoûté de l'ambition de vouloir gouverner_[9].
[Note 9: Il paraît certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait
exécuter à l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une
lettre qui a été trouvée et dont voici un passage: «Je vous écrirai
d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque là, je vous
prie, tenez-vous bien tranquille.»]
À Saint-Maximin il déjeûna avec nous. Comme il entendit dire que le
sous-préfet d'Aix était en cet endroit, il le fit appeler, et
l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en uniforme
autrichien, j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des insultes des
Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis
que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne
trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie. C'est une méchante
race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de
crimes dans la révolution et sont tout prêts à recommencer; mais quand
il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches; jamais
la Provence ne m'a fourni un seul régiment, dont j'aurais pu être
content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis
XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils
n'auront plus rien à payer; et quand ils verront que les contributions
ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins à la révolte que
dans l'année 1790.--Vous n'avez donc pas pu contenir cette
populace?_--Le préfet ne sachant comment répondre, ni s'il devait
s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: «J'en suis tout confus,
Sire.» L'Empereur lui demanda ensuite si les droits réunis étaient déjà
abolis, et si la levée en masse aurait été difficile à opérer? «Une
levée en masse! Sire, répliqua le préfet, je n'ai jamais pu réunir la
moitié du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.»
Napoléon recommença alors ses invectives contre les Provençaux et
congédia le préfet.
Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait
jamais rien de la nation française, s'il la traitait avec trop de
ménagement. _Puis_, continua-t-il, _il faut nécessairement qu'il lève
des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la
haine de ses sujets._
Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce
pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes
qui devaient être pendus, pour avoir porté la cocarde blanche. _Je les
sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui_,
continua-t-il, _ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui
d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est
l'inconstance du peuple français!_
Nous apprîmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards
autrichiens; et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre
au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'Empereur
jusqu'à Fréjus. Cette caution le tranquillisa singulièrement; mais
malgré cela il garda toujours le plus strict incognito.
Il fut surtout très-content de ce que le général Koller consentit à
passer pour lui dans une conversation que ce général eut avec un
officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que
Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuadé que
c'était à l'Empereur lui-même qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir
qu'un général autrichien, quelque instruit qu'il fût, pût avoir des
notions aussi justes sur l'île de Corse. Napoléon, voyant son erreur,
pria le général de ne pas le désabuser.
Nous arrivâmes après le dîner dans la maison de M. Charles, législateur.
Cette campagne est située près de Luc; la princesse Pauline Borghèse,
soeur de l'Empereur, y séjournait depuis quelque temps. Elle frissonna
au récit des dangers que son frère avait courus dans son voyage, et ne
pouvait croire aux déguisemens qu'il avait été obligé d'employer. Dès ce
moment, elle résolut de l'accompagner à l'île d'Elbe et de ne plus
l'abandonner.
Elle avait eu d'abord beaucoup de peine à se persuader les grands
événemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut
impossible de se refuser à leur authenticité, elle s'écria: «Mais, en
ce cas, mon frère est mort?» On la convainquit que l'Empereur se portait
bien, qu'on lui avait assuré un très-beau traitement, et qu'il était en
route pour se rendre à sa nouvelle destination. «Comment, dit-elle, il a
pu survivre à tout cela? C'est-là la plus mauvaise des nouvelles que
vous venez de me donner». Elle tomba alors sans connaissance, et ne
revint à elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'était
ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour même avec son frère,
augmenta encore son état de mauvaise santé.
Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux
lieues à faire pour se rendre à Fréjus. Avant de partir, elle nous fit
prier de venir chez elle. Nous lui fûmes présentés par le général
Bertrand; elle nous entretint avec la grâce qui lui est connue, puis
elle nous quitta en disant qu'elle espérait nous voir le lendemain à
Fréjus[10].
[Note 10: Elle a exprimé combien elle avait eu de plaisir à
rencontrer ici son frère, parce qu'elle l'avait empêché d'exécuter un
projet dont il était imbu, et qui sans doute l'aurait précipité dans
l'abîme. Ce projet était peut-être relatif à la lettre dont nous avons
parlé plus haut.]
Nous y arrivâmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards
autrichiens qui nous avaient escortés, depuis cet endroit jusqu'à
Fréjus, continuèrent le service auprès de l'Empereur. Dès qu'il se vit
ainsi entouré de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme
et se replaça dans sa voiture. Ses équipages étaient aussi arrivés, non
sans peine, un jour plus tôt que nous à Fréjus. Ils avaient traversé la
ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient
n'avaient pu échapper au danger d'être pillés qu'en cachant tout ce qui
pouvait faire soupçonner qu'ils étaient de la suite de Napoléon: ils
ôtèrent leurs habits de livrée, mirent des cocardes blanches, et
jetèrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: _Vive le Roi! vive
Louis XVIII! à bas l'Empereur! à bas Nicolas!_ On avait trouvé le moyen
d'avertir l'Empereur de cette scène, et c'est pourquoi il avait pris
tant de précautions.
Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitté au Luc, et il est
probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de
s'approprier la cassette du maître d'hôtel de l'Empereur, qui était
chargé des dépenses du voyage, et auquel il restait à peu près soixante
mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.
Nous trouvâmes à Fréjus le colonel Campbell, qui était arrivé de
Marseille avec la frégate anglaise _the Undounted_ (l'Indompté). Ce
bâtiment était commandé par le capitaine Asher, et était destiné à
escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espèce
d'attaque. Selon le traité, Buonaparte devait être conduit dans une
corvette, et il fut très-mécontent de ne trouver que le brick nommé
l'_Inconstant_, qui devait recevoir son souverain détrôné et lui rester
en toute propriété.
Après mille indécisions, nous le vîmes avec plaisir se résoudre enfin à
s'embarquer sur une frégate anglaise, et à ne faire aucun usage du
brick qui lui était destiné. _Si le gouvernement, dit-il, eût su ce
qu'il se doit à lui-même, il m'aurait envoyé un bâtiment à trois ponts,
et non pas un vieux brick pourri[11], à bord duquel il serait au-dessous
de ma dignité de monter._
[Note 11: Ce brick n'était nullement en mauvais état: j'appris à mon
passage à Toulon, qu'il ne s'était point trouvé, dans le port, de
corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui
était destinée l'attendait à Saint-Tropez.]
Le capitaine français, scandalisé du peu de cas que l'Empereur faisait
de son bâtiment, repartit sur le champ pour Toulon.
L'Empereur n'invita à dîner que les commissaires, le comte Clamm et le
capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignité
impériale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme
celui-ci ne parlait pas très-facilement français, Campbell leur servit
d'interprète. Il nous parla avec une rare franchise des plans
d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, à nos propres
dépens; il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second
Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable à celui de Cherbourg: il
voulut aussi nous faire connaître ce que personne n'avait encore
remarqué, c'est que l'Elbe avait la même profondeur que l'Escaut, et
qu'on pouvait construire à son embouchure un port semblable à celui dont
il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout formé de
faire dans ses états une conscription pour la marine, de même que celle
qui avait lieu pour les armées de terre. _Et_, dit-il, _si j'avais
employé les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre
l'Angleterre, je l'aurais renversée en deux ans de temps. Car_,
disait-il, _c'était-là mon unique but. Dans la position où je me trouve
maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible
de rien exécuter._ Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacité en
parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son armée de
Hambourg et des mortiers qui se trouvaient à Hyères, avec lesquels il
pouvait jeter des bombes à trois mille pas, que l'on eût cru que tout
cela lui appartenait encore.
Après le dîner, il prit congé du général Schuwaloff et de moi; il nous
remercia des soins que nous lui avions donnés pendant son voyage, et
parla ensuite avec beaucoup de mépris du gouvernement français. Il se
plaignit surtout au général Koller des injustices dont on l'accablait;
de ce qu'on ne lui avait laissé qu'un seul service en argent, que six
douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge
et de son argenterie, ainsi qu'une quantité de meubles et de choses
qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas
reconnaître son droit exclusif sur le _régent_, qu'il avait retiré de
Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant
avait été en effet mis en gage pour 400,000 écus, chez les juifs de
Berlin par le gouvernement français. Il pria le général de porter sa
plainte à son Empereur et à celui de Russie, espérant qu'avec l'aide de
ces princes, justice lui serait rendue.
Ce même soir, nous écrivîmes encore deux fois au gouverneur français de
l'île d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendît aux ordres qu'on lui
envoyait, et pour qu'il livrât la place sans difficultés à Napoléon.
Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses
équipages; mais il se trouva incommodé, et partit seulement à neuf
heures du soir, après avoir encore demandé à parler, au général
Schuwaloff et à moi. Comme le général avait déjà pris les devants pour
se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit congé que de moi
seul; il me remercia encore une fois des attentions particulières que
j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse.
Le général Schuwaloff se rendit à bord de la frégate, comme Napoléon y
était déjà, et l'Empereur le chargea de présenter ses hommages à
l'empereur Alexandre.
Les hussards autrichiens l'accompagnèrent jusqu'au port de Saint-Raphau,
le même où il avait abordé, quatorze ans auparavant, à son retour
d'Égypte. Il fut reçu avec les honneurs militaires, et vingt-quatre
coups de canon furent tirés[12].
[Note 12: Ces coups de canon ne furent pas tirés pour lui, mais
douze en l'honneur du feld-maréchal-lieutenant baron Koller, et douze
pour le général comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur,
afin qu'il ne fît pas de nouvelles difficultés pour s'embarquer s'il
connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple
particulier et non comme empereur.]
Deux heures après, la frégate cingla. Le général Koller, le colonel
Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du général Koller,
accompagnèrent l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe. Sa suite se composait
des généraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux
fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un médecin, M.
Fourrau; deux secrétaires, un maître d'hôtel, un valet de chambre, deux
cuisiniers et six domestiques.
Le général Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui coûtait, et
ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers
l'Empereur.
Le général Drouot, au contraire, montra constamment le même courage et
la même gaîté. On m'a assuré que l'Empereur avait voulu lui donner cent
mille francs, et qu'il les avait refusés, en lui disant que s'il
acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sincère
dévouement qu'à un vil intérêt. Le reste de son monde ne paraissait le
suivre que pour conserver son traitement.
Le général Schuwaloff et moi partîmes, la même nuit, de Fréjus, et je
revins directement à Paris par Toulon et Marseille.