Mon histoire tire à sa fin. Les soixante ans qui suivent peuvent se
conter brièvement: il n'y a que des événements communs.
Le dimanche après notre mariage, sans plus tarder, je m'en fus avec ma
Bertrille à Fanlac pour rendre nos devoirs au chevalier de Galibert et à
sa soeur. Quoique je leur eusse mandé que je prenais femme, ce n'était
pas suffisant. Mais, arrivés là-bas, la veuve de Séguin le tisserand
nous dit que la demoiselle Hermine était morte il y avait un an à la
Saint-Martin. Quant à son frère il était toujours là, bien vieilli tout
de même et attristé de la mort de sa soeur. Nous le trouvâmes dans le
salon à manger, devant un grand feu de bûches, se chauffant les jambes
où il avait des douleurs qui lui faisaient serrer les dents quelquefois.
Mais ça ne l'empêcha pas de nous faire un bon accueil et de nous régaler
de quelques vieux dictons, quoique à mon avis il ne les plaçât pas aussi
à propos que dans le temps.
--Ah! te voilà, maître Jacques! fit-il en réponse à mon salut et
celle-ci est ta femme, je parie?
--Eh! oui, monsieur le Chevalier.
--Alors vous êtes de la religion de saint Joseph: quatre sabots devant
le lit!
Nous rîmes un peu et lui continua:
--Puisque tu es entré en ménage, Jacquou, rappelle-toi comme l'homme se
doit gouverner: «Compagnon de sa femme et maître de son cheval...» Tout
doit être commun entre vous autres, le malheur et le bonheur, aussi bien
que les choses du train ordinaire de la vie, comme le marque le dicton
familier:
_Boire et manger, coucher ensemble,
C'est mariage, ce me semble._
Là-dessus, le chevalier me demanda où j'étais maintenant et ce que je
faisais.
Quand je le lui eus dit:
--Ce n'est pas le Pérou, fit-il, mais vous êtes jeunes tous deux, et
vous vous tirerez d'affaire:
_Pauvreté n'est pas vice.
Est assez riche qui ne doit rien._
Ayant jeté ces deux sentences coup sur coup, le chevalier se leva en
s'appuyant sur les bras de son fauteuil; puis, s'aidant de sa canne, il
passa à la cuisine et appela:
--Holà! Seconde!
La chambrière, qui était dans la cour, arriva.
--Il te faut faire déjeuner ces deux jeunes gens, tu entends?
--Bien, monsieur le Chevalier.
Et lui, se tournant vers moi, dit en manière d'explication:
--La pauvre Toinette est morte six mois avant ma soeur.
Il resta un moment pensif, et ajouta:
_--On trouve remède à tout, fors qu'à la mort._
Et là-dessus, il s'assit près du feu, tandis que la Seconde taillait la
soupe.
Et lorsqu'elle fut trempée, tandis que nous mangions, le bon chevalier
me parlait du temps passé, et prenait plaisir à rappeler ses souvenirs.
Il m'entretint longuement du curé Bonal, et finit par conclure ainsi:
--C'était un homme et un prêtre, celui-là! Aussi les pharisiens
l'ont-ils persécuté.
Puis, entre autres choses, il me demanda ce qu'étaient devenus les
Nansac. Quand je lui eus dit que tous avaient disparu, hormis la plus
jeune demoiselle qui était restée chez sa mère nourrice, il fit:
--Elle saura bien s'arranger:
_--Belle fille et vieille robe trouvent toujours qui les accroche._
Sur les deux heures, au moment de repartir, le chevalier me dit:
--Tu sais, Jacquou, si jamais tu étais dans une passe à avoir besoin
d'aide, fais-le-moi savoir.
--Grand merci, monsieur le Chevalier, pour cette parole, et grand merci
mille fois pour toutes vos bontés passées, desquelles je vous serai
reconnaissant tant que j'aurai vie au corps. Ça n'est point probable que
ça arrive, je suis trop petit pour ça, mais si, de mon côté, je pouvais
vous être utile en quoi que ce soit, ce serait de bien bon coeur.
--Merci, mon Jacquou! ça n'est pas de refus:
_On a souvent besoin d'un plus petit que soi._
«Allons, adieu, mes droles!
--Bonsoir, monsieur le Chevalier, et bien de la santé nous vous
désirons.
--Quel brave homme! me disait ma femme en nous en allant, et qu'il est
plaisant avec ses ricantaines et ses proverbes!
--Et si tu avais connu sa soeur, donc! Celle-là, c'était une sainte.
Pauvre demoiselle, qui m'a fait mes premières chemises quand je suis
arrivé à Fanlac!... Je ne me consolerai jamais de n'avoir pas été à son
enterrement!
Guère de temps après mon mariage, je compris que de travailler, par-ci
par-là, à la journée, gagnant quelques sous, chômant souvent, et réduit
à m'aider pour vivre de quelques petits ouvrages, c'était chose trop
incertaine et ingrate, maintenant que j'étais en ménage, et que mieux
vaudrait avoir un état, ou entreprendre un travail où ma petite capacité
pourrait me servir plus profitablement que dans le métier de journalier.
Comme je n'approuvais qu'à demi le proverbe que le chevalier disait
parfois en riant:
_Qui croit sa femme et son curé
Est en hasard d'être damné..._
J'en causai donc à notre Bertrille, qui fut bien de mon avis.
Là-dessus, ayant ouï dire que le neveu de Jean cherchait quelqu'un pour
l'aider, j'allai le trouver et nous fîmes nos conventions: me voilà
devenu charbonnier.
Lorsqu'on a la raison et qu'on a bonne envie d'apprendre quelque chose,
ça va vite: aussi mon apprentissage ne fut pas long. Il faut dire aussi
que l'état n'est pas de ceux pour lesquels il faut une grande habileté
de main: c'est surtout l'expérience qui fait le bon charbonnier, jointe
à un savoir-faire qu'on attrape assez facilement avec un peu d'idée.
Au reste, il ne faut pas croire que l'état soit aussi désagréable qu'il
est noir; il ne faut pas se fier aux apparences. Ainsi beaucoup, sans
doute, préféreraient le métier de boulanger comme plus propre que celui
de charbonnier; quelle différence pourtant! Être enfermé dans un fournil
où il fait une chaleur d'enfer, suer et geindre toute la nuit, courbé
sur la maie; se griller la figure pour enfourner, et aller se coucher
quand les autres se lèvent, en voilà-t-il pas un beau métier! Parlez-moi
d'être charbonnier.
* * * * *
Pour moi, cet état me convenait bien, parce qu'on est seul dans les
bois, et qu'on vit là tranquille, sans avoir affaire que rarement aux
gens. Il y en a qui ont besoin de la société des autres, qui veulent se
mêler à la foule, à qui il faut des voisinages, des nouvelles, des
échanges de platusseries ou plats propos; moi pas, et il me paraît que
c'est un malheur que de ne pas savoir vivre seul. Les hommes rassemblés
valent moins qu'isolés. Il en est du moral comme du physique, les
grandes réunions humaines sont malsaines pour l'esprit et le coeur,
comme pour le corps. Les citadins ont beau se jacter de tel avantage, de
ceci, de cela et du reste, les pauvres gens n'en crachent pas plus loin
que nous. Aussi, quand j'ois vanter l'habitation des villes, il me
semble qu'on me dévide les tripes sur un dévidoir en bois d'érable,
arbre que nous appelons _azéraü_.
Or donc, pour en revenir, rien n'était plus plaisant pour moi que ce
travail en plein air, sous le soleil, et la surveillance des fourneaux à
la clarté des étoiles. Ça n'est pas un travail qui empêche de penser; au
contraire, on en a tout le loisir, et les sujets ne manquent pas. Que de
fois, la nuit, levant la tête et voyant briller sur le bleu sombre du
ciel ces millions de soleils perdus dans des profondeurs immesurables,
je me suis pris à rêver. Et que de fois j'ai admiré ces astres qui se
meuvent dans l'infini, et, exacts comme une horloge bien réglée,
viennent passer à tel point de l'espace où ils doivent passer! A force
de les observer, j'ai fini par connaître l'heure à leur position, aussi
bien qu'avec une montre. Je ne sais rien de plus beau que de voir
l'étoile du soir monter lentement sur l'horizon. Bien souvent, seul, au
milieu des bois, j'ai suivi son ascension superbe dans le firmament, en
me disant que, peut-être, sur cet astre quelque charbonnier surveillant
ses fourneaux dans une Forêt Barade quelconque contemplait la Terre,
comme moi, terrien, sa planète.
On me dira peut-être: «Tout ça, c'est très joli avec le beau temps; mais
quand il pleuvait?...»
Eh bien! quand il pleuvait, je me mettais à l'abri dans ma cabane; et
puis j'avais une bonne peau de bique qui me gardait de la pluie. Un peu
d'eau, ce n'est pas une affaire, et de temps en temps, je ne la déteste
pas.
Reprenons. J'aimais aussi à observer ce qui se passait autour de moi, à
connaître les moeurs et habitudes des bêtes et des oiseaux. J'épiais le
hérisson chassant les serpents; l'écureuil à la recherche de la faîne,
le renard glapissant sur une voie de lièvre; la belette et la fouine
surprenant les couveuses dans le nid; les loups rôdeurs sortant de leur
fort à l'heure où se lèvent les étoiles, et rentrant le matin après
avoir mangé quelque chien resté dehors autour d'un village. Il m'est
arrivé de passer de longs moments à épier le manège de quelque animal
qui ne me voyait pas.
Une chose bien curieuse, c'est de voir les oiseaux faire leur nid. Leur
adresse à tisser la mousse, la laine, l'herbe, le crin, est étonnante
aussi bien que la rapidité avec laquelle ils ont achevé. Je connaissais
tous les nids: celui de l'alouette qui fait le sien à terre dans
l'empreinte d'un sabot de boeuf, et qui le cache si bien que souvent le
moissonneur passe dessus sans le voir; celui du loriot, suspendu entre
les deux branches d'une fourche; celui du roitelet bâti en forme de
boule, avec un petit trou pour l'entrée; celui de la mésange, que nous
appelons _sanzille_, où quinze à dix-huit petits sont pressés l'un
contre l'autre dans un trou de châtaignier; celui de la tourterelle, qui
est fait de quelques branchettes croisées sans plus. Rien qu'en voyant
un oeuf, je pouvais dire sans me tromper de quel oiseau il était;
cependant, il y en a beaucoup d'espèces dans nos pays.
J'aurais voulu savoir aussi le nom de cette grande quantité de plantes
qui foisonnent chez nous; je dis: leur nom français, car de nom patois,
la plupart n'en ont pas, à ma grande surprise. Mais si je ne savais pas
le nom de toutes, je les connaissais, au moins beaucoup, par leur forme,
le moment de leur floraison, et puis par leurs qualités utiles ou
nuisibles, comme, par exemple: l'herbe aux blessures ou plantain;
l'herbe aux chats, qui les met en folie; l'herbe aux cors; l'herbe du
diable, pour les conjurations; l'herbe aux engelures; l'herbe à
éternuer; l'herbe à guérir les fièvres; l'herbe aux fous; l'herbe qui
guérit la gale; l'herbe aux gueux, ou clématite; l'herbe aux
ivrognes:--ivraie en français ou _virajo_ en patois;--l'herbe aux
ladres; l'herbe aux loups, qui est un poison; l'herbe à soigner les
humeurs froides; l'herbe des sorciers, qui est la mandragore; l'herbe à
lait, pour les mères nourrices qui en manquent; l'herbe de saint Fiacre,
ou bouillon blanc; l'herbe à tuer les poux; l'herbe à chasser les puces;
l'herbe pour les panaris; l'herbe de saint Roch, qu'on attache au joug,
le jour de la bénédiction des bestiaux; l'herbe à la teigne, ou bardane;
l'herbe aux verrues; enfin, pour en finir, les cinq herbes de la
Saint-Jean, dont on fait ces croix clouées aux portes des étables;
herbes qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on veut réussir en quelque chose
de conséquence.
Sans doute, on ne viendra pas me dire que ma vie dans les bois n'était
pas plus libre, plus santeuse, et plus intelligente, cent fois, que
celle des gens de ma condition dans les villes, où ils ont un fil à la
patte, bien court, des maladies inconnues chez nous, et qui ne
distinguent pas, tant seulement, le seigle de l'avoine. Mais quand même
on me le dirait, je n'en croirais du tout rien.
On pense bien qu'étant toujours dehors et dans les bois, je n'avais
garde d'oublier la chasse. Et, en effet, je l'aimais toujours de
passion, et mon fusil était toujours dans la cabane, chargé, tout prêt.
Seulement il ne faut pas croire que lorsqu'on est au travail, et qu'on a
des fourneaux allumés, on puisse faire péter le bâton percé aussi
souvent qu'on veut: ce n'est que toutes les fois qu'on peut.
Tout de même, j'avais quelquefois de bonnes aubaines, comme lorsque
j'enlevai toute une nichée de louveteaux dans la forêt, du côté du
Cros-de-Mortier. Ma femme les porta à Périgueux dans un panier, gros
comme des petits chiens de trois semaines, et on lui donna la prime, qui
nous servit bien pour faire un peu arranger notre baraque de maison et y
faire ajouter une chambre.
Je tuai encore, depuis, quelques sangliers, à l'affût ou au passage, et
puis trois autres loups, par le moyen que voici: à la saison, qui est
l'hiver, j'appelais les loups en hurlant dans mon sabot, comme une louve
en folie. Je l'imitais si bien qu'une nuit, de l'endroit où j'étais
embusqué, je vis quatre beaux loups arriver, qui jetaient des hurlements
de réponse, et bientôt commencèrent à tourner autour les uns des autres
en grondant, le poil hérissé, jaloux, comme font les chiens. Je les
accordai tous d'un coup de fusil qui en laissa un sur place.
Les curieux diront peut-être: «Tout à l'heure, vous parliez de votre
femme; et que faisait-elle, tandis que vous étiez dans le bois à faire
le charbon?»
Eh bien! moi, je n'étais pas de ces tâte-poules qui ne peuvent pas
quitter les cotillons de leur femme. Certainement je l'aimais bien, mais
il n'est pas besoin pour montrer son affection de se cajoler tout le
temps: lorsqu'il le fallait donc, nous nous séparions sans grimaces.
C'est bien vrai aussi, que je n'étais pas comme les _chabretaïres_ ou
ménétriers qui ne trouvent de pire maison que la leur, accoutumés qu'ils
sont à faire noce partout où ils vont; au contraire, je revenais
toujours avec plaisir chez nous.
Mais dans les premiers temps, pendant que j'étais à mettre en charbon
une coupe du côté du Lac-Viel, ma femme venait me trouver et restait
avec moi deux ou trois jours, puis s'en retournait aux Ages voir si rien
n'avait bougé, et revenait après, apportant du pain, ou ce qui faisait
besoin. Dans la journée, elle m'aidait des fois à monter un fourneau, ou
bien filait sa quenouille lorsqu'il était allumé. Et puis elle faisait
la soupe et attisait le feu sous la marmite qui pendait entre trois
piquets assemblés par la cime. Le soir venu, nous soupions aux clartés
du brasier, et ensuite nous nous couchions dans la cabane sur des
fougères et des peaux de brebis. Il me fallait me relever quelquefois,
pour aller voir aux fourneaux, mais je laissais ma femme reposer
tranquillement, gardée par le chien couché en travers de la porte: je ne
puis me tenir de le redire, c'était là une jolie vie, libre, saine et
forte.
* * * * *
Ainsi faisions-nous au commencement que nous fûmes mariés; mais lorsque,
neuf mois plus tard, ma femme eut un drole, elle le portait avec elle,
et après qu'il avait tété son aise, le couchait dans la cabane où il
dormait tout son saoul. Tant qu'il n'y en eut qu'un, ça alla bien; mais
lorsque le second survint, va te faire lanlaire! il lui fallut rester
aux Ages, et tenir le dernier-né, tandis que l'autre commençait à
marcher, pendu à son cotillon, et mon pauvre Jacquou fut obligé de
rester seul au milieu des bois, et de cuire sa soupe lui-même. Et à
mesure que le temps passait, tous les deux ans, deux ans et demi, à peu
près, il y avait un autre drole à la maison, de manière que, pour ma
femme, il ne fut plus question de la quitter, jusqu'à ce que l'aîné,
ayant sept ou huit ans, gardait les plus petits.
Je ne travaillais, d'ailleurs, pas toujours dans les environs, ni même
dans la Forêt Barade, quoique ce fût là mon renvers ou quartier. J'étais
quelquefois au loin, dans la forêt de Vergt, ou dans celle du Masnègre,
entre Valojoux et Tamniers: même jusqu'à la Bessède, près de Belvès, et
dans la forêt de Born, j'ai entrepris de faire du charbon,
principalement pour les forges. Ainsi, par force, nous avions pris, ma
femme et moi, l'habitude d'être quelquefois séparés; mais ça n'empêchait
pas que nous nous aimions tout autant comme auparavant. Si j'osais, je
dirais même que ces petites absences retrempent l'affection, qui languit
lorsqu'on ne se quitte jamais.
Notre position n'était guère changée depuis notre entrée en ménage. Dès
longtemps déjà, le neveu de Jean avait vendu sa maison des Maurezies et
son morceau de bien, et s'en était allé du côté de Salignac, en sorte
que j'étais seul de charbonnier dans le pays. J'avais pris un garçon, le
travail le requérant, mais ça ne veut pas dire pour ça que nous fussions
riches, car il fallait du pain, et beaucoup, pour tous ces droles qui
avaient grand appétit, et puis des habillements. Encore que jusqu'à
l'âge de vingt ans ils aient marché tête et pieds nus, sauf que l'hiver
ils mettaient des sabots, il leur fallait bien aussi en tous temps des
culottes et une chemise, et, lorsqu'il faisait froid, une veste. C'est
vrai que, à mesure qu'ils grandissaient, la vêture passait à celui qui
venait après, comme âge, de sorte que, en arrivant au dernier, ce
n'étaient plus que des loques rapiécées de partout, mais propres tout de
même. Ce qui donnait le plus de mal à ma femme, c'était la toile pour
faire des chemises et des draps: l'hiver elle veillait tard et filait
tant qu'elle pouvait, mettant des prunes sèches dans sa bouche pour
avoir de la salive. L'entretien des droles et leur nourriture, tout ça
donc coûtait, sans compter que nous avions été obligés d'acheter bien
des choses: un cabinet pour serrer les affaires, une maie, et un autre
lit pour tous ces droles, où ils couchaient les uns en long, les autres
en travers, en haut et aux pieds.
Le vieux brave curé de Fossemagne, lorsqu'on les lui présentait à
baptiser les uns après les autres, à mesure qu'ils venaient au monde,
disait en riant:
--Ah! ah! j'ai été jovent! j'ai eu bonne main!
Et pour le prix, c'était toujours le même: rien.
Mais aussi, à l'occasion, ma femme lui portait ou envoyait un lièvre, ou
une couple de palombes à la saison du passage, ou un beau panier de
champignons, oronges, bolets ou cèpes, ou quelque petit cadeau comme ça,
pour lui marquer notre reconnaissance.
Quoique n'étant pas riches, nous étions tous gais et contents plus que
si nous avions eu cent mille francs. Je ne pensais plus qu'à ma femme, à
mes enfants et à mon ouvrage. Et en songeant au travail, c'était encore
penser aux miens, puisque je travaillais pour les nourrir. Je n'avais
pas oublié le passé pourtant, mais il n'était plus toujours devant mon
esprit occupé des choses du présent.
Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer, il se
réveillait vivace, et cela me reportait en arrière, aux temps malheureux
de mon enfance et de ma jeunesse. En me souvenant de telle canaillerie
du comte, je sentais encore la haine gronder en moi, comme un chien
qu'on ne peut apaiser. Lorsque aussi je passais à des endroits où je
m'étais rencontré avec la Galiote, je me rappelais la fièvre d'amour qui
me brûlait alors, et j'avais quelque peine, rassis maintenant, dans la
plénitude de mon affection pour ma femme, à comprendre ma folie
d'autrefois. Elle avait quitté le pays vers le temps de la naissance de
mon aîné, car son frère et ses soeurs, besogneux d'argent, avaient voulu
vendre le domaine où elle demeurait. Où était-elle allée? avait-elle
fini par mal tourner comme ses soeurs? Je ne l'ai jamais su; cela se
peut, mais j'aime mieux croire que non, car elle valait mieux qu'elles.
Quant au comte, on dit dans le pays, à l'époque, qu'après avoir vécu
quelque temps de charités, pour ainsi dire, piquant l'assiette dans les
châteaux, ou chez dom Enjalbert, et traînant partout une misère
honteuse, il s'était réfugié à Paris chez sa fille aînée, qui était une
bonne tireuse de vinaigre, et finalement était mort à l'hôpital.
C'est bien comme disait le chevalier:
_Cent ans bannière, cent ans civière!..._
Quelques années après notre mariage, je parlais avec ma femme des quatre
terribles jours que j'avais langui dans les oubliettes de l'Herm, et
quoique ce ne fût pas la première fois, comme toujours en oyant ce
récit, elle joignit les mains avec des exclamations pitoyables. Elle
voulut connaître l'endroit, et, un dimanche, nous fûmes à l'Herm en nous
promenant.
Arrivé devant ces ruines habitées maintenant par les chouettes et les
ratepenades, un mouvement d'orgueil me monta en voyant mon ouvrage, en
songeant que moi, pauvre et méprisé, j'avais vaincu le comte de Nansac,
puissant et bien gardé. Lorsque ma femme vit, dans le pavé de la prison,
cette manière de trappe de pierre, ce trou noir par lequel on m'avait
descendu dans les ténèbres de la basse-fosse, elle eut un frémissement
pénible et recula d'horreur.
--O mon pauvre homme! Comment as-tu pu vivre quatre jours et quatre
nuits là dedans!
En sortant de l'enceinte du château, je trouvai ce garçon qui avait fait
le guet le soir de l'incendie. Il était marié dans le village
maintenant, et il nous fallut de force entrer boire un coup chez lui.
Là, tout en trinquant, nous parlâmes de cette nuit où nous avions fait
justice de cette famille de loups, et alors lui me dit:
--Je ne comprends pas comment les gens du pays ont pu supporter toutes
ces misères si longtemps! le diable me flambe, je crois que sans toi
nous serions encore sous la main de ces brigands!
--A la fin, sans doute, quelqu'un en aurait bien débarrassé le pays,
répondis-je.
--Peut-être; mais, en attendant, tu l'as fait! Et tu en porteras les
marques jusqu'à la mort,--ajouta-t-il en regardant les cicatrices des
balles à ma joue.
Et après avoir trinqué une dernière fois, je m'en retournai aux Ages
avec ma femme.
Une autre fois, nous en allant ensemble à la foire du 25 janvier à
Rouffignac acheter un petit cochon,--parlant par respect,--je lui fis
voir la tuilière où j'avais passé de si terribles moments, lors de la
mort de ma mère. Mais depuis ce temps, il y avait des années, la
charpente et la tuilée s'étaient effondrées, entraînant les murs de
torchis, en sorte que la maison n'était plus qu'un amas de décombres, un
pêle-mêle de terre, de pierres, de débris de tuiles, recouvert de ronces
et d'herbes folles, d'où sortaient des bois pourris à moitié, comme les
ossements de quelque animal géant enseveli sous ces ruines.
Et là, je lui dis les horribles angoisses que j'avais éprouvées, moi
tout jeunet, en voyant ma mère affolée mourir dans les affres de la
désespérance.
--Pauvre! fit-elle, tu n'as pas été trop heureux dans tes premiers ans.
--Non, mais maintenant, s'il plaît à Dieu, les mauvais jours sont
passés, sauf les accidents vimaires.
Elle ne dit rien et nous continuâmes notre chemin.
Lors de ma dernière allée à Fanlac avec ma femme, j'avais bien
recommandé au vieux Cariol de me faire savoir s'il arrivait quelque
chose au chevalier. Cela m'avait causé, comme je l'ai dit déjà, beaucoup
de regret, et même une véritable peine, de n'avoir pas été à
l'enterrement de la bonne demoiselle Hermine. Il me semblait, quoique ce
ne fût pas de ma faute, que j'avais manqué à mon devoir, et je ne
voulais pas récidiver. Un matin donc, un drolar arriva aux Ages de la
part de Cariol, nous porter la nouvelle que le chevalier était mort. En
ce temps-là, nous avions déjà plusieurs enfants, de manière que, l'aîné
étant déjà grandet, ma femme l'envoya me prévenir du côté de Fagnac où
j'étais. Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m'en vins vite à la
maison où, ayant pris mes meilleurs habillements, je partis pour Fanlac,
où je fus rendu tout juste pour l'enterrement.
Ce que c'est que d'être un brave homme! Toute la paroisse était là:
vieux, jeunes, hommes, femmes, petits droles, et, avec ça, beaucoup de
nobles et de messieurs de Montignac et des environs. Tous les hommes
voulurent aider à le porter au cimetière ou du moins toucher son
cercueil. Le curé n'était plus celui qui avait remplacé Bonal: les gens
le détestaient tellement qu'il avait été obligé de partir, comme je l'ai
dit. Son successeur, qu'on avait envoyé deux ans après, fit un beau
prêche sur la tombe du chevalier, et le loua comme il le méritait.
Lorsqu'il annonça que, par testament, le défunt avait donné tout son
avoir aux pauvres de la paroisse, ce fut un long murmure de bénédictions
de tous, et les bonnes femmes s'essuyèrent les yeux. Malheureusement, ce
n'était pas le diable, ce qu'il donnait, le brave homme, car il ne lui
restait guère vaillant et bien liquide qu'environ vingt-cinq ou
vingt-six mille francs, à ce qu'il paraît, le bien étant fortement
hypothéqué. Ce n'est point par dissipation ou désordre que le chevalier
et sa soeur avaient mangé leur avoir, c'était par bonté. Lui, n'avait
jamais su refuser cent écus en prêt, à un homme dans le besoin; et,
confiant comme un enfant, il avait souvent mal placé son argent, ou
négligé de prendre les précautions nécessaires. De même pour les
pauvres; le frère et la soeur avaient toujours donné sans compter: aussi
mangeaient-ils leur bien, petit à petit, et depuis des années vivaient
plus sur le fonds que sur le revenu. Du reste, même pour ceux qui y
regardent de près, il est forcé que les fortunes se fondent, si quelque
source, industrie, mariage ou héritage ne les renouvelle pas. Un petit
noble campagnard comme le chevalier, qui au commencement de ce siècle
était riche avec deux mille écus de revenu, se trouvait gêné trente ans
plus tard, et serait pauvre aujourd'hui. Si avec ça il survient quelques
mauvaises années, ou de grosses réparations à faire, il faut emprunter;
les dettes font la boule de neige, et c'est la ruine totale.
Quelque temps après l'enterrement du chevalier, je revenais des Ages, et
m'en allais voir une coupe du côté de La Bossenie, lorsque sur le
sentier, à une centaine de pas, je vis venir vers moi une vieille en
guenilles, toute courbée, avec un bâton à la main et un bissac sur
l'échine. A mesure qu'elle approchait, je me disais: «Qui diable est
cette vieille?» Et tout d'un coup, quoiqu'elle fût fort changée, maigre
comme un pic, à son nez pointu, à ses yeux rouges, je reconnus la
Mathive, et ma haine pour cette coquine de femme se réveilla soudain. En
me joignant, elle releva un peu la tête, et, m'ayant reconnu aussi,
s'arrêta.
--O Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse!
--Tant mieux! tu ne le seras jamais assez à mon gré!
--Guilhem m'a tout mangé,--continua-t-elle en s'essuyant les yeux,--et
maintenant je cherche mon pain...
--Vieille gueuse! depuis la mort de la pauvre Lina, j'ai toujours
souhaité te voir crever dans un fossé, le bissac sur l'échine! Tu es en
chemin, je ne te plains pas!
Et je passai.
J'eus tort certainement de ne pas me rappeler, en cette occasion, les
leçons du curé Bonal qui prêchait sans cesse la miséricorde. Mais la
pensée que cette misérable mère avait tant fait souffrir, et finalement
tué, on peut le dire, sa propre fille, la plus douce et la meilleure des
créatures, me révoltait et me rendait fou de colère. Et puis, sans
doute, il faut bien être miséricordieux, mais il faut faire attention,
aussi, que si l'on est trop facile à pardonner, ça encourage les
mauvais. Ceux dont la conscience est morte ont besoin que la conscience
des autres leur rappelle leurs fautes et leurs crimes. De plus,
l'horreur qu'inspirent les méchants est un juste châtiment pour eux, et
sert d'avertissement à ceux qui seraient tentés de les imiter. Au reste,
ce que j'avais souhaité arriva: un matin d'hiver, on trouva la Mathive
morte sur un chemin entre Martillat et Prisse, et à moitié mangée par
les loups.
Puisque j'ai nommé ce fameux Guilhem tout à l'heure, j'en dirai encore
ceci que, peu de temps après la mort de la Mathive, il fut condamné aux
galères à perpétuité pour avoir, un soir de foire à Ladouze, assommé et
dévalisé un marchand de cochons de Thenon, sur la grande route, à la
Croix-de-Ruchard: ainsi devait-il finir.
* * * * *
Tout ça est loin maintenant. J'ai à cette heure quatre-vingt-dix ans, et
ces choses, quoique un peu obscurcies dans les brumes du passé, me
remontent parfois à la mémoire. Comme tous les vieux, j'aime à raconter
de vieilles histoires, et je le fais trop longuement sans doute,
d'autant qu'elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant, dans le village
de l'Herm, où je demeure présentement, les gens ne le trouvent pas; mais
c'est qu'ils sont accoutumés à ouïr des contes interminables, pendant
les longues veillées d'hiver. Quoique je leur narre bien tout par le
menu, ainsi qu'il m'en souvient, il y en a qui trouvent que je ne
m'explique pas assez, et demandent encore ceci ou cela: ils voudraient
savoir de quel poil était mon chien et l'âge de notre défunte chatte.
J'ai eu treize enfants, mâles ou femelles. On dit que ce nombre de
treize porte malheur; moi, je ne m'en suis jamais aperçu. Il ne nous en
est pas mort un seul, ce qui est une chose rare et quasi extraordinaire.
Mais, nés robustes et nourris au milieu des bois, dans un pays santeux,
ils étaient à l'abri de ces maladies qui courent les villes et les
bourgs, où l'on est trop tassé. Si je dis que j'ai eu tant de droles, ça
n'est pas pour me vanter, il n'y a pas de quoi, car les hommes ne
souffrent pas pour les avoir: c'est les pauvres femmes qui en ont tout
le mal, et aussi la peine de les élever. La mienne avait vingt ans quand
nous nous sommes mariés, et de là en avant, jusque vers cinquante ans,
elle n'a cessé d'en avoir un entre les bras, qu'elle posait à terre
lorsque l'autre arrivait. Je dirai franchement que sur la fin j'en avais
un peu perdu le compte: car, un soir de carnaval, en soupant, je
m'amusais à les nombrer, et je n'en trouvais que onze.
--Et la Jeannette qui est là-bas, mariée au Moustier, dit ma femme,
est-ce qu'elle est bâtarde?
--C'est ma foi vrai! je n'y pensais plus; mais ça ne fait toujours que
douze?
Alors elle alla prendre dans le lit le petit dernier et me le présenta:
--Et celui-là, donc, tu ne le connais pas?
--Ah! le pauvre! je l'oubliais.
Et, prenant le petit enfançon qui me riait, je l'embrassai et je le fis
un peu danser en l'air; après quoi, je lui donnai à téter une petite
goutte de vin dans mon verre.
Et ce pendant, les autres droles qui étaient là autour de la table
s'égayaient de voir que le père ne retrouvait plus sa treizaine
d'enfants.
En ce temps-là, il y en avait de mariés, garçons et filles, d'autres
partis à travailler hors de la maison, de manière qu'il n'était pas bien
étonnant d'en oublier quelqu'un: oui, seulement ma femme disait que le
carnaval en était la cause.
C'est bien sûr que si l'homme n'a pas le mal de faire et d'élever les
enfants, il lui faut affaner pour les nourrir et entretenir, ce qui
n'est pas peu de chose, surtout lorsqu'il y en a tant. Pourtant, Dieu
merci, je ne leur ai pas laissé manquer le pain, ce qui n'a pas été sans
bûcher dur: mais quoi! nous sommes faits pour ça, je ne m'en plains pas.
On pense bien qu'avec cette troupe de droles je ne pouvais pas devenir
riche: aussi, dans toute ma vie, je n'ai pas eu cinquante écus devant
moi; content tout de même, pourvu qu'au jour la journée il y eût chez
nous pour acheter un sac de blé. Aussi l'héritage que je laisserai ne
sera pas gros: il y aura en tout et pour tout la maison des Ages avec
trois journaux de pays autour; l'ensemble acheté quarante pistoles, et
un louis d'or pour les épingles de la dame, et payé peu à peu par pactes
de cinquante francs à la Saint-Jean et à la Noël.
Je n'étais donc pas riche de bien, mais seulement riche en enfants; et
quand j'y songe, je trouve que j'ai été mieux partagé. Je préfère
laisser après moi beaucoup d'enfants que beaucoup de terres ou d'argent.
On me dira que, quand je serai mort, ça me fera une belle jambe: j'en
conviens! En attendant, je suis réjoui dès maintenant de voir foisonner
tous ces petits et arrière-petits-enfants venus de moi. Pour le coup,
j'en ai tout à fait perdu le compte, ou, pour mieux dire, je ne l'ai
jamais su. Et puis, il faut que je l'avoue, il y a dans cette affaire
quelque chose que j'estime haut: c'est le contentement d'avoir fait mon
devoir d'homme et de bon citoyen. C'est une chose à laquelle on ne pense
guère maintenant, malheureusement; mais j'ai ouï conter qu'il y avait
autrefois des peuples où celui qui n'avait pas d'enfants en était
mésestimé, et où le citoyen qui en avait le plus passait devant les
autres; aujourd'hui on dit que c'est un imbécile. Les gens,
principalement ceux qui sont fortunés, aiment mieux n'avoir qu'un enfant
et le faire riche. Pourtant, c'est une chose assez connue que les
enfants des riches en valent moins. C'est une mauvaise condition que
d'entrer dans la vie ayant tout à souhait: ça fait perdre tout nerf et
tout ressort, ou ça empêche d'en acquérir. Aussi voit-on dégénérer les
familles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont
rares.
Mais je m'attarde, il est temps d'en finir. Voici dix ans que ma pauvre
femme est morte, et, depuis ce temps-là, j'ai laissé la maison des Ages
à l'aîné, qui s'arrangera avec ses frères et soeurs, et je suis venu
demeurer à l'Herm, chez un autre de mes garçons. Ça fut un coup bien dur
que de me séparer de celle avec qui j'avais vécu si longtemps, sans une
heure de déplaisir, car c'était une femme bonne, dévouée et vaillante
plus qu'on ne peut dire; mais les bons comme les méchants sont sujets à
la mort.
Après ça, il m'est arrivé un autre malheur, qui est que, voici tantôt
deux ans à Notre-Dame d'août, je suis devenu aveugle presque tout d'un
coup. Moi qui allais encore garder la chèvre le long des chemins, je ne
suis plus bon à rien; il me faut la main de ma nore ou celle de ma
petite Charlotte pour me mener asseoir à une bonne place à l'abri du
vent et me chauffer au soleil d'hiver. Si ce n'était ça, j'ai encore
toute ma tête, et mes jambes sont bonnes. Lorsque ma petite-fille me
tient compagnie, j'ai assez à faire à lui répondre, car elle ne cesse de
me faire des questions sur ceci ou ça, comme on sait que c'est
l'habitude des petits droles qui veulent tout savoir. Mais, des fois,
elle me laisse pour aller s'amuser avec d'autres enfants du village, et
alors je reste seul, à moins que notre plus proche voisine, la vieille
Peyronne, ne se vienne seoir près de moi; malgré ça nous ne tenons pas
grande conversation, car elle est sourde comme un pot.
Quand je suis ainsi tout seul, au soleil, ou bien l'été à l'ombre d'un
vieux noyer grollier resté debout aux abords des fossés du château, je
rumine mes souvenirs et je sonde ma conscience. Je songe à tout ce que
j'ai fait, à l'incendie de la forêt, à celui du château et, après avoir
tourné et retourné les choses dans tous les sens, après avoir bien
examiné toutes les circonstances, je me trouve excusable, comme ont fait
les braves messieurs du jury. Il n'y a que les deux chiens du comte que
je regrette d'avoir fait étrangler avec mes setons, car les pauvres
bêtes n'en pouvaient mais. Pour tout le reste, je rendais guerre pour
guerre et je ne faisais que me défendre, et les miens et tous, contre la
malfaisance odieuse et les méchancetés criminelles du comte de Nansac:
je n'ai donc pas de remords.
Dans le village et partout on en juge de même, sans doute, car les gens
m'affectionnent et me respectent comme étant celui qui les a délivrés
d'une tyrannie insupportable. Sans y penser, j'ai fait le bonheur du
pays d'une autre manière: car, lorsque la terre du comte a été mise en
vente au tribunal, la bande noire l'a achetée pour la revendre au
détail. Alors les gens de l'Herm, de Prisse et des autres villages
alentour ont regardé dans les vieilles chausses cachées sous clef au
fond des tirettes, et ont acquis terres, prés, bois, vignes, à leur
convenance, payant partie comptant, partie à pactes. Ça a changé le pays
du tout au tout. Ainsi, à l'Herm et à Prisse, il n'y avait autrefois que
deux ou trois chétifs propriétaires; tout le reste, c'étaient des
métayers, des bordiers, des tierceurs, des journaliers, tous vivant
misérablement, point libres, jamais sûrs du lendemain qui dépendait des
caprices méchants du comte et de la coquinerie de Laborie et autres. Les
fils et petits-fils de ces pauvres gens qui n'osaient pas tant seulement
lever la tête, par manière de dire; qui étaient épeurés comme des
belettes, tant les avait écrasés cette famille maudite, sont maintenant
de bons paysans, maîtres chez eux, qui ne craignent rien et ont
conscience d'être des hommes. C'est là une conséquence qui n'est pas
petite et d'où il faut conclure que la grande propriété est le fléau du
paysan et la ruine d'un endroit. Mais il y en a encore une autre bien
grande qui est que, en outre de l'aisance, de la sécurité et de
l'indépendance, la disparition du comte a rendu aux gens confiance dans
la justice. Auparavant, lorsqu'ils étaient abandonnés, par les autorités
et les gens en place, aux vexations et à la cruelle tyrannie de cet
homme, ils disaient communément: «Il n'y a pas de justice pour les
pauvres!» Lui parti, ils ont commencé à la connaître et à la respecter.
Aujourd'hui, grâce à d'autres que le pauvre Jacquou, ils savent qu'elle
est pour tous, et celui qui est lésé sait bien en user. Il y en a même
qui n'en usent que trop, parce qu'ils plaident pour rien, pour un mouton
écorné, pour une poule dans un jardin. C'est un peu notre maladie,
d'ailleurs, comme disait le chevalier:
_Les juifs se ruinent en Pâques, les Maures en noces, les chrétiens en
procès._
Mais au moins nos gens, dont je parle, n'en sont pas réduits, comme nous
le fûmes jadis, à se faire justice eux-mêmes, ce qui est une mauvaise
chose.
La comparaison du passé et du présent nous enseigne que les gens ne se
révoltent qu'à la dernière extrémité, par l'excès de la misère, et de
désespoir de ne pouvoir obtenir justice. Aussi ces grands soulèvements
de paysans, si communs autrefois, sont devenus de plus en plus rares, et
finalement ont disparu, maintenant que chacun, pour petit qu'il soit,
peut recourir à la loi qui nous protège tous. Pour moi, j'ai la foi que
je suis le dernier croquant du Périgord.
* * * * *
Longue vie ne diminue pas les peines, dit-on; pourtant, comme on peut le
voir, ma vieillesse est plus heureuse que ma jeunesse. Les gens de
l'Herm sont quasi fiers de moi; et, lorsqu'il vient des messieurs
visiter les ruines du château, s'ils demandent chose ou autre à ce
propos, on leur répond:
--Le vieux Jacquou vous dirait tout ça; il sait mieux que personne les
choses anciennes de l'Herm et de la Forêt Barade, car il est le plus
vieux du pays, et c'est lui qui a fait brûler le château.
Et lors, quelquefois, on me vient quérir, et, assis sur une grosse
pierre, dans la cour pleine de décombres et envahie par les herbes
sauvages, je leur conte mon histoire. Un de ces visiteurs, qui est venu
deux ou trois fois à l'exprès, m'a dit qu'il la mettrait par écrit,
telle que je la lui ai contée. Je ne sais s'il le fera, mais il ne m'en
chaut: comme je le lui ai dit, je ne suis plus à l'âge où l'on aime à
entendre parler de soi.
Ainsi ma vie achève de s'écouler doucement, en paix avec moi-même, aimé
des miens, estimé de mes voisins, bien voulu de tout le monde. Et, dans
une pleine quiétude d'esprit, demeuré le dernier de tous ceux de mon
temps, rassasié de jours,--comme la lanterne des trépassés du cimetière
d'Atur, je reste seul dans la nuit, et j'attends la mort.