_Qui le suit, mal s'ensuit._
Quoique ce fût un peu tiré par les cheveux, il y eut là-dessus des rires
et une grande rumeur dans l'auditoire nonobstant les vives
admonestations du président. Puis, comme il était heure tarde, l'affaire
fut remise au lendemain, pour le réquisitoire du procureur et la
plaidoirie de Me Fongrave qui nous défendait tous.
Le lendemain on savait qu'à Paris le peuple avait battu les Suisses, la
garde royale, et que Charles X était en fuite. Ces nouvelles
estomaquèrent quelque peu les gens de la justice qui attendaient autre
chose; mais pourtant ça n'empêcha pas le procureur de demander ma tête
avec âpreté. Ce n'était point l'homme juste qui s'élève au-dessus des
hommes et des choses, qui pèse les circonstances, scrute les motifs,
tient compte des événements et requiert le châtiment qui, dans sa
conscience, lui paraît équitable: non, son métier était de me faire
guillotiner, et il faisait tout son possible pour y arriver. Il assura
que j'avais le crime dans le sang, témoin cet ancien à moi, pendu
autrefois pour révolte et incendie, à qui je devais le sobriquet
injurieux de _Croquant_. De celui-là, il passa à mon grand-père
emprisonné à la veille de la Révolution pour avoir brûlé le château de
Reignac; puis vint à mon père, le meurtrier de Laborie, mort au bagne,
et enfin, arrivant à moi, il dit que j'avais dépassé mes ancêtres en
précoce perversité, puisque, avant d'incendier l'Herm, à l'âge de huit
ans j'avais brûlé la forêt du comte. Ensuite, après avoir longuement
assuré que la haine des riches était le seul mobile de mon crime, il
passa aux autres accusés. Pour ceux-là, il ne refusait pas les
circonstances atténuantes, il se contentait des galères à perpétuité.
Mais pour moi, qui avais conçu, comploté et exécuté le crime, comme cela
résultait de mes propres aveux, il fallait que ma tête tombât; et en
même temps, d'un geste de sa main sèche, il semblait me la couper
lui-même.
Moi, j'écoutais tout ça distraitement, sans beaucoup m'en émouvoir; ma
pensée était ailleurs. Je revoyais mon pauvre père assis sur ce même
banc où j'étais, et ma mère mourant sur un grabat dans toutes les affres
du désespoir; je songeais à ma chère Lina gisant au fond de l'abîme du
Gour, et, me laissant aller à toutes ces tristes pensées, je me disais
que maintenant, ayant vengé ceux que j'aimais, ma tâche faite, la mort
n'avait rien d'effrayant...
--Maître Fongrave, vous avez la parole, dit le président.
Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet devant lui, et
commença ainsi d'une voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit en
entier le lendemain par le journal l'_Echo de Vésone_:
«Messieurs les jurés,
»Il me semble entrevoir à travers les siècles quelques traces de la
justice inconsciente des choses. Ce n'est pas, certes, cette justice
haute et sereine à laquelle aspire l'humanité, mais une sorte de talion
vengeur qui fait que l'oppression engendre la haine, que la tyrannie
suscite la révolte, que la violence appelle la violence, et l'injustice
la violation des lois de la justice.
»L'affaire qui vous est soumise n'est qu'un épisode de cette longue
suite de soulèvements de paysans, amenés par des vexations cruelles, une
insolence sans bornes et par la plus brutale oppression.
»Tous les coupables ne sont pas là sur ce banc derrière moi, messieurs!
Il y manque celui dont les agissements criminels ont amené les
événements dont les accusés ont à répondre; il y manque ce prétendu
gentilhomme, ce petit-fils orgueilleux d'un vilain qui ramassa des
monceaux d'or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix...
--Maître Fongrave, interrompit le président, ces appréciations
rétrospectives sont inutiles; vous n'avez pas à rechercher les origines
de la fortune d'une honorable famille; tenez-vous-en aux faits de la
cause: la propriété doit être respectée...
--Monsieur le président, je souscris pleinement à cette maxime... Je
respecte donc la fortune acquise par un labeur honnête et persévérant,
et je respecte aussi la propriété qui est le fruit visible du travail.
Mais lorsqu'une fortune est édifiée sur la ruine publique, lorsque la
propriété provient d'une vaste escroquerie, j'ai le droit comme homme et
comme avocat de les flétrir et de les mépriser!
«Je disais, messieurs les jurés, que le plus coupable était cet anobli
qui apparaît en ce siècle comme un monstrueux anachronisme.»
Et alors, reprenant les dépositions des témoins à décharge, M. Fongrave
fit le tableau effrayant des misères, des vexations, des cruautés subies
par les paysans voisins du comte. Il le peignit tel qu'il était,
orgueilleux, dur et méchant, foulant sans pitié les pauvres gens, les
écrasant sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le mal
uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant impunément grâce à
la coupable faiblesse des autorités:
--Voilà, s'écria-t-il, où nous en sommes quarante ans après la
proclamation des droits de l'homme! Et maintenant, messieurs, ne
pourrait-on s'étonner que les voisins du comte de Nansac aient poussé la
patience jusqu'à la longanimité? qu'ils n'aient pas su dire plus tôt:
«Non!»
Puis, passant à moi en particulier, il fit l'histoire de ma vie
misérable dès ma première enfance, et raconta tous mes malheurs causés
par la méchanceté barbare du comte. Lorsqu'il montra mon père miné par
la fièvre, expirant sur le lit de camp du bagne; qu'il fit voir ma mère,
la vaillante femme, mourant affolée par les angoisses du désespoir, je
mis un instant ma tête dans mes mains et j'essuyai mes yeux humides.
Et à mesure qu'il continuait, montrant la haine semée dans mon coeur par
la malfaisance du comte, grandissant, se fortifiant avec l'âge, et la
résolution de venger mes malheureux parents devenue pour moi une sorte
de vertu en l'absence de toute justice humaine, on voyait sur la figure
des jurés transparaître la pitié. Puis, lorsqu'il en vint à ces quatre
jours que j'avais passés dans le cul-de-basse-fosse de l'Herm, torturé
par la faim et la désespérance, destiné à être dévoré à moitié vivant
par les rats, il y eut dans le public un frémissement suivi d'un murmure
sourd.
--Comment cet acte d'odieuse tyrannie qui nous reporte aux plus tristes
temps de la féodalité, comment cet abominable crime est-il resté impuni?
s'écria-t-il. Comment ce coupable, qui perpétue dans ce siècle les plus
criminelles violences des plus méchants hobereaux du temps passé,
n'a-t-il pas été atteint et puni?
«Ah! il ne faut pas s'étonner, messieurs, que lorsque la justice et
l'humanité sont ainsi outragées et violées impunément, la vindicte
populaire s'élève et juge sommairement les coupables! Heureux lorsque,
comme dans cette affaire, elle se borne à des représailles matérielles!
«Si l'on consulte l'histoire, on voit que, jusqu'à la Révolution qui en
fut comme la synthèse, tous les soulèvements populaires ont été causés
par la tyrannie cruelle des puissants: Bagaudes, Pastoureaux, Jacques,
Gauthiers, Croquants...
--Arrivez au déluge, maître Fongrave! dit le président qui, depuis le
commencement de cette plaidoirie, s'agitait fiévreusement sur son
fauteuil.
--J'y suis, monsieur le président! Ce déluge, c'est le flot populaire
qui, dans ces trois jours de tempête, a submergé le trône de Charles X,
en ce moment sur le chemin de l'exil!...
A cette réplique envoyée d'une voix forte, les applaudissements
éclatèrent dans le public, malgré les menaces du président. Après que le
silence fut rétabli, M. Fongrave continua:
--Messieurs, je termine. De même que tous ces révoltés, dont j'aurais pu
grossir l'énumération; de même que tous les innommés de l'Histoire qui
ont, eux aussi, essayé en vain, pendant des siècles, de soulever le
fardeau qui les écrasait, ou, pour mieux dire, la pierre du tombeau qui
les recouvrait; de même, dis-je, que tous ces malheureux ont été absous
par la postérité, ceux-ci doivent être acquittés par vous. Ce qu'ils ont
fait, leurs ancêtres l'ont fait. Poussés à bout par des brutalités
insolentes, par des cruautés gratuites, par la violation humiliante de
leur dignité d'hommes, ils se sont révoltés. Puisque la loi n'existait
pas pour eux, puisque ceux qui devaient les protéger contre ces
vexations arbitraires et ces violences sans nom les ont abandonnés,
puisqu'on les a relégués pour ainsi dire hors du droit et de la justice,
je le dis bien haut: ils sont excusables; je dirais presque: innocents!
Eux pauvres, chétifs et opprimés, ils ont voulu se remettre en leur
droit naturel et, par manière de dire, de bêtes redevenir hommes: qui
oserait les condamner? Certes, ce n'est pas dans le pays de La Boétie
qu'il se trouvera douze citoyens pour souffleter ainsi l'humanité!
Messieurs les jurés, je remets avec confiance le sort de tous ces
accusés entre vos mains, certain qu'en ce moment où le peuple de la
capitale a chassé ceux qui voulaient confisquer toutes nos libertés,
vous les rendrez à leurs familles. Ferral et ses compagnons ont fait en
petit ce que les Parisiens ont fait en grand: à défaut de la loi, ils
ont appelé la force au service de la justice. Acquittez-les, messieurs!
la Révolution, triomphante à Paris, ne peut être condamnée ici!
Acquittez-les, et vous comblerez les voeux de vos concitoyens qui vous
béniront pour avoir jugé, non en froids légistes, mais en hommes de
coeur que rien de ce qui touche à l'humanité ne laisse indifférents!
Et M. Fongrave se rassit au bruit des applaudissements.
Le procureur du roi fut tellement déferré par l'effet de cette
plaidoirie, visible sur la physionomie des jurés, qu'il jugea inutile de
répliquer. Quant au président, il essaya bien, en faisant son résumé,
d'effacer cette impression en faisant ressortir, en grossissant les
raisons du procureur et en amoindrissant celles de notre avocat, mais
rien n'y fit: après une demi-heure de délibération, le jury revint avec
un verdict d'acquittement pour tous les accusés.
A la sortie, toute une foule nous attendait curieusement pour nous voir
de plus près, tant les gens des villes sont badaurels. Je crois bien
avoir dit ça déjà, mais c'est que l'occasion de le dire se présente
souvent. En voyant ces curieux qui se bousculaient disant: «Les voilà!
les voilà!» je pensais en moi-même: «Il y en aurait encore bien
davantage s'il s'agissait de nous couper le cou!» Mais je n'en dis rien
pour ne pas gâter la joie des autres qui avaient eu peur de ne pas
revoir leur monde.
Nous allâmes tous gîter dans cette petite auberge de la rue de la
Miséricorde où nous avions logé, ma mère et moi, lors du procès de mon
père. Il n'y avait pas assez de lits pour tous; mais, en ce temps-là, il
était ordinaire en voyage, surtout pour les pauvres gens, de coucher
deux ou trois ensemble, ce que nous fîmes. Le lendemain matin, nous
allâmes tous en troupe remercier M. Fongrave et lui demander ce que nous
lui devions.
--Ah! fit-il, sachant que nous étions bien pauvres, ce n'est rien, mes
amis. Je suis assez payé de ma peine par le plaisir de vous avoir aidés
à vous tirer d'une méchante affaire: allez-vous-en tranquilles chez vous
autres.
Et après qu'il nous eut à tous donné la main, nous le quittâmes après
lui avoir renouvelé nos remerciements et l'avoir assuré de notre
reconnaissance. Ça n'est pas pour dire, mais il n'avait pas obligé des
ingrats, car, tant qu'il a vécu, tous lui ont marqué que nous n'avions
pas oublié sa bonté. C'était les uns une paire de poulets ou de chapons,
ou une panière de beaux fruits, ou un pot de miel, ou des pigeons;
d'autres lui portaient un chevreau, un agneau ou un piot, autrement dit
un dindon. Moi, je lui avais fait une rente annuelle d'un lièvre que je
lui envoyais par Gibert, l'épicier de Thenon, qui allait tous les ans à
la foire des Rois faire ses emplettes; sans compter aussi quelques
bécasses quand j'en trouvais l'occasion.
Ayant pris congé de M. Fongrave et dévalé la place du Greffe, nous
traversâmes le Pont-Vieux, les Barris, et nous voilà sur la grande route
de Lyon, partis pour la Forêt Barade, où nous arrivâmes à soleil entré,
tous bien contents de la revoir.