Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma
mère eut un profond soupir, comme si elle se mourait:
--O mon pauvre Martissou!
Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour, nous restâmes tous deux bien
tristes et dolents. Elle était assise sur un petit banc, les mains
jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire.
Par moments, une pensée plus grièvement pénible lui faisait échapper une
plainte:
--Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas
songé à faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que
je mangeai lentement, après quoi nous fûmes nous coucher.
Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le maître valet
du château vint dire à ma mère qu'à cette heure elle ne pouvait plus
faire marcher la métairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous
en aller tout de suite, pour laisser la maison à celui qui nous
remplaçait, à cause du travail en retard depuis deux mois tantôt.
Quoi faire? où aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tête,
ma mère vint à penser à un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la forêt
une tuilière, ou tuilerie, abandonnée depuis longtemps, où peut-être
nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de
bonne heure, ma mère fit tomber du foin du fenil, en donna aux boeufs,
et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crèche à midi. Puis,
ayant jeté un peu de regain aux brebis, elle rentra à la maison, me
coupa un morceau de pain pour ma journée et, m'ayant embrassé, s'en alla
vers l'homme de la tuilière en me recommandant bien de ne pas m'écarter.
Il n'y avait pas de danger à ça: où aurais-je été?
Bientôt je sortis de la maison et je m'assis, sur une pierre, devant la
porte. Je restai là de longues heures, pensant à mon pauvre père,
maintenant fermé dans une prison, et, de temps en temps, le pleurer me
prenait. Quelle triste journée je passai là, ayant en face de moi les
coteaux pelés des Grillières, où pas un arbre n'apparaissait, et, tout
autour des bâtiments, les terres de la métairie environnées de grandes
landes grises, au-delà desquelles, du côté du nord et du couchant,
étaient les bois profonds. Par moment, fatigué d'être assis et de
contempler cet horizon brumeux et désolé comme l'avenir que
j'entrevoyais confusément dans mes idées d'enfant, je me levais et je
faisais le tour de la maison, ou bien j'allais voir les boeufs, qui
ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressaient en me
voyant entrer. Je leur donnais quelques fourchées de foin, et je m'en
retournais, épiant au loin sur les chemins si ma mère revenait. Dans
leur étable, les brebis bêlaient, ayant faim, et, de temps à autre, je
leur jetais une petite brassée de regain pour leur faire prendre
patience.
Et je me rasseyais, regardant fixement la place où était tombé Laborie,
qu'il me semblait voir encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux
épouvantés et la plaie sanglante de sa poitrine.
Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terres où elles
avaient été picorer, et, après s'être un peu épouillées, se décidèrent à
monter une à une la petite échelle de leur poulailler. Le jour baissait,
et je commençais à m'inquiéter de ne pas voir arriver ma mère, lorsque
pourtant mon oreille, habituée par la vie de plein air à ouïr de loin,
reconnut son pas précipité venant du côté du couchant. Enfin elle
arriva, harassée de fatigue, essoufflée, car elle s'était hâtée
beaucoup, à cause de moi. Je courus à sa rencontre, et elle m'embrassa
bien fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu; puis nous entrâmes
tous deux dans la maison noire.
En fouillant sous les cendres du foyer, ma mère trouva une braise, et
finit par allumer le chalel à force de souffler. Puis, ayant fait du
feu, elle pela un oignon, le coupa en petits morceaux, et mit la poêle
sur le feu, avec un peu de graisse, la moitié d'une pleine cuiller:
c'était tout ce qui restait à la maison. L'oignon étant frit, elle
remplit la poêle d'eau, tailla le pain dans la soupière, et, lorsque
l'eau eut pris le boût, elle la versa dessus. Ordinairement, chez les
pauvres gens de nos pays, on mettait une pincée de poivre sur la soupe
pour lui donner un peu de goût, mais nous n'en avions plus. Dire que ce
méchant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chose de bon,
ça ne se peut; mais c'était chaud, et ça valait encore mieux que du pain
tout sec ou une pomme de terre froide; ayant mangé notre soupe, nous
nous mîmes au lit.
L'homme de Saint-Geyrac avait dit à ma mère qu'elle pouvait aller
demeurer à la tuilière, qu'il ne lui demandait rien, mais que la maison
était en mauvais état. Avant de partir, il nous fallut prendre un homme
pour faire l'estimation du cheptel avec le nouveau régisseur de l'Herm.
L'estimation faite, ma mère comptait qu'il nous devait revenir dans les
dix écus; mais lorsqu'elle fut pour régler, il se trouva que c'était le
contraire, que nous autres redevions une quarantaine de francs, comme le
lui dit l'autre. Laborie nous avait marqué un demi-sac de blé dont ma
mère n'avait aucune connaissance; il n'avait pas porté en compte tout le
prix d'un cochon que nous avions vendu à Thenon, et, de plus, il avait
omis d'inscrire l'argent de trois brebis que mon père lui avait remis.
Il nous fallut donc quitter Combenègre soi-disant dans les dettes des
messieurs.
Ce fut un rude coup pour ma pauvre mère. Nous n'avions qu'une trentaine
de sous à la maison, un chanteau de six ou sept livres, quelque peu de
pommes de terre et un fond de sac de farine de blé d'Espagne qui pesait
bien dans les quinze livres: il n'y avait pas pour aller loin avec ça.
L'homme de la Mïon vint le lendemain avec sa charrette pour emporter nos
affaires. Tout ça n'était pas lourd pour les boeufs: notre mauvais lit,
le méchant cabinet, la table, les bancs, la maie, la barrique à
piquette, une marmite, une oule, une tourtière, la poêle, un seau de
bois et d'autres petites choses, comme la lanterne et la salière de
bois. Tout ce misérable mobilier ne valait pas les quarante francs que
nous étions censés redevoir aux messieurs de Nansac, par la canaillerie
de ce Laborie qui nous faisait du mal jusqu'après sa mort.
La charrette prit d'abord le mauvais chemin qui allait vers le Lac-Viel,
chemin pierreux où le chargement était fort secoué. L'homme de la Mïon
avait apporté du foin pour faire manger ses boeufs, et ma mère m'avait
assis dessus, derrière la charrette qu'elle suivait. Tandis que nous
passions aux Bessèdes, deux femmes tenant leurs petits droles par la
main, et un vieux assis sur une souche, nous regardaient passer. Dans
les yeux de ceux d'âge, on sentait la compassion de nous voir nous en
aller comme ça, seuls désormais, sans le père.
Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de routes. On en a
fait une de Thenon à Rouffignac, qui longe la forêt et la traverse sur
la moitié de sa longueur; une autre qui la coupe en biais venant de
Fossemagne et allant s'embrancher sur celle de Thenon, près de la
Cabane, et encore une troisième, plus vers le couchant, qui vient du
côté de Milhac-d'Auberoche et joint aussi la route de Thenon à
Rouffignac, entre Balou et Meyrignac: on peut donc passer la forêt
facilement. Mais, en ce temps dont je parle, elle était bien plus grande
qu'aujourd'hui, car depuis quatre-vingts ans on a beaucoup défriché, et
il n'y avait lors de marqués que deux mauvais grands chemins longeant
les lisières, que l'eau ravinait l'hiver et noyait dans les fonds, ou
des sentiers sous bois fréquentés par les charbonniers et les
braconniers. Peu après avoir dépassé les Bessèdes, l'homme de la Mïon
quitta le chemin que nous suivions pour en prendre un autre. Pour dire
la vérité, ça n'était pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracés
dans les bois par les roues des charrettes qui enlèvent les brasses dans
les coupes. L'hiver, lorsque des endroits devenaient trop mauvais, on
prenait à droite ou à gauche, et ainsi se traçaient de nouveaux passages
dans toutes les directions, pistes douteuses qui s'entrecroisaient dans
les landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois des
flaques d'eau jaunâtre qu'il fallait éviter, et, tantôt après, des
ornières profondes d'un côté, et des bosses de l'autre qui faisaient
pencher fortement la charrette, et causaient des ressauts violents
lorsque le chemin redevenait brusquement plainier.
Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des boeufs dans des
chemins pareils. Le temps était gris et brumeux; il semblait que nous
nous enfoncions dans le brouillard. L'homme de la Mïon s'en allait
devant, appelant ses boeufs, les encourageant de la voix, et parfois les
piquant de l'aiguillon. On voyait qu'il connaissait bien la forêt:
rarement il hésitait pour prendre une sente qui coupait à droite celle
que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant d'abord insensiblement,
finissait par s'en écarter tout à fait. Pourtant, dans des endroits où
s'entrecroisaient de ces pistes effacées, il s'arrêtait quelquefois un
instant, regardait autour de lui, s'orientait, et prenait sans se
tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu'il n'avait pas été
à la tuilière depuis une dizaine d'années de ça. Mais nous autres
paysans, habitués à voyager de jour et de nuit dans des pays sans
chemins, nous nous reconnaissons bien partout où nous avons passé une
fois.
Il y en a d'aucuns peut-être qui seraient curieux de savoir pourquoi je
dis toujours: «l'homme de la Mïon.» Voici: c'est que je ne l'ai jamais
ouï nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait
Pierre, mais, comme c'était elle qui portait culottes, tout le monde
disait «l'homme de la Mïon».
Sur les deux heures, après avoir traversé un taillis, la charrette
déboucha dans une grande clairière entourée de bois. Au milieu, était la
tuilière ou ce qui en restait. De loin, c'étaient des toitures à moitié
écrasées, noircies par le temps, mais, de près, c'était un amas de
ruines. Les hangars effondrés montraient encore quelques piliers de bois
à demi pourris, supportant une partie de charpente où se voyaient
quelques restes de la couverture de tuiles, à côté d'autres parties où
les lattes brisées l'avaient laissé s'affaisser. Le four où l'on cuisait
la brique et la tuile s'était écroulé, et, sur ses ruines, des érables
poussaient des jets robustes. La maison n'était pas tout à fait en aussi
mauvais état, mais de guère ne s'en fallait. Elle était bâtie en bois,
en briques et en torchis; le tout maçonné avec de la terre grasse. Par
l'effet du temps et des hivers, les murs s'étaient effrités, écaillés,
déjetés comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous,
courbés, tordus par la misère, le travail et les ans.
Des graines apportées par le vent avaient germé çà et là, dans les trous
et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles,
scolopendres et perce-murs. La tuilée couverte de mousse sur laquelle
pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de
joubarbe çà et là, tenait encore, excepté à un bout où elle s'était
écrasée. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait,
soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels étaient encore cloués
des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilière, tout
était plein de débris de tuiles, de briques et de décombres entassés sur
lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent
dans les lieux abandonnés et sur le bord des vieux chemins où l'on ne
passe plus. Là se serraient, drues et vivaces, des menthes à l'âcre
odeur, des carottes sauvages, des choux-d'âne, des morelles, des mauves,
des chardons à tête ronde que nous appelons des peignes, et vingt
espèces encore. Plus au loin dans la clairière, les fouilles pour
l'extraction des terres avaient laissé des trous où l'eau verdâtre
croupissait, et des amoncellements pareils à de grandes tombes sur
lesquels çà et là de maigres ajoncs avaient poussé, rares dans la
mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de
désolation qui serrait le coeur. On eût dit un vieux champ de bataille
abandonné après l'enfouissement précipité des morts.
En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mère eut un
petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se
reportèrent sur moi. Mais, comme c'était une femme de grand coeur, elle
entra fermement dans la maison où je la suivis, tandis que l'homme de la
Mïon défaisait la corde du chargement.
Quelle maison! Celle de Combenègre était bien nue, bien noire, bien
triste, mais c'était une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci.
Lorsque la porte fut poussée, qui ne tenait plus que par un gond, elle
se montra dans tout son délabrement. Aux murs, par endroits, une
crevasse laissait voir le jour extérieur, ou donnait passage à une
plante qui perçait de dehors. Le foyer était grossièrement construit à
la façon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de
grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes,
mises là pour sécher et oubliées, faisaient une espèce de plancher mal
joint, juste à peu près pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait
la tuilée, et, dans le coin découvert, le ciel. Par ce trou, les pluies
d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue.
Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère ressortit pour aider l'homme
à décharger le mobilier. Pour le faire plus aisément, lui se coula entre
les boeufs et souleva le timon, tandis qu'elle ôtait la cheville de fer
qui passait dans les rondelles, et appelait les boeufs. L'homme alors
posa doucement le timon à terre et sur ce timon ainsi incliné, aidé de
ma mère, il fit glisser tout bellement le châlit, le cabinet et le
reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brassée de foin devant les
boeufs. Lorsque tout fut placé dans la maison, ma mère tira d'un panier
le chanteau plié dans une touaille, puis le posa sur la table avec la
salière et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Après ça, elle voulut
remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique,
à force d'avoir été secoué, était comme de la boue: elle sortit donc
pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mïon fit une
frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain à
taillons et croquant l'oignon trempé dans le sel, à petites tranches.
Ayant achevé, il ferma son couteau, but la moitié d'un gobelet d'eau et
se leva. Ma mère lui aida à atteler les boeufs; il prit son aiguillon,
répondit aux remerciements que ça n'était rien, nous donna le bonsoir,
et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairière et disparut
dans les bois.
Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit et m'embrassa longuement, me
serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu
passé, elle se mit à faire le lit et finit d'arranger du mieux possible
notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allâmes chercher du bois. Aux
alentours il n'en manquait pas, et nous en eûmes bientôt assemblé un bon
tas. Sous les hangars, il y avait des débris de charpente qui nous
servirent bien aussi. Mais ça n'était pas une affaire commode que de
faire du feu. En ce temps-là, les allumettes chimiques étaient
inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la
cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait éteint, il
fallait en aller quérir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en
donnaient de bonne grâce, à charge de revanche. Il n'y avait que les
aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fête ou
de foire, parce que ça portait malheur. Quelquefois il fallait courir
assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mïon de Puymaigre;
mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement,
il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres à fusil que mon père
ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin.
Ma mère en prit une, et à force de battre contre avec la lame de son
couteau fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau de vieille
chiffe bien éparpillée. Cette pincée mise dans une poignée de mousse
sèche, ramassée sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientôt,
avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant
ferme, la flamme brilla dans l'âtre.
Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l'eau. En cherchant bien dans les
environs, nous trouvâmes l'ancienne fontaine dont se servaient les
tuiliers. Pour dire vrai, c'était une mauvaise fontaine suintant un peu
l'hiver, et, l'été, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne
différait guère du trou où ma mère avait pris l'eau pour faire boire
l'homme à la Mïon, étant pour lors demi-comblée et pleine de joncs qui
sortaient de l'eau blanchâtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la
seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus à la cahute,
ma mère garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour
notre souper.
Le soir, après avoir mangé deux ou trois pommes de terre à l'étouffée
avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mère vit
qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou à la porte. On la
fermait de dedans à l'ancienne manière avec une barre qui, entrant dans
deux trous de chaque côté du mur, maintenait le battant. Voyant ça, ma
mère tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et
ainsi ferma solidement, après quoi nous allâmes au lit.
Je crois bien qu'elle ne dormit guère de la nuit, bourrelée par l'idée
de mon pauvre père, prisonnier à Périgueux, que la guillotine ou les
galères attendaient. Pour moi, qui ne voyais pas toutes les conséquences
de ce qu'il avait fait, après avoir un peu regardé les étoiles qu'on
apercevait du lit, par le trou de la toiture, je m'endormis lourdement.
* * * * *
Outre ses chagrins par rapport à mon père, ma mère se tourmentait aussi
en pensant à moi et à ce que nous allions devenir. Les riches,
lorsqu'ils ont des peines, peuvent y songer à leur aise et se donner
tout entiers à leur douleur; mais les pauvres ne le peuvent point. Il
leur faut avant tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits
enfants. Au malheur qui les frappe vient s'ajouter celui de la pauvreté
qui ne leur laisse pas même le loisir de pleurer; aussi, nous autres
paysans, sommes-nous, pour l'ordinaire, sobres de larmes. On ne nous
voit guère rire bien fort non plus, n'ayant pas souvent sujet de le
faire; nous rions comme saint Médard, du bout des lèvres, nous souvenant
du proverbe: «Trop rire fait pleurer.»
Dès le lendemain, ma mère s'inquiéta de trouver du travail. Après avoir
mangé un peu, nous partîmes pour le Jarripigier, où l'homme de la Mïon
lui avait dit que peut-être elle trouverait des journées chez un nommé
Maly, qui avait des terres à faire valoir et employait souvent des
journaliers. Après avoir marché longtemps, nous voici chez ce Maly, qui
n'était pas là. Mais sa femme nous dit qu'il n'avait besoin de personne
pour le moment, et il fallut donc nous en retourner. En passant par les
villages sur la lisière de la forêt, ma mère demandait aux gens où elle
pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au
soleil, le long d'un mur, nous dit qu'à Puypautier, chez un riche paysan
appelé Géral, elle pourrait trouver quelques journées pour travailler
aux vignes ou sarcler les blés. Arrivés dans le village, un drole nous
fit voir une grande vieille maison où justement Géral était en ce
moment. Lorsque, sur sa demande, ma mère lui eut dit qu'elle était la
femme de Martissou, de Combenègre, la servante qui était là fit: «Oh!
Sainte Vierge!» en nous regardant d'un air pas trop engageant. Mais
Géral, l'ayant fait taire, dit à ma mère qu'il lui donnerait huit sous
par jour, et qu'elle pourrait venir dès le lendemain.
Lors elle le remercia, et lui répondit que, ne pouvant m'abandonner seul
à la tuilière au milieu des bois, elle le priait, si ça ne le dérangeait
pas, de me laisser venir, et qu'il la payerait moins, en ce que je
serais nourri aussi.
--Eh bien! amène ton drole, dit le vieux Géral, qui n'avait pas l'air
d'un mauvais homme; et, au lieu de huit sous, je t'en donnerai cinq.
Le lendemain donc, nous fûmes de bonne heure à Puypautier, et, tandis
que ma mère ramassait les sarments dans les vignes avec une autre femme,
moi, je m'amusais par là, avec la drole de la servante à Géral, qui
gardait la chèvre et les oies et s'appelait Lina.
A neuf heures, la mère de Lina nous appela tous pour déjeuner. Il y
avait sur la table un grand plat vert où fumait une bonne soupe avec des
pommes de terre et des haricots dessus en quantité. Il y avait longtemps
que je n'en avais mangé d'aussi bonne, et, sans doute, les autres la
trouvaient à leur goût aussi, car Géral, son domestique, l'autre femme
et la servante, tout le monde y revint, moins ma mère que le chagrin
empêchait de manger beaucoup. Cette servante coupait le farci, comme on
dit, chez Géral qui était un vieux garçon; et, quoique je sache bien
qu'elle seule fit renvoyer ma mère, on ne peut lui ôter ceci, que sa
soupe était bonne: c'est bien vrai que, dans la maison, il y avait tout
ce qu'il fallait pour ça.
Tout en déjeunant, Géral encourageait ma mère et lui disait que, Laborie
étant connu de tout le monde comme un mauvais homme, ou, pour mieux
dire, un coquin, mon père serait peut-être acquitté. Mais elle secouait
la tête tristement.
--Voyez-vous, Géral, il y a des gens trop riches contre nous et qui ont
le bras long: les messieurs de Nansac feront tout ce qu'ils pourront
pour le faire condamner.
--C'est bien ça, firent les autres.
--En tout cas, ma pauvre, reprit Géral, il te faut manger pour te
soutenir; autrement, tu te rendrais malade, et alors que deviendrait ton
drole?...
--Vous avez bien raison, répondait ma mère en s'efforçant de manger à
contre-coeur.
Ce que c'est que les enfants! j'aimais bien mon père, pour sûr, mais à
l'âge que j'avais on se laisse distraire aisément. Tout le long du jour,
j'étais avec Lina, par les chemins bordés de haies épaisses de ronces,
de sureaux et de buissons noirs, contre lesquelles la chèvre se dressait
parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l'herbe courte sur
les bords du chemin, je les regardais faire curieusement. Lorsqu'elles
étaient saoules, elles se mettaient sur le ventre, et, de temps en
temps, piaulaient entre elles, comme si elles se fussent dit leurs
idées. De vrai, lorsqu'on voit ces bêtes, et tant d'autres d'ailleurs,
avoir un cri particulier, un son de voix différent, une manière tout
autre de jaser, dans des occasions diverses, on ne peut pas s'empêcher
de croire qu'elles se comprennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina,
tranquille, les pattes repliées sous lui, la tête haute, l'oeil
brillant, faisait tout doucement à ses oies reposant autour de lui:
«_Piau, Piau, Piau_», il me semblait qu'il leur disait: il fait bon ici,
le jabot plein. Et, lorsqu'une oie répondait sur le même ton: «_Piau,
Piau, Piau_», je me pensais qu'elle devait dire: «Oui, il fait bon ici.»
Puis, quand venait dans le chemin un chien étranger, ou quelqu'un qui
n'était pas du village, le mâle le signalait de loin par un cri perçant
comme un appel de clairon, en se dressant sur ses pattes, imité aussitôt
par toutes les oies qui répétaient son cri, comme pour dire: «Nous avons
compris!» Et alors, il leur disait quelque chose comme: «Il faut se
retirer»; à quoi elles répondaient brièvement: «Oui», et se mettaient en
marche vers la basse-cour, lui à l'arrière-garde, l'oeil et l'ouïe
attentifs, sérieux comme un âne qui boit dans un seau, avec la plume qui
le bridait en lui traversant les nasières.
Je disais ça quelquefois à Lina, mais elle se moquait de moi en riant,
et disait que j'étais aussi innocent que les oies, de croire des choses
comme ça; mais ça n'était pas de méchanceté et ne m'empêchait point de
l'affectionner beaucoup et de l'embrasser souvent.
Une douzaine de jours se passèrent ainsi à m'amuser avec Lina, lorsqu'un
soir, après souper, Géral donna à ma mère les sous de ses journées, et
lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle pour le moment. Il était un peu
honteux en disant ça, comme quelqu'un qui ment; et, en effet, il y avait
encore du travail assez. Mais, à ce que nous dit l'autre femme qui
travaillait avec ma mère, la servante lui faisait tant de train à cause
d'elle que, pour avoir la paix, il la renvoya. Ayant reçu deux pièces de
trente sous, ma mère les noua dans le coin de son mouchoir, remercia
Géral, et puis nous nous en fûmes tristement, elle inquiète de l'avenir,
moi désolé de quitter Lina.
* * * * *
Le lendemain, il fallut recommencer à courir les villages autour de la
forêt pour chercher des journées. Mais lorsque, le soir venu, nous fûmes
de retour à la tuilière sans avoir rien trouvé, j'étais bien las,
tellement que ma mère se désolait, ne sachant comment faire, me laisser
seul, ou me traîner toute une journée après elle. Moi, le matin, la
voyant en cette peine, je lui dis que j'étais reposé et que je
marcherais bien. Là-dessus, nous voilà en route, cheminant doucement,
nous arrêtant de temps en temps, elle me portant quelquefois, malgré que
je ne voulusse pas. Cela dura trois ou quatre jours comme ça, pendant
lesquels nous ne profitions guère, nous crevant à chercher inutilement
du travail et n'ayant plus le bon ordinaire de chez Géral, lorsqu'un
soir, en passant à la Grimaudie, un homme nous dit que le maire de Bars
nous mandait d'y aller sans faute le lendemain.
Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures, nous arrivions
dans l'endroit. Une femme qui épouillait son drole devant la porte,
écachant les poux sur un soufflet, nous montra la maison. Ayant cogné,
ma mère ouvrit la porte lorsqu'une grosse voix nous eut crié d'entrer.
Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant le feu, se
lança sur nous en aboyant.
--Tirez! tirez! lui cria la même voix rude, sans pouvoir le faire taire.
Dans le coin du feu, sur un fauteuil paillé, il y avait, les coudes sur
ses genoux, une vieille, très vieille, à la tête branlante, qui pouvait
avoir cent ans, et nous regardait par côté d'un oeil mort. Lui, le
maire, était là aussi, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant
un éperon à son soulier, car c'était un mardi, et il allait partir pour
le marché de Thenon.
Lorsqu'il eut attaché son éperon, il jeta un grand coup de pied au
chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher sous la table. Ma mère
lui ayant alors expliqué qu'elle venait céans sur son commandement, il
lui dit brusquement:
--Alors, c'est toi la femme de Martissou?
--Oui bien, notre monsieur.
--Cela étant, il te faudra te rendre à Périgueux d'aujourd'hui en
quinze, sans faute: on va juger ton homme. Voilà l'assignation!
ajouta-t-il en prenant un papier dans une tirette.
--Mon Dieu, comment ferons-nous? disait ma mère sur le chemin, en nous
en retournant.
Et en effet, sur les trois francs que lui avait donnés Géral, il avait
fallu acheter une tourte de pain, de sorte qu'il ne nous restait presque
rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait à cause de ça, je me
faisais du mauvais sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu'un matin, rôdant
par là sur la lisière de la forêt, je trouvai dans un sentier un lièvre
étendu, tué la veille d'un coup de fusil sur l'échine, car la blessure
était toute fraîche. Je le ramassai, et m'en courus à la maison, tout
content de le porter à ma mère. Comme il n'était pas possible de savoir
qui l'avait tué, elle le vendit, le mardi d'après, à Thenon, avec nos
deux poules que nous avions eues en partage à Combenègre, afin de faire
un peu d'argent pour notre voyage.
* * * * *
Le jour arrivé qu'il nous fallait partir, nous avions dans un fond de
bas, attaché avec un bout de gros fil, un peu plus de trois francs en
sous et en liards. Ma mère mit le reste du chanteau dans le havresac de
mon père, que le Rey nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son
épaule en bandoulière, prit un bâton d'épine, et nous partîmes après
avoir attaché la porte à un gros clou avec une corde pour la tenir
fermée.
Nous n'étions pas trop bien habillés pour nous montrer en ville. Ma mère
avait un mauvais cotillon de droguet, une brassière d'étoffe brune toute
rapiécée, un mouchoir de coton à carreaux jaunes et rouges sur la tête,
des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots
aux pieds, puis un bonnet et des bas tricotés, un pantalon trop court,
pareil au cotillon de ma mère, bien usé, et une veste faite d'un vieux
sans-culotte de mon père.
Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte.
Eh bien! ça n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la
Révolution, sorte de veste assez courte et à petit collet, droit comme
ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vêtement des bons
patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.
Reprenons.
Notre chemin était de traverser la forêt en allant vers le Lac-Gendre,
et nous prîmes cette direction, après nous être déchaussés pour cheminer
plus à l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fûmes
passer à la Triderie, puis à Bonneval, et enfin à Fossemagne, où nous
trouvâmes la grande route de Lyon à Bordeaux, achevée depuis peu.
A la sortie de Fossemagne, ma mère me fit asseoir sur le rebord du fossé
pour me reposer un peu. Une demi-heure après, nous voilà repartis,
marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour
les pieds que le milieu de la chaussée. La pauvre femme, bourrelée par
l'idée de ce qui attendait mon père, ne parlait guère, me disant
seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par
la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur
la route; quelquefois un homme cheminant à pied, portant sur l'épaule,
avec son bâton, un petit paquet plié dans un mouchoir; ou bien un
voyageur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur les fontes de sa
selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrière,
attaché au troussequin, un portemanteau de cuir, fermé par une chaînette
avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur
les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite
demi-lieue de Saint-Crépin, nous entrâmes dans un boqueteau de chênes
pour faire halte. Ma mère me donna un morceau de pain que je mangeai
avec appétit, tout sec et noir qu'il était; après quoi, m'étendant sur
l'herbe, je m'endormis profondément.
Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné du côté du couchant, et
je vis ma mère assise contre moi. Me voyant réveillé, elle se leva, me
tendit la main, et après m'être un peu étiré, je me levai aussi pour
repartir.
En passant à Saint-Crépin, je bus à une fontaine qui coulait dans un bac
de pierre, près du relais de poste, et, m'étant ainsi bien rafraîchi, je
continuai à marcher vaillamment, m'efforçant un peu pour faire voir à ma
mère que je n'étais pas trop fatigué. Et c'est la vérité que je ne
l'étais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce
n'était plus la même chose de marcher nu-pieds sur une route chauffée
par le soleil ou sur la terre fraîche des sentiers sous bois.
Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à Saint-Pierre, car j'avais
dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots,
après avoir suivi le bourg qui n'était pas bien grand alors, ni encore,
ma mère avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, où, dans un trou
du mur, on avait planté pour enseigne une branche de pin, et, la porte
étant ouverte, elle entra.
Une bonne vieille avec une coiffe à barbes, un fichu à carreaux croisé
sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise
sur une chaise, filait sa quenouille de laine près de la table. A la
salutation de ma mère elle répondit par une franche parole:
--Bonsoir, bonsoir, braves gens!...
Interrogée si elle pouvait nous donner un peu de soupe et nous faire
coucher, elle répondit que oui, mais que, comme elle n'avait plus qu'un
lit, l'autre ayant été saisi pour payer les rats de cave, il nous
faudrait coucher dans le fenil.
--Oh! dit ma mère, nous dormirons bien dans le foin.
--Eh bien! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieille.
Et lorsque nous fûmes assis, comme on est curieux dans les petits
endroits, principalement les femmes, la vieille se mit à questionner ma
mère, tournant autour du pot, pour savoir où nous allions et à quelle
occasion. Tant elle avait l'air d'une brave femme que ma mère lui
raconta tout par le menu, les misères qu'on nous avait faites, les
canailleries de Laborie, et comment mon père avait tiré sur ce régisseur
des messieurs de Nansac, eux et lui l'ayant poussé à bout, jusqu'à lui
venir tuer la chienne dans la cour.
--Ah! les canailles! s'écria la vieille. Il y en a bien par ici qui en
feraient autant! ajouta-t-elle en posant sa quenouille. Avant la
Révolution, il n'y a pas de gueuseries qu'ils ne nous aient faites. Et
depuis qu'ils sont revenus, ils recommencent, surtout depuis quelque
temps!
Elle se leva brusquement, là-dessus, alla fermer la porte et alluma la
lampe:
--Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont toujours les
mêmes, faisant les maîtres, orgueilleux comme des coqs d'Inde et durs
pour les pauvres gens. Mais quand l'autre reviendra, il se souviendra
qu'ils l'ont trahi, et il les jettera à la porte...
--L'autre? fit ma mère.
--Eh! oui... Poléon, qu'ils ont envoyé à cinq cent mille lieues, par
delà les mers, dans une île déserte.
Ma mère avait bien ouï parler quelquefois, le dimanche, devant l'église,
d'un certain Napoléon, qui était empereur, et qui avait tant bataillé
que beaucoup de conscrits du Périgord étaient restés par là-bas, dans
des pays inconnus; mais du côté de la Forêt Barade, on n'était pas bien
au courant, et elle répondit simplement:
--Alors, il est fort à désirer qu'il revienne tôt, puisque c'est un ami
des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux!
Moi, tout en écoutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du
feu, je regardais cette maison bien pauvre en vérité. Le lit de la
vieille était dans un coin, garanti de la poussière du grenier par un
ciel et des rideaux de même étoffe, jadis bleus avec des dessins, et
maintenant tout fanés. Ce lit coustoyé de chaises, dont aucunes
dépaillées, était encombré, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin
opposé, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au
milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, était
une mauvaise maie, où la bonne femme serrait le pain et autres affaires
depuis que son cabinet était vendu. Une cocotte et une marmite étaient
sous la maie, une soupière et des assiettes dessus, et avec la seille
dans l'évier, c'était à peu près tout: on voyait que les gens du roi
avaient passé par là.
Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla quérir des
branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine,
raviva le feu devant lequel cuisaient déjà des haricots, et pendit à la
crémaillère son autre marmite où il y avait du bouillon. Cela fait, elle
débarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de
gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit
dedans une tourte entamée et commença à tailler la soupe avec un
taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez
nous.
--Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arrivé.
--Vous attendez quelqu'un? fit ma mère.
--Oui, c'est un brave garçon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban,
des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont
là,--ajouta-t-elle en montrant des gravures grossières passées en
couleur--et d'autres petites affaires encore... Tu peux bien aller les
voir, les images,--me dit la vieille;--ça t'amusera en attendant le
souper... Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contrée de
Thenon,--reprit-elle;--je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour.
Je me mis à regarder les images clouées au mur. Il y avait entre autres
le malheureux _Juif errant_ avec son bâton et ses longues jambes,
symbole du pauvre peuple déshérité qui n'a ni feu ni lieu; ensuite
_Jeannot et Colin_, histoire instructive, surtout en ce temps-ci où tant
de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux _Crédit_, mort,
étendu à terre, tué par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et, à côté,
une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors
je ne savais pas lire: _Mon oie fait tout_;--triste et désolante
sentence pour les pauvres gens.
Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de
bâton à la porte.
--C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.
Lui, nous voyant, sembla hésiter; mais elle l'encouragea:
--Vous pouvez entrer... C'est une brave femme et son drole.
Alors, il entra. C'était un fort garçon à la figure brune, aux cheveux
crépus, coiffé d'une casquette de peau de fouine, vêtu d'une blouse de
cotonnade grise rayée, et chaussé de gros souliers ferrés. Il pliait
sous le poids d'une balle qu'il portait à l'aide d'une large bricole de
cuir.
--Salut, la compagnie! dit-il en posant son gros bâton contre la porte.
Puis il se débarrassa de sa balle en la plaçant sur deux chaises que la
vieille avait vitement arrangées à l'exprès.
--Vous êtes fatigué, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle; tournez-vous un
peu vers le feu; nous allons souper dans une petite minute.
--Ça n'est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec plaisir: depuis
Razac, vous pensez, le déjeuner a eu le temps de couler.
La soupe trempée, on se mit à table, et la vieille servit à chacun une
assiette comble de bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus étonné
de voir Duclaud manger la soupe avec sa cuiller et sa fourchette en même
temps. Chez nous on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison
que nous n'avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions d'un ragoût
de pommes de terre ou de haricots, on le mangeait avec des cuillers.
Pour la viande, on se servait du couteau et des doigts; mais ça
n'arrivait qu'une fois l'an, au carnaval.
Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa à tous du vin
dans notre assiette. Lui-même remplit la sienne jusqu'aux bords de telle
manière qu'un petit canard s'y serait noyé: on voyait qu'il était dans
la maison comme chez lui et ne se gênait pas. Ce vin était un petit
vinochet du pays, qui ne valait pas celui de la côte de Jaures, à
Saint-Léon-sur-Vézère; mais nous autres qui ne buvions que de la
mauvaise piquette, gâtée souvent, pendant trois ou quatre mois, et, le
reste de l'année, de l'eau, nous le trouvions bien bon. Après avoir bu,
le porte-balle nous offrit de la soupe encore, et, personne n'en voulant
plus, il s'en servit une autre pleine assiette, après quoi il fit un
second copieux «chabrol», comme nous appelons le coup du médecin, bu
dans l'assiette avec un reste de bouillon.
Pendant ce temps, la Minette avait tiré les mongettes ou haricots dans
un saladier et les posa sur la table. Ma mère se leva alors, disant
qu'elle n'avait plus faim; mais la brave vieille, qui se doutait qu'elle
disait ça parce qu'elle craignait la dépense, la fit rasseoir:
--Il vous faut manger tout de même pour avoir des forces, dit-elle;
mangez, mangez, pauvre femme, autrement vous ne pourriez pas finir
d'arriver à Périgueux.
Tandis que nous mangions, la Minette conta l'affaire de mon père à
Duclaud, et lui demanda ce qu'il en pensait.
--Que voulez-vous que je vous dise? fit-il. Si les juges et les jurés
étaient des gens pareils à moi, eux voyant comme cet homme a été poussé
à bout par ce coquin de régisseur et les messieurs, il s'en tirerait
avec un an de prison ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury, c'est
des bourgeois, des riches, qui, encore qu'ils soient honnêtes, penchent
plutôt pour ceux de leur bord. Pourtant il y a des hommes justes
partout, et il n'en faudrait qu'un ou deux pour entraîner les autres;
souvent ça arrive ainsi, il ne vous faut pas désespérer... Ah!
ajouta-t-il, que ceux-là mériteraient d'être punis, qui commandent des
injustices et des méchancetés sans se donner garde des malheurs qui en
peuvent advenir!
Le soir, après souper, Duclaud tira du fond de sa balle des petits
paquets et diverses affaires qu'il mit dans une grande poche de dessous
sa blouse et sortit. Depuis, je me suis pensé qu'il faisait peut-être
bien quelque peu la contrebande de tabac et de poudre.
Le moment de se coucher venu, la vieille Minette dit que, réflexion
faite, Duclaud devant coucher dans le fenil, ma mère et moi coucherions
dans son lit, qui était assez large pour trois, surtout que je n'étais
pas bien gros, ce qui fut fait. Sans doute, le colporteur rentra par la
porte de l'en-bas, qui donnait dehors, et monta dans le grenier à foin:
je ne le revis plus.
Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit chauffer de la soupe et
nous la fit manger. Lorsqu'il fut question de compter, elle dit à ma
mère qu'elle aurait assez besoin de son argent à Périgueux où tout était
cher; qu'elle payerait en repassant s'il lui en restait. Ma mère la
remercia bien, mais lui dit que ça lui ferait de la peine de s'en aller
comme ça sans payer; joint à ça qu'elle ne savait pas comment il en
adviendrait, et si nous repasserions par Saint-Pierre.
--Alors, dit la vieille, puisque c'est ainsi, vous me devez dix sous.
Ma mère connut bien qu'elle ménageait beaucoup; elle lui donna les dix
sous en l'accertainant qu'elle se souviendrait toujours d'elle, et de sa
bonté pour nous autres.
La Minette fit aller ses bras et dit:
--Il faut bien que les pauvres s'entr'aident! Puis elles s'embrassèrent
fort, ma mère et elle, et nous partîmes garnis de beaucoup de souhaits
de bonne chance, qui comme tant d'autres ne servirent de rien.
* * * * *
De bonne heure, donc, nous revoilà sur la grande route déserte. Il
faisait bon marcher; le soleil se levait, fondant une petite brume qui
montait dans l'air et disparaissait. Derrière nous les coqs de
Saint-Pierre chantaient fort, ce qui, avec le brouillard s'élevant,
présageait la pluie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les
haies aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dans l'herbe
des petites pervenches et des fleurs de mars, autrement des violettes.
La rosée séchait dans les prés reverdis, et, sur le haut des coteaux,
travaillés jusqu'à mi-hauteur, les taillis commençaient à prendre les
verdoisons claires du printemps. J'étais bien reposé, bien repu, et sans
la triste cause qui nous mouvait, c'eût été un plaisir de voyager ainsi.
Un peu après avoir dépassé Sainte-Marie, nous allons rencontrer deux
joyeux garçons qui cheminaient en se dandinant un peu et chantaient à
plein gosier. Ils étaient habillés de velours noir, ceinturés de rouge
et avaient des havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes de
velours noir aussi les coiffaient sur le côté crânement; à leurs
oreilles pendaient des anneaux d'or, et ils tenaient à la main de
grandes cannes enrubannées qu'ils maniaient dextrement, faisant, avec,
des moulinets superbes. Ils nous saluèrent jovialement en passant, et
nous nous demandions qui pouvaient être ces gens-là; mais depuis j'ai
compris que c'étaient des compagnons du tour de France.
Nous allions arriver à Saint-Laurent, lorsque la pluie nous attrapa,
petite pluie fine qui mouillait, et embrumait les prés où serpentait
lentement le Manoir. Çà et là, dans les endroits bas, le ruisseau
faisait des rosières où nichaient les poules d'eau, et ailleurs se
perdait dans des nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours
lentement, lentement, comme s'il avait regret d'aller se perdre dans
l'Ille.
Nous avions laissé le château du Lieu-Dieu sur notre droite, quand voici
derrière nous un grand bruit de grelots. Nous retournant alors, nous
apercevons une grande belle voiture attelée de quatre chevaux avec deux
postillons en grandes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de
roi, plaque au bras et chapeau de cuir ciré. Je me plantai par curiosité
pour voir passer cette voiture, et ma mère en fit autant pour
m'attendre. Lorsqu'elle fut là, je vis à travers les grands carreaux de
vitre le comte de Nansac, la comtesse et leur fille aînée. Sur le siège
de devant était le garde Mascret, et, derrière, un domestique avec une
chambrière. Ma mère regarda les messieurs d'un oeil fiché, les mâchoires
serrées, les sourcils froncés, et, moi, je sentis en mon coeur s'élever
un violent mouvement de haine. Eux, nous voyant ainsi, mal vêtus,
mouillés, pataugeant pieds nus dans la terre détrempée, détournèrent les
yeux d'un air froid, méprisant, et la voiture passa, rapide, en nous
éclaboussant de quelques gouttes de boue liquide.
Arrivés à Lesparrat, j'aperçus la belle plaine de l'Ille, et la rivière
aux eaux vertes, bordée de peupliers, qui coule au-dessous du château du
Petit-Change. En quittant le vallon étroit du Manoir enserré entre des
coteaux arides aux terres grisâtres, aux arbres chétifs, il me sembla
arriver dans un autre pays. Mais lorsque, après avoir monté la petite
côte du Pigeonnier, je vis Périgueux au loin, avec ses maisons étagées
sur le puy Saint-Front, et, tout en haut, montant dans le ciel, le vieux
clocher roussi par le soleil de dix siècles, ce fut bien autre chose. Je
n'avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne pouvais
m'imaginer un tel entassement de maisons, quoique je n'en visse qu'une
partie. La hâte d'arriver me donna des jambes, et, de ce moment, je ne
sentis plus la fatigue.
Après avoir longé le jardin de Monplaisir, nous allons traverser le
faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant longé l'ancien
couvent des Récollets, qui est maintenant l'École normale, nous arrivons
sur le Pont-Vieux, aux arches ogivales, défendu jadis par une tour à
huit pans dont les fondements se voient encore.
Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps, dit le
proverbe; pourtant celle-ci nous avait mouillés; mais, à cette heure,
elle avait cessé et je n'y pensais plus, curieux de tout ce que je
voyais. Tout le long de la rivière, à droite et à gauche, des vieilles
maisons, qui semblaient descendre du Puy Saint-Front, venaient se mirer
dans les eaux. En amont du pont, c'était, au coin de la rue du
Port-de-Graule, avec sa façade tournée vers l'Ille, une grande ancienne
maison en pierre de taille, superbe avec ses mâchicoulis travaillés, ses
larges baies et ses hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison
Lambert avec ses trois étages de galeries donnant sur la rivière,
soutenues par de jolis piliers sculptés; et plus loin se dressait
fièrement, dominant la rive, la tour de la Barbecane, avec sa
plate-forme crénelée, ses mâchicoulis et ses meurtrières pour
couleuvrines et arquebuses: belle relique de l'ancienne enceinte de la
ville, que des massacres ont rasée depuis. Un peu plus loin, les rochers
à pic de l'Arsault se dressaient fièrement.
En aval du pont, c'était le vieux moulin fortifié de Saint-Front, tout
sombre, curieux à voir avec ses murailles épaisses, ses baies étroites,
ses appentis moitié bois moitié pierre, maintenus par des jambes de
force, ou collés à ses murs comme des nids d'hirondelles. Sous ses
arches sombres, les eaux de l'écluse, divisées par des éperons de
pierre, allaient s'engouffrer lentement. Plus loin, c'était une maison
étrange, avec une galerie en forme de dunette, plantée sur un massif de
maçonnerie, qui s'avançait dans l'eau en angle effilé comme un éperon de
galère: on eût dit une nef du moyen âge, avec son château d'avant, à
l'ancre dans la rivière. Tout au fond, les grands arbres feuillus du
jardin de la Préfecture se reflétaient sur les eaux. Et par en haut,
comme du côté d'en bas, entre ces points principaux, c'était une foule
de maisons dévalées vers la rivière, en désordre, comme un troupeau de
brebis, et s'y baignant les pieds: vieilles maisons aux pignons bizarres
avec des pots à passereaux, aux balcons de bois historiés, aux étages en
saillie soutenus par d'énormes corbeaux de pierre, aux fenêtres étroites
ou à meneaux, avec des basilics dans de vieilles soupières ébréchées, ou
des résédas dans des marmites percées; maisons aux louviers étranges qui
semblaient épier sur la rivière. Quelques-unes de ces maisons,
baticolées en torchis avec des cadres de charpente, cahutes informes,
lézardées, écaillées, tordues et déjetées de vieillesse, comme de
pauvres bonnes femmes, se penchaient sur l'Ille où elles semblaient se
précipiter. D'autres à côté ayant perdu leur aplomb, comme des femmes
saoules, s'appuyaient sur la maison plus proche ou se soutenaient par
des béquilles énormes faisant contrefort. D'autres encore, en pierre de
taille, solidement construites, quelques-unes sur des restes des anciens
remparts, réfléchissaient dans les eaux claires leurs assises roussies
par le soleil, leurs baies irrégulières, leurs galeries couvertes, leurs
toits d'ardoises aigus, leurs chatonnières triangulaires, leurs
cheminées massives fumant sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons
dissemblables, cossues ou minables, variées d'aspect, chacune ayant son
architecture, ses matériaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit
propres, se pressaient sur le bord de l'Ille, curieuses de se mirer
dedans. Les unes avançaient sur les eaux où plongeaient leurs piliers de
pierre; d'autres se reculaient, comme craignant de se mouiller les
pieds, et poussaient jusqu'à la rivière leurs massives terrasses aux
lourds balustres; d'autres enfin se haussaient d'un étage par-dessus le
toit de leur voisine, pour voir couler l'Ille et contempler sur l'autre
rive les prairies bordées de peupliers où séchait le linge des
lavandières aux battoirs bruyants. Çà et là, sur une terrasse, un
jardinet grand comme la main; au pied d'un mur, un saule pleureur
retombant sur l'eau, et à des portes donnant sur la rivière étaient
amarrés des bateaux: gabares de pêcheurs ou de teinturiers. Tout cet
ensemble de constructions bizarres, irrégulières, entassées en désordre;
tout cet amas de pignons, de galeries, d'escaliers extérieurs,
d'appentis, d'auvents écaillés d'ardoises, de baies larges ou étroites,
de piliers, de poutres entre-croisées, de corbeaux de pierre, de jambes
de force, d'étages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes, de
toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de cheminées étranges, de
girouettes rouillées,--tout cela s'étalait au soleil en un fouillis
enchevêtré où se jouaient les ombres sur des teintes bleuâtres, vertes,
rousses, bistrées, grisâtres, où, parmi des hardes étendues, piquait
comme un coquelicot quelque jupon rouge séchant à une fenêtre: ça n'est
pas pour dire, mais c'était plus beau qu'aujourd'hui.
Après que j'eus regardé ça un bon moment, planté à l'entrée du pont,
étourdi par le bruit des eaux tombant de l'écluse, ma mère me tira par
la main, et nous voici montant la rue qui allait à la place du Greffe;
rue roide, pavée de gros cailloux de rivière, rouges, que la pluie du
matin faisait reluire au soleil. De chaque côté, c'était des boutiques à
ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panier, sans devantures, avec
une coupée, sombres à l'intérieur; mauvais regrats où pendillaient des
chandelles de résine, chétives boutiques où l'on vendait de la faïence
ou des sabots, ou du vin à pot et à pinte; petits ateliers où
travaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ronflait, des
savetiers tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le fer-blanc
avec un maillet de bois. Tous ces gens de métier levaient la tête, oyant
nos sabots sur le pavé, et avaient l'air de se dire: «D'où diable
sortent donc ceux-ci?» Puis, en haut, sur la place et collées aux grands
murs noirs de Saint-Front, c'étaient de petites baraquettes en planches,
de pauvres échoppes en torchis, des logettes en parpaing, où étaient
installées des marchandes de fruits secs, de légumes, de pigeons, et des
bouchères à la cheville.
Arrivés devant le porche du greffe, nous nous arrêtâmes, la tête en
l'air, contemplant le vieux monument et son clocher à colonnettes,
éclairé par le soleil, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec
des cris aigus. Puis ma mère, abaissant la tête, vit devant le portail
une marchande de cierges, et eut la pensée d'en faire brûler un à
l'intention de mon père, et l'ayant acheté, six liards, elle entra dans
la cathédrale, où je la suivis.
Quelle grandeur superbe! Que je me trouvais petit sous ces coupoles
suspendues dans les airs! Dans la chapelle de l'Herm je n'avais éprouvé
qu'un vif sentiment de curiosité; dans l'église de Rouffignac, encore,
je me sentais à l'aise; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers
géants noircis par le temps, aux murs verdis par l'humidité, qui avaient
vu passer sans fléchir dix siècles d'événements, c'était bien autre
chose. Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sentais perdu dans
l'immensité du monument, écrasé par sa masse, et à ce moment je
ressentis quelque chose comme une impression de terreur religieuse, qui
s'augmentait à mesure que nous cheminions dans l'église déserte, sur les
grandes dalles qui renvoyaient aux voûtes le bruit de nos sabots. Dans
un coin ma mère aperçut sur un piédestal massif une statue de la Vierge
et se dirigea de ce côté. Autant qu'il m'en souvienne, c'était une très
vieille statue de pierre assez naïvement taillée; pourtant l'imagier
avait su donner à la figure de la mère du Christ une expression de
tendre pitié, d'infinie bonté. Devant la Vierge était disposé une sorte
d'if à pointes de fer, où en ce moment achevait de se consumer un cierge
de pauvre comme le nôtre. Ayant allumé le sien, ma mère le ficha sur une
pointe, et, se mettant à genoux, elle pria en patois, ne sachant parler
français, suppliant la vierge Marie comme si elle eût été là présente.
Et sa prière peut se tourner ainsi:
«Je vous salue, Mère très gracieuse, le bon Dieu est avec vous, vous
êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus le fruit de votre ventre
est béni aussi.
»Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulement ne sait pas
vous parler comme il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me
comprendrez bien tout de même. Ayez pitié de moi, sainte Vierge!
Quelquefois j'ai bien oublié de vous prier, mais, vous savez, les
pauvres gens n'ont pas toujours le temps. Ayez pitié de nous autres,
sainte Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou! Il n'est pas mauvais
homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S'il a fait ce méchant
coup, on l'y a poussé, sainte Vierge! Ce Laborie était une canaille, de
toutes les manières, vous le savez bien, sainte Vierge! Ce qui a fini de
faire perdre patience à mon pauvre homme, c'est qu'il savait de
longtemps que ce gueux m'attaquait toujours: il l'avait ouï un jour de
dedans le fenil.
»Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie en grâce, sauvez mon pauvre
Martissou! Je vous bénirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge! et
avant de m'en retourner, je vous ferai brûler une chandelle dix fois
plus grande que celle-ci; faites-le, sainte Vierge! faites-le!»
Tandis que ma mère priait ainsi à demi-voix avec un accent piteux, moi,
je m'essuyais les yeux. Ayant achevé, elle fit un grand signe de croix,
reprit son bâton par terre, et nous sortîmes.
Sous le porche, ma mère demanda à la femme qui nous avait vendu le
cierge où étaient les prisons.
--Là, tout près, dit la femme: vous n'avez qu'à monter devant vous la
rue de la Clarté; au bout, vous tournerez à droite; une fois sur le
Coderc, vous avez les prisons tout en face.
En arrivant sur la place, bordée à cette époque de maisons anciennes,
dans le genre de celle du coin de la rue Limogeane, nous vîmes dans le
fond, sur l'emplacement où est maintenant la halle, l'ancien Hôtel de
Ville, où étaient les prisons depuis la Révolution. On dit, par
dérision: «gracieux comme une porte de prison», et on dit vrai. Celle-ci
ne faisait pas mentir le proverbe: solidement ferrée et renforcée de
clous, avec un guichet étroitement grillagé, elle avait un aspect
sinistre, comme si elle gardait la mémoire de tous les condamnés qui en
avaient passé le seuil pour aller aux galères ou à l'échafaud.
Ma mère souleva le lourd marteau de fer qui retomba avec un bruit sourd.
Un pas accompagné d'un cliquetis de clefs se fit entendre, et le guichet
s'ouvrit.
--Qu'est-ce que vous voulez? dit une voix dure.
--Voir mon homme, répondit ma mère.
--Et qui est celui-là, votre homme?
--C'est Martissou, de Combenègre.
--Ah! l'assassin de Laborie... Eh bien! vous ne pouvez pas le voir sans
permission; mais son avocat est avec lui en ce moment: attendez-le quand
il sortira.
Et le guichet se referma.
Ma mère s'assit sur le montoir de pierre près de la porte, et moi,
curieux, je reculai de quelques pas pour regarder ce vieil Hôtel de
Ville qui avait vu passer tant de générations. C'était un assemblage de
bâtiments irréguliers, inégaux, solidement construits pour résister à un
coup de main. D'un côté un large et massif corps de logis percé de baies
grillées, haut de trois étages et terminé en terrasse crénelée. De
l'autre, une sorte de pavillon carré plus étroit, avec une toiture
pointue. Entre ces deux bâtiments, dans une construction moins haute
surmontée d'un mâchicoulis, s'ouvrait la porte dont j'ai parlé, qui, par
une voûte, conduisait à une petite cour intérieure. Autour de cette
cour, et attenants au reste de l'édifice, étaient accolés d'autres
bâtiments, quelques-uns ajoutés après coup. Le tout était dominé par la
tour carrée du beffroi, haute, à créneaux, avec des gargouilles aux
angles et un toit très aigu surmonté d'une girouette.
Tandis que je regardais tout ça, la porte se rouvrit et un jeune
monsieur dit à ma mère:
--C'est vous qui êtes la femme de Martin Ferral?
--Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j'en étais capable, dit ma
mère en se levant.
--Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvre femme; mais
c'est demain qu'il passe aux assises, vous le verrez. Je suis son
avocat,--continua-t-il,--venez un peu chez moi, j'ai besoin de vous
parler.
Et il nous mena dans sa chambre, qui était au deuxième étage dans une
maison de la rue de la Sagesse, au nº 11, là où il y a encore une jolie
porte ancienne avec des pilastres et des ornements sculptés. Ayant monté
l'escalier en colimaçon logé dans une tour à huit pans, le monsieur nous
fit entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commença à questionner
ma mère sur beaucoup de choses, et, à mesure qu'elle répondait, il
écrivait. Il lui demanda notamment si ces propositions que lui faisait
Laborie avaient été entendues de quelqu'un, et elle lui répondit que
non, que nul, sinon mon père, bien par hasard, ne les avait ouïes, parce
que cet homme était rusé et hypocrite; mais qu'il était au su de tout le
monde qu'il attaquait les femmes jeunes qui étaient sous sa main, comme
les métayères, ou celles qui allaient en journée au château. Ça se
savait, parce qu'en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la
lessive, les femmes se le racontaient, du moins celles qui ne l'avaient
pas écouté, comme la Mïon de Puymaigre.
--Bon, dit l'avocat, je l'ai fait citer comme témoin, avec d'autres.
Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua à ma mère ce qu'il fallait
dire devant la Cour et comment; qu'elle devait narrer tout au long les
poursuites malhonnêtes de Laborie, et raconter une par une toutes les
misères qu'il leur avait faites et fait faire, à cause de ses refus de
l'écouter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui était la vérité, que
mon père était fou de rage et qu'il n'avait tiré sur Laborie qu'en le
voyant rendre au garde le fusil avec lequel il l'avait blessée au front,
et puis tué sa chienne.
Lorsque nous fûmes pour nous en aller, l'avocat demanda à ma mère où
nous étions logés, et, après qu'elle lui eut répondu ne savoir encore où
nous gîterions, venant seulement d'arriver, il prit son chapeau et nous
emmena dans une petite auberge, dans la rue de la Miséricorde. Après
nous avoir recommandés à la bourgeoise, il dit à ma mère de ne pas
manquer d'être à dix heures au tribunal, le lendemain; et, comme elle
lui demandait s'il avait bon espoir, il fit un geste et dit:
--Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertain; mais le
mieux est d'espérer jusqu'à la fin.