MADAME DREYFUS A M. G. CAVAIGNAC

Le 16 janvier 1898.

Monsieur le député,

Vous me dites qu’un témoignage écrit des déclarations du capitaine

Lebrun-Renault existe entre les mains de M. le ministre de la guerre.

Je dois à mon mari, à mes enfants, à la vérité de dissiper l’équivoque

de votre réponse.

Ce témoignage écrit qui a été si subitement révélé par vous, que le

ministre d’ailleurs ne produit pas, est-il ou n’est-il pas du capitaine

Lebrun-Renault?

S’il n’est pas du capitaine Lebrun-Renault lui-même, il est sans valeur;

c’est un mensonge à ajouter à tous ceux qu’a fait M. du Paty de Clam

depuis le premier jour, quand il affirmait que mon mari, écrivant sous

sa dictée, s’était mis à trembler--alors que la page écrite, ce jour-là,

par mon mari ne porte aucune trace d’une émotion qui eût été cependant

bien explicable--ou quand il affirmait que son crime était connu du

Président de la République et des ministres--alors que M.

Casimir-Perier, le général Saussier ne furent informés de son

arrestation que longtemps après.

Mais le capitaine Lebrun-Renault n’a jamais rien dit de tel; j’en ai

pour témoin le commandant Forzinetti, dont le général Saussier pourra

vous dire la loyauté et qui a recueilli du capitaine Lebrun-Renault

lui-même un démenti catégorique de votre allégation.

J’en ai pour témoin M. Clisson, qui a écrit le jour même dans le

_Figaro_ le récit véridique de l’entretien du capitaine Lebrun-Renault

avec mon mari. J’en ai pour témoins d’autres personnes encore qui

auront, elles aussi, le courage de parler, d’affirmer la vérité, qui

répèteront demain devant la justice, sous la foi du serment, les

démentis que le capitaine Lebrun-Renault a constamment opposés à cette

calomnie. Sous la foi du serment, devant la justice, le capitaine

Lebrun-Renault confirmera lui aussi la vérité.

Vous pouvez demander à M. Lebon, ministre des Colonies, de vous montrer

les lettres dont il ne m’envoie plus que des copies, me privant ainsi de

la vue même de cette chère écriture.

Lisez ces lettres, monsieur, vous n’y trouverez, dans l’affreuse agonie

de ce supplice immérité, qu’un long cri de protestation, qu’une longue

affirmation d’innocence, l’invincible amour de la France.

Vivant ou mort, mon infortuné mari, je vous le jure, sera réhabilité.

Toutes les calomnies seront dissipées, toute la vérité sera connue. Ni

moi, ni nos amis, ni tous ces hommes que je connais seulement de nom,

mais qui ont, eux, le souci de la justice, ne désarmeront jusque là.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le député, l’expression de mes

sentiments distingués.

Lucie DREYFUS.

Lettres d'un innocent · 第 197 / 205 题