HISTORIQUE DE LA DÉTENTION

Le 14 octobre 1894, je recevais un pli secret du Ministre de la guerre;

son contenu me faisait connaître que le lendemain, 15, se présenterait,

à sept heures du matin, à la prison, un officier supérieur de l’armée,

chargé de me faire une communication confidentielle.

Le 15 au matin, M. le lieutenant-colonel d’Aboville, en tenue de

service, se présentait et me remettait un pli, _daté du 14_, qui

m’informait que le capitaine Dreyfus, du 14ᵉ régiment d’artillerie,

stagiaire à l’État-Major de l’armée, serait écroué dans la matinée comme

prévenu du crime de «haute trahison», et que j’étais rendu

personnellement responsable de sa personne.

Le colonel d’Aboville me demanda ma parole d’honneur d’avoir à exécuter

à la lettre les injonctions ministérielles qu’il allait me communiquer,

tant par écrit que verbalement.

Une de ces communications m’ordonnait de mettre le prisonnier au secret

le plus absolu et de veiller à ce qu’il n’eût par devers lui ni couteau,

ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon.

Il devait également vivre à l’ordinaire des condamnés; mais cette mesure

fut annulée, sur une observation que je fis, comme étant irrégulière.

Le colonel m’ordonna de prendre, sans me les indiquer, les précautions

que je jugerais nécessaires pour que l’incarcération demeurât ignorée au

dedans et au dehors de la prison.

Il demanda à visiter les locaux affectés aux officiers et il désigna

celui que devait occuper le capitaine Dreyfus.

Il me mit en garde contre les démarches probables que tenterait la

«haute juiverie» dès qu’elle connaîtrait l’incarcération.

Je ne vis personne et aucune démarche ne fut faite près de moi. Pour ne

pas y revenir, j’ajoute que, durant toute la détention du prisonnier, je

ne suis jamais entré et n’ai jamais séjourné dans sa cellule sans y

avoir été accompagné par l’agent principal, qui _seul possédait la clef_

de cette chambre cellulaire.

Vers midi, le capitaine Dreyfus, en tenue civile, arriva en fiacre,

accompagné de M. le commandant Henry et d’un agent de la Sûreté. Cet

officier supérieur me remit l’ordre d’écrou, qui était signé du Ministre

lui-même et portait la _date du 14_, ce qui prouve que l’arrestation

était prononcée avant qu’on eût vu et questionné le capitaine. C’est

dire aussi que l’incarcération fut faite à l’insu du Gouverneur de

Paris, qui en fut avisé par un officier supérieur de l’État-Major du

Ministre, envoyé à cet effet, puisque j’avais reçu la défense de le

faire moi-même.

L’agent principal de la prison, auquel j’avais donné mes instructions,

après avoir fait inscrire sur le registre d’écrou le nom de «Dreyfus»,

sans aucune autre indication pouvant indiquer qui il était, conduisit le

capitaine dans la chambre qui lui était assignée.

A partir de ce moment, Dreyfus fut muré vivant dans sa chambre; nul ne

pouvait voir le prisonnier, dont la porte, pendant tout le temps de sa

présence au Cherche-Midi, ne devait s’ouvrir qu’en ma présence.

Peu d’instants après, je me rendis près du capitaine Dreyfus. Il était

dans un état de surexcitation impossible; j’avais devant moi un

véritable aliéné, aux yeux injectés de sang, ayant tout bouleversé dans

sa chambre. Je parvins, non sans peine, à le calmer.

J’eus l’intuition que cet officier était innocent. Il me supplia de lui

donner les moyens d’écrire, ou de le faire moi-même, pour demander au

Ministre de la guerre à être entendu par lui ou par un des officiers

généraux du Ministère.

Il me raconta les phases de son arrestation, qui ne furent ni dignes, ni

militaires.

Du 18 au 24 octobre, le commandant du Paty de Clam, qui avait procédé à

l’arrestation de Dreyfus au Ministère de la guerre, vint, muni d’une

autorisation particulière du Ministre de la guerre, pour l’interroger.

Avant de voir Dreyfus, il me demanda s’il ne pouvait pas pénétrer sans

bruit dans sa cellule, porteur d’une lampe assez puissante pour pouvoir

projeter un flot de lumière au visage du capitaine, qu’il voulait

surprendre de façon à le démonter. Je répondis que ce n’était pas

possible.

Il lui fit subir deux interrogatoires et lui dicta, chaque fois, des

fractions de phrases puisées dans le document incriminé, dans le but

d’établir la comparaison entre les écritures.

Pendant cette période de temps, la surexcitation du capitaine Dreyfus

était toujours très grande. Du corridor, on l’entendait gémir, crier,

parlant à haute voix, protestant de son innocence. Il se butait contre

les meubles, contre les murs, et il paraissait inconscient des

meurtrissures qu’il se faisait.

Il n’eut pas un instant de repos, et lorsque, terrassé par les

souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur le lit, son

sommeil était hanté par d’horribles cauchemars.

Il avait des soubresauts tels qu’il lui est arrivé de tomber du lit.

Pendant ces neuf jours d’une véritable agonie, il ne prit que du

bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment.

Le 24 au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut tellement

grave que, soucieux de mettre ma responsabilité à couvert, j’en rendis

compte directement au Ministre ainsi qu’au Gouverneur de Paris.

Dans l’après-midi, je me rendis, sur convocation, près du général de

Boisdeffre, que je suivis chez le Ministre de la guerre. Le général

m’ayant demandé mon opinion, je répondis sans hésitation:

--On fait fausse route, cet officier n’est pas coupable.

C’était ma conviction, et elle n’a fait que se confirmer.

Entré seul dans le cabinet du Ministre, le général en ressortait

quelques instants après, paraissant fort ennuyé, pour me dire:

--Le ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce et me

laisse «carte blanche»; tâchez de me conduire Dreyfus jusqu’à son

retour, il s’en arrangera ensuite.

Je fus porté à penser que le général de Boisdeffre était resté étranger

à l’arrestation ou qu’il ne l’approuvait pas. Néanmoins, le général

m’ordonna de faire visiter secrètement le capitaine par le médecin de

l’établissement, qui prescrivit des potions calmantes et une

surveillance incessante.

A partir du 27, le commandant du Paty de Clam vint presque journellement

lui faire subir de nouveaux interrogatoires et épreuves d’écriture, qui

n’avaient d’autre but, chaque fois, que d’obtenir un aveu contre lequel

Dreyfus ne cessait de protester.

Jusqu’au jour où ce malheureux fut livré au magistrat rapporteur du

Conseil de guerre, il se savait accusé du crime de «haute trahison»,

sans toutefois en connaître la nature.

L’instruction fut longue, minutieuse, et pendant qu’elle se poursuivait,

Dreyfus croyait si peu à sa mise en jugement et moins encore à sa

condamnation, qu’il dit plusieurs fois:

--Quelle compensation vais-je demander? Je solliciterai la croix et je

donnerai ma démission. C’est ce que j’ai dit au commandant du Paty, qui

l’a relaté dans son rapport au ministre. Il n’a pu relever aucune preuve

contre moi, car il ne peut y en avoir, pas plus que le rapporteur qui,

dans le sien, ne procède que par inductions, suppositions, sans rien

préciser, ni rien affirmer.

Quelques instants avant de comparaître devant ses juges, il disait:

--J’espère bien que mon martyre va prendre fin et que je serai bientôt

dans les bras des miens.

Malheureusement, il devait en être autrement. Après le verdict, Dreyfus

fut ramené, vers minuit, dans sa chambre où je l’attendais. A ma vue, il

s’écria: «Mon seul crime est d’être né juif! Voilà où m’a conduit une

vie de travail, de labeur. Pourquoi, mon Dieu! suis-je entré à l’École

de guerre? Pourquoi n’ai-je pas donné ma démission tant désirée par les

miens?» Son désespoir était tel que, craignant un dénouement fatal, je

dus redoubler et faire redoubler de vigilance.

Le lendemain, son défenseur vint le voir. Mᵉ Demange, en entrant dans la

chambre, lui ouvrit les bras et, tout en larmes, le pressant sur sa

poitrine, lui dit:

--Mon enfant, votre condamnation est la plus grande infamie du siècle!

J’en fus bouleversé.

A partir de ce jour, Dreyfus, qui était reste sans nouvelle des siens,

fut autorisé pour la première fois à correspondre avec sa famille, mais

sous le contrôle du commissaire du gouvernement, auquel on remettait

toutes les lettres expédiées ou reçues. J’ai assisté aux deux seules

entrevues autorisées qu’il a eues avec sa femme et à celle qu’il eut

avec sa belle-mère. Elles furent émouvantes.

Dès que le pourvoi fut connu, le commandant du Paty vint encore, avec

une autorisation spéciale du ministre ordonnant de le laisser

communiquer librement avec Dreyfus.

Après s’être enquis de «l’état d’âme» du condamné, il se rendit près de

lui, tout en enjoignant à l’agent principal de demeurer à portée de son

premier appel, si besoin était.

Dans cette dernière entrevue, il ressort d’une lettre écrite

immédiatement par Dreyfus au ministre de la guerre que le commandant du

Paty s’efforça d’obtenir un aveu de culpabilité ou, tout au moins, celui

d’un «acte imprudent d’amorçage».

Dreyfus répondit qu’il n’avait jamais amorcé personne, qu’il était

innocent.

Le 4 janvier 1895, j’étais déchargé de la lourde responsabilité qui

m’incombait.

Après avoir serré la main au capitaine Dreyfus, je le remettais aux

gendarmes qui le conduisirent, menottes aux poings, à l’École militaire

où il subit, en criant son innocence, la dégradation--supplice plus

terrible que la mort--puis l’exil.

J’ai eu à remplir une mission extrêmement pénible et triste, ayant vécu

pour ainsi dire près de trois mois de l’existence de ce malheureux,

puisque j’avais reçu l’ordre formel d’assister à tous ses repas que je

devais étroitement surveiller, afin qu’aucun écrit du dehors ne pût lui

parvenir dissimulé dans les aliments.

Depuis de si longues années que, par un choix, qui m’a honoré, et

quoique déjà retraité, je suis resté à la tête de divers établissements

pénitentiaires, j’ai acquis une grande expérience des prisonniers, et je

ne crains pas de dire et de déclarer hautement qu’une erreur terrible a

été commise. Aussi n’ai-je jamais considéré le capitaine Dreyfus comme

un traître à sa patrie, à son uniforme.

Dès les premiers jours, mes chefs directs et autres connurent mon

opinion. Je l’ai affirmée en présence de hauts fonctionnaires et

personnages politiques, ainsi qu’à de nombreux officiers de tous grades,

journalistes et hommes de lettres.

Je dirai mieux. Le gouvernement connaissait également mon opinion, car

la veille de la dégradation, un chef de bureau du ministère de

l’intérieur vint de la part de son ministre, M. Dupuy, me demander

quelques renseignements sur Dreyfus. Je lui répondis dans le même sens.

Ce fonctionnaire n’a pas été sans le répéter à ses chefs. Or, je déclare

que jusqu’au 5 novembre dernier, je n’avais jamais reçu d’aucun de mes

chefs ni la moindre observation, ni l’ordre d’avoir à me taire, et que

j’ai toujours continué à proclamer l’innocence de Dreyfus, qui est la

victime d’une de ces fatalités du sort qui sont inexplicables et

impénétrables, ou d’une machination insondable, ourdie à dessein.

Je dirai aussi que si Dreyfus ne s’est pas tué, ce n’est point par

lâcheté, mais bien parce qu’il a été mis dans l’impossibilité absolue de

le faire, qu’il a cédé à mes exhortations et aux supplications des siens

éplorés.

J’affirme également, la question m’ayant été posée, n’avoir connu M.

Bernard Lazare que l’avant-veille de l’apparition de sa première

brochure ayant pour titre: _Une Erreur judiciaire, la vérité sur le

capitaine Dreyfus_, brochure que j’ai ignorée, soit directement, soit

indirectement. Si je l’ai accompagné, _l’an dernier_, au logis personnel

de M. Henri Rochefort et non à la direction de son journal, j’ai obéi à

un sentiment naturel que tout homme de cœur comprendra: celui de

témoigner en faveur d’un innocent injustement frappé et qui expie un

crime qu’il n’a pas commis.

Toutes les convictions sont respectables quand elles sont sincères et

désintéressées, et on admettra bien que s’il y a des gens convaincus de

la culpabilité, il y en a aussi, je puis l’affirmer, un très grand

nombre, dans les hautes sphères civiles et militaires, qui sont, comme

moi et autant que moi, convaincus de l’innocence de Dreyfus. Mais la

lâcheté humaine les a empêchés de le dire hautement et publiquement: je

n’ai pas voulu être du nombre.

Un haut personnage politique qui fait encore partie du Parlement, et que

je ne puis nommer, a dit:

--Le procès Dreyfus est un procès antisémite qui s’est greffé d’un crime

politique.

Je suis de cet avis.

Dieu veuille que ce malheureux, qui expire, qui agonise sur un rocher,

soit réhabilité un jour, pour l’honneur des siens, de ses enfants, et

aussi pour l’armée!

Lettres d'un innocent · 第 187 / 205 题