Embrasse tes parents, tous les nôtres pour moi.
* * * * *
Le 24 août 1896.
Chère Lucie,
J’ai répondu au début du mois quelques lignes seulement à tes chères
lettres de mai et de juin. L’impression qu’elles me causaient après une
si longue attente était trop vive pour que je pusse t’écrire longuement;
je les lis et relis chaque jour, il me semble vivre ainsi quelques
instants près de toi, sentir ton cœur battre près du mien. Et quand je
considère ce morceau de papier banal sur lequel je t’écris, je voudrais
pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour
nos enfants, pour tous, l’imprégnant ainsi de toute l’ardeur de mon âme,
de tout mon courage, de toute ma volonté.
Crois donc, chère Lucie, que je n’ai jamais un moment de découragement
quant au résultat à atteindre. Mais aussi quelle impatience me dévore de
voir arriver le terme de ces atroces tortures!
Il est des douleurs tellement intenses pour des gens de cœur, que la
plume est impuissante à les rendre. Et cette douleur, la même pour nous
tous, je la renferme nuit et jour, sans qu’une plainte s’exhale de mes
lèvres; j’accepte tout, comprimant mon cœur, tout mon être, ne voyant
que le but. Je t’ai écrit au commencement de juillet une lettre qui a
encore dû t’émotionner, ma pauvre Lucie; j’étais alors en proie aux
fièvres; je ne recevais pas ton courrier; tout à la fois! Et alors la
bête humaine s’est réveillée pour te jeter ses cris de détresse et de
douleur, comme si tu ne souffrais pas déjà assez; j’ai cependant réagi,
tout surmonté, dominé l’être physique comme l’être moral. J’ai su
d’ailleurs, depuis, que ton courrier était arrivé sans retard à Cayenne;
par suite d’une erreur de destination, je ne l’ai reçu qu’avec celui de
juin.
Je ne puis donc que me répéter, chère Lucie, pour toi, comme pour tous,
les yeux invariablement, ardemment fixés sur le but, sans une minute de
lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint! Toute la vérité pour la France
entière, tout l’honneur de notre nom, le patrimoine de nos enfants.
Embrasse S. et leurs chers enfants pour moi. Dis bien à Mathieu que si
je ne lui écris pas plus souvent, c’est que je le connais trop bien,
c’est que sa volonté restera toujours aussi inflexible, jusqu’au jour de
l’éclatante lumière. Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des
chers petits; remercie tes parents, tous les nôtres, de leurs bonnes
lettres. Quant à toi, ma chère Lucie, forte de ta conscience, sois
invinciblement énergique et vaillante; que ma profonde affection, nos
enfants, ton devoir, te soutiennent et t’animent.
Je t’embrasse encore comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que
nos chers enfants, en attendant tes bonnes lettres de juillet.
Ton dévoué,