Ma chère Lucie,
J’espérais recevoir ces jours-ci de tes nouvelles; je n’ai encore rien
reçu; je t’ai déjà écrit deux lettres.
Je ne connais toujours que les quatre murs de ma chambre. Quant à ma
santé, elle ne saurait être brillante. En dehors des misères physiques
que j’ai supportées et dont je ne parle que pour mémoire, la cause en
est surtout dans l’ébranlement de mon système nerveux, produit par cette
suite ininterrompue de secousses morales.
Tu sais que les souffrances physiques, si douloureuses qu’elles soient
parfois, ne sauraient m’arracher aucune plainte, et je regarderais
froidement la mort venir, si mes tortures morales n’assombrissaient
constamment mes pensées.
Mon esprit ne peut se dégager un seul instant de cet horrible drame dont
je suis la victime, drame qui m’atteint non seulement dans ma vie--c’est
le moindre de mes maux et mieux eût valu, certes, que le misérable qui a
commis ce crime m’eût tué que de me frapper ainsi--mais dans mon
honneur, dans celui de mes enfants, dans celui de vous tous.
Cette idée lancinante de mon honneur arraché ne me laisse de repos ni
jour ni nuit. Mes nuits, hélas! tu peux t’imaginer ce qu’elles sont.
Jadis ce n’étaient que des insomnies; une grande partie maintenant se
consume dans un tel état d’hallucination et de fièvre que je me demande
chaque matin comment mon cerveau résiste encore; c’est un de mes plus
cruels supplices. Il faut y ajouter ces longues heures de la journée en
tête à tête avec soi-même dans l’isolement le plus absolu.
Est-il possible de s’élever au-dessus de pareilles préoccupations et de
forcer son esprit à s’égarer sur d’autres sujets? Je ne le crois pas, en
tous cas je ne le puis. Quand on se trouve dans la situation la plus
émouvante, la plus tragique qu’on puisse concevoir pour un homme dont
l’honneur n’a jamais failli, rien ne peut détourner la pensée du sujet
dominant qui la préoccupe.
Puis, quand je pense à toi, à nos chers enfants, mon chagrin est
indicible, car le poids du crime qu’un misérable a commis pèse
lourdement sur vous aussi. Il faut donc, pour nos enfants, que,
quoiqu’il arrive, tu poursuives, sans trève ni repos, l’œuvre que tu as
entreprise et que tu fasses éclater mon innocence de telle sorte qu’il
ne puisse subsister de doute dans l’esprit de personne.
Quelles que soient les personnes convaincues de mon innocence, dis-toi
qu’elles ne changeront rien à notre situation. Nous nous sommes souvent
payés de mots et nourris d’illusions; rien ne peut nous sauver, si ce
n’est ma réhabilitation.
Tu vois donc, ce que je ne puis cesser de te répéter, qu’il s’agit d’une
question de vie ou de mort, non seulement pour moi, mais pour nos
enfants. Pour moi, je n’accepterai jamais de vivre sans mon honneur;
dire qu’un innocent doit et peut toujours vivre, c’est un lieu commun
d’une banalité désespérante.
J’ai pu le dire et le croire aussi; aujourd’hui que j’en fais la triste
expérience, je déclare que c’est impossible quand on a du cœur. La vie
n’est admissible que lorsqu’on peut lever la tête partout et regarder
tout le monde en face; autrement, il n’y a qu’à mourir. Vivre pour
vivre, c’est simplement bas et lâche. Je suis sûr d’ailleurs que tu
penses comme moi; toute autre solution serait indigne de nous.
La situation déjà si tragique se tend donc de plus en plus chaque jour.
Il ne s’agit ni de pleurer ni de gémir, mais d’y faire face avec toute
ton énergie et toute ton âme. Il faut, pour dénouer cette situation, ne
pas attendre un hasard heureux, mais déployer une activité dévorante,
frapper à toutes les portes; il faut employer tous les moyens pour faire
jaillir la lumière. Tous les procédés d’investigation sont à tenter; le
but, c’est ma vie, notre vie à tous.
Voici donc un bulletin bien net de mon état aussi bien physique que
moral. Je le résume: un état nerveux et cervical pitoyable, mais une
énergie morale extrême, tendue vers le but unique qu’il faut atteindre à
tout prix, par tous les moyens, la réhabilitation.
Je te laisse dès lors à penser quelles luttes je suis obligé de soutenir
chaque jour pour ne pas préférer une mort immédiate à cette lente agonie
de toutes mes forces, à ce martyre de tous les instants où se combinent
les souffrances physiques avec les tortures morales.
Tu vois que je tiens la promesse que je t’ai faite de lutter pour vivre
jusqu’au jour de la réhabilitation; c’est tout ce que je puis faire. A
toi de faire le reste si tu veux que j’atteigne ce jour.
Donc, pas de faiblesse. Dis-toi que je souffre le martyre, que mon
cerveau s’affaiblit chaque jour; dis-toi qu’il s’agit de mon honneur,
c’est-à-dire de ma vie, de l’honneur de tes enfants. Que ces pensées
t’inspirent, et agis en conséquence.
Embrasse tout le monde, les enfants pour moi. Mille baisers de ton mari
qui t’aime,