Ma chère Lucie,
Ma lettre sera courte, car je ne veux pas t’arracher l’âme, mes
souffrances sont d’ailleurs tiennes.
Je ne puis d’ailleurs que te confirmer la lettre que je t’ai écrite le
13 de ce mois. Plus vous hâterez ma réhabilitation et plus vous
abrégerez mon martyre.
J’ai fait pour toi plus que l’amour le plus profond peut inspirer; j’ai
enduré le pire supplice qu’un homme de cœur puisse subir; à toi de faire
l’impossible pour me faire rendre mon honneur si tu veux que je vive.
Ma situation n’est pas encore définitive, je suis toujours encore
enfermé.
Je ne te parlerai pas de ma vie matérielle, elle m’est indifférente. Les
misères physiques ne sont rien, quelles qu’elles soient. Je ne veux
qu’une chose dont je rêve nuit et jour, dont mon cerveau est hanté à
tout instant, c’est qu’on me rende mon honneur qui n’a jamais failli.
On ne m’a pas remis jusqu’à présent les livres que j’ai apportés, on
attend des ordres.
Envoie-moi toujours des revues par le prochain courrier.
Donc, ma chérie, si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur le
plus tôt possible, car mon martyre ne saurait se supporter indéfiniment.
J’aime mieux te dire la vérité, toute la vérité que de te bercer
d’illusions trompeuses. Il faut savoir regarder la situation en face. Je
n’ai accepté de vivre que parce que vous m’avez inculqué la conviction
que l’innocence se fait toujours connaître. Cette innocence, il faut la
faire relater, non seulement pour moi, mais pour les enfants, pour vous
tous.
Embrasse ces chéris, tout le monde pour moi et mille baisers pour toi,