ILES DU SALUT

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Mardi, 12 mars 1895.

Ma chère Lucie,

Le jeudi 21 février, quelques heures après ton départ, j’ai été emmené à

Rochefort et embarqué.

Je ne te raconterai pas mon voyage; j’ai été transporté comme le

méritait le vil gredin que je représente; ce n’est que justice. On ne

saurait accorder aucune pitié à un traître; c’est le dernier des

misérables et tant que je représenterai ce misérable, je ne puis

qu’approuver.

Ma situation ici ne peut que découler encore des mêmes principes.

Mais ton cœur peut te dire tout ce que j’ai souffert, tout ce que je

souffre; c’est horrible. Je ne vis plus que par mon âme qui espère voir

luire bientôt le jour triomphant de la réhabilitation; c’est la seule

chose qui me donne la force de vivre. Sans honneur, un homme est indigne

de vivre.

Toi, la vérité même, tu m’as affirmé le jour de mon départ être sûre

d’aboutir bientôt; je n’ai vécu durant cet horrible voyage, je ne vis

encore que sur cette parole de toi, rappelle-toi le bien.

J’ai été débarqué il y a quelques instants et j’ai obtenu de t’envoyer

une dépêche.

Je t’écris vite ces quelques mots qui partiront le 15 par le courrier

anglais. Cela me soulage de venir causer avec toi que j’aime si

profondément. Il y a deux courriers par mois pour la France, le 15,

courrier anglais et le 3, courrier français.

De même, il y a deux courriers par mois pour les Iles, le courrier

anglais et le courrier français. Informe-toi de la date de leur départ

et écris-moi par l’un et par l’autre.

Ce que je puis te dire encore, c’est, si tu veux que je vive: fais-moi

rendre mon honneur. Les convictions, quelles qu’elles soient, ne me

servent de rien; elles ne changent pas ma situation; ce qu’il faut,

c’est un jugement me réhabilitant.

J’ai fait pour toi le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur puisse

faire en acceptant de vivre après ma tragique histoire, grâce à la

conviction que tu m’as inculquée que la vérité se fait toujours

connaître. A ton tour, ma chérie, de faire tout ce qui est humainement

possible pour découvrir la vérité.

Épouse et mère, tâche d’émouvoir les cœurs d’épouses et de mères pour

qu’on te livre la clé de cet horrible mystère. Il me faut mon honneur si

tu veux que je vive; il le faut pour nos chers enfants. Ne raisonne pas

avec ton cœur, cela ne sert à rien. Il y a un jugement, rien ne sera

changé dans notre tragique situation tant que le jugement ne sera pas

révisé. Réfléchis donc et agis pour déchiffrer cette énigme, cela vaudra

mieux que de venir ici partager mon horrible situation, ce sera le

meilleur, le seul moyen de me sauver la vie. Dis-toi bien que c’est une

question de vie et de mort pour moi comme pour nos enfants.

Je suis incapable de vous écrire à tous, car mon cerveau n’en peut plus

et mon désespoir est trop grand. J’ai le système nerveux dans un état

déplorable, et il serait grand temps que cet horrible drame prît fin.

Je n’ai plus que l’âme qui surnage.

Mais, pour Dieu, hâtez-vous et travaillez ferme!

Dis à tous de m’écrire.

Embrasse tout le monde pour moi, nos pauvres chéris aussi et pour toi

mille tendres baisers de ton dévoué mari.

Lettres d'un innocent · 第 93 / 205 题