Ma chère Lucie,
Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis venir
passer une demi-heure avec toi, à causer et à t’entretenir. Tu sais que
je ne puis t’écrire que deux fois par semaine.
J’ai reçu tes deux lettres de vendredi et de samedi.
Chaque fois qu’on m’apporte une lettre de toi, un rayon de joie pénètre
dans mon cœur profondément ulcéré. Ce que tu me dis dans ta lettre de
samedi est exact; j’ai comme toi la conviction absolue que tout se
découvrira, mais quand?--Tu comprends qu’à la longue tout s’émousse,
même le courage le plus héroïque. Et puis, entre le courage qui fait
affronter le danger quel qu’il soit et le courage qui permet de
supporter sans faiblir les pires outrages, le mépris et la honte, il y a
une grande différence. Je n’ai jamais baissé la tête, crois-le bien; ma
conscience ne me le permettait pas. J’ai le droit de regarder tout le
monde en face. Mais que veux-tu, tout le monde ne peut pas descendre
dans mon âme et conscience! Le fait est là, hélas, brutal et terrible.
C’est pourquoi chaque fois que je reçois une de tes lettres, j’ai un
rayon d’espoir, j’espère enfin apprendre quelque bonne nouvelle. Si les
Léon sont venus à Paris, leur impatience ne leur permettant pas
d’attendre, pense un peu ce qu’il en est de moi. Je sais bien que vous
souffrez tous comme moi, que vous partagez mes peines et mes tortures,
mais vous avez l’activité qui vous distrait un peu de ces horribles
douleurs, tandis que je suis là, impatient, en tête à tête nuit et jour
avec mon cerveau.
Vraiment, je me demande encore aujourd’hui comment mon cerveau a pu
résister à tant de coups répétés, comment je ne suis pas devenu fou.
Il est certain, ma chérie, qu’il n’y a que ton profond amour qui puisse
me faire encore aimer la vie. Avoir consacré toutes ses forces, toute
son intelligence au service de son pays, et puis se voir un beau jour
accusé, puis condamné pour le crime le plus horrible, le plus monstrueux
qu’un soldat puisse commettre, avoue qu’il y a de quoi dégoûter de la
vie! Aussi, quand mon honneur me sera rendu,--ah! que ce soit le plus
tôt possible--alors je me consacrerai tout entier à toi et à nos chers
enfants.
Et puis, songe au chemin terrible qu’il me reste encore à parcourir
avant d’arriver au terme de mes pérégrinations. Une traversée de 60 à 80
jours, dans des conditions épouvantables. Je ne parle pas, bien entendu,
des conditions matérielles de la traversée--tu sais que mon corps m’a
toujours peu inquiété--mais des conditions morales. Me trouver pendant
tout ce temps-là en face de marins, d’officiers de marine, c’est-à-dire
d’honnêtes et loyaux soldats qui verront en moi un traître, c’est-à-dire
ce qu’il y a de plus abject parmi les criminels! Tu vois, rien qu’à
cette pensée, mon cœur se serre.
Je ne crois pas que jamais au monde un innocent ait enduré les tortures
morales que j’ai déjà supportées et celles qui m’attendent encore. Aussi
tu peux croire si dans chacune de tes lettres je cherche, enfin, ce mot
d’espoir, tant attendu, tant désiré.
Écris-moi chaque jour longuement. Donne-moi des nouvelles de tous les
membres de la famille, puisque je ne reçois pas leurs lettres et que je
ne puis leur écrire. Tes lettres sont, comme je te l’ai déjà dit, mes
seuls moments de bonheur. Toi seule, tu me rattaches à la vie.
Regarder en arrière, je ne le puis.--Les larmes me saisissent quand je
pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le
suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la
vérité.
Embrasse tout le monde pour moi, ainsi que nos chers enfants.
Mille baisers pour toi,