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Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895.
Ma chérie,
Te dire ce que j’ai souffert aujourd’hui, je ne le veux pas, ton chagrin
est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore l’augmenter.
En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la
réhabilitation de mon nom, je t’ai fait le plus grand sacrifice qu’un
homme de cœur, qu’un honnête homme, auquel on vient d’arracher son
honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne
m’abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien
me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de forces.
Avoir consacré toute sa vie à l’honneur, n’avoir jamais démérité et me
voir où je suis, après avoir subi l’affront le plus sanglant qu’on
puisse infliger à un soldat!...
Donc, ma chérie, faites tout au monde pour trouver le véritable
coupable, ne vous ralentissez pas un seul instant, c’est mon seul espoir
dans le malheur épouvantable qui me poursuit. Pourvu que je sois bientôt
là-bas et que nous soyons bientôt réunis! Tu me redonneras des forces et
du courage, j’en ai besoin. Les émotions d’aujourd’hui m’ont brisé le
cœur, ma cellule ne me procure aucune consolation.
Figure-toi une petite pièce toute nue, de 4 m. 20 peut-être, fermée par
une lucarne grillée... un lit replié contre le mur, etc., non, je ne
veux pas t’arracher le cœur, ma pauvre chérie.
Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que
j’ai souffert aujourd’hui, combien de fois, au milieu de ces nombreuses
périgrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a saigné. Je me
demandais ce que je faisais là, pourquoi j’étais là... il me semblait
que j’étais le jouet d’une hallucination; mais, hélas, mes vêtements
déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la vérité, des regards
de mépris qu’on me jetait me disaient trop clairement pourquoi j’étais
là.
Ah! hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scapel le cœur des
gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient
lu, gravé en lettres d’or: «Cet homme est un homme d’honneur.» Mais
comme je les comprends! A leur place je n’aurais pas non plus pu
contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être
traître... Mais hélas, c’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que ce
traître, ce n’est pas moi!
Écrivez-moi vite tous, faites tout au monde pour que je vous voie bien
vite, car mes forces m’abandonneront, et il me faut du soutien, fais
enfin que nous soyons réunis le plus tôt possible et que je retrouve
dans ton cœur les forces qui me sont nécessaires.
Je t’embrasse comme je t’aime,
(Samedi, après-midi). ALFRED.
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Janvier 1895, samedi 6 heures.
Dans ma sombre cellule, dans les tortures de mon âme qui se refuse à
comprendre pourquoi je souffre ainsi, pour quelle cause enfin Dieu me
punit ainsi, c’est toujours vers toi qui, je reviens, ma chère femme,
c’est vers toi qui, dans ces tristes et terribles circonstances, a été
pour moi d’un dévouement sans bornes, d’une affection sans limites.
Tu as été et tu es sublime; dans mes moments de faiblesse, j’ai honte de
ne pas être à la hauteur de ton héroïsme. Mais ce chagrin finit par
ronger les âmes les mieux trempées, le chagrin de voir tant d’efforts,
tant d’années d’honneur, de dévouement à son pays, perdues par une
machination qui procède bien plus du fantastique que du réel. A certains
moments je ne puis y croire; mais ces moments, hélas, sont rares ici,
car soumis au régime cellulaire le plus strict, tout me ramène à la
sombre réalité.
Continue à me soutenir de ton profond amour, ma chérie, aide-moi dans
cette lutte épouvantable pour mon honneur, que je sente ta belle âme
vibrer près de la mienne.
Quand pourrai-je te voir?
J’ai cependant besoin d’affection et de consolation dans ma triste
infortune.
Hélas, j’ai bien l’âme courageuse du soldat, je me demande si j’ai l’âme
héroïque du martyr!
Mille bons baisers pour toi, pour nos chéris!
Que ces derniers soient ta consolation.