5 heures, soir.

Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s’y attendre. On vient de me le

signifier. Demande de suite la permission de me voir.

Envoie-moi ce que je t’ai demandé, c’est-à-dire sabre, ceinturon et

valise d’effets. Le supplice cruel et horrible approche, je vais

l’affronter avec la dignité d’une conscience pure et tranquille. Te dire

que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n’aurai pas de

défaillance.

Continuez de votre côté, sans trêve ni repos.

* * * * *

1ᵉʳ janvier 1895.

Ma chérie,

Il n’est plus dimanche, il va être lundi.

En effet, minuit sonne au moment précis où j’allume ma bougie. Je ne

puis dormir; je préfère dès lors me lever que de m’agiter dans mon lit,

et quelle plus délicieuse occupation que de venir causer avec toi.

Il me semble ainsi que tu es près de moi, comme dans ces bonnes soirées

d’heureuse mémoire, pendant lesquelles tu travaillais à mes côtés, alors

que moi-même j’étais assis à mon bureau.

Espérons que ce bonheur luira de nouveau pour nous. Il est impossible

que la vérité ne se fasse pas jour. Je connais le caractère énergique de

Mathieu; j’ai pu apprécier le tien, ton profond dévouement, je dirais

même ton héroïsme; aussi je ne doute plus du succès de vos recherches.

Vous avez raison d’agir avec calme, avec méthode, pour aboutir plus

sûrement.

D’ailleurs, j’espère causer bientôt de tout cela avec toi.

C’est à partir de maintenant que le calvaire va devenir douloureux.

D’abord cette cérémonie humiliante, puis les souffrances qui suivront.

Je les supporterai avec calme, avec dignité, tu peux en être assurée.

Te dire que je n’ai pas parfois des mouvements de révolte violente, ce

serait mentir; l’injustice est par trop criante; mais j’ai foi en

l’avenir et j’espère avoir ma revanche.

Je me plais alors à penser que je n’aurai plus d’autre souci que

d’assurer mon bonheur, celui de nos chers enfants.

J’ai reçu une charmante lettre de Marie, à laquelle je répondrai un de

ces jours.

Bon courage toujours, ma chérie, soigne bien ta santé, car tu auras

besoin de toutes tes forces. Il ne faudra pas qu’elles te trahissent au

moment décisif.

Bonsoir et bonne nuit.

Je t’embrasse comme je t’aime,

Lettres d'un innocent · 第 39 / 205 题