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Lundi, 18 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
Je reçois aujourd’hui seulement ta bonne lettre de samedi. De même, je
n’ai pu t’écrire hier dimanche, car les bureaux étaient fermés et ma
lettre n’aurait pu passer.
Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Je me l’imagine en comparant
ta souffrance à celle que j’éprouve moi-même de ne pouvoir te voir. Mais
il faut savoir se raidir contre la douleur, se résigner et conserver
toute sa dignité.
Montrons que nous sommes dignes l’un de l’autre, que les épreuves, même
les plus cruelles, même les plus imméritées, ne sauraient nous abattre.
Quand on a la conscience pour soi, on peut, comme tu le dis si
justement, tout supporter, tout souffrir. C’est ma conscience seule qui
m’a permis de résister; autrement je serais mort de douleur ou, du
moins, dans un cabanon de fous.
Je ne puis moi-même me rappeler encore les premiers jours sans un
frisson d’épouvante; mon cerveau était comme une chaudière bouillante; à
chaque instant je craignais qu’il ne m’échappât.
Ne t’inquiète pas de l’irrégularité de mes lettres; tu sais que je ne
puis t’écrire à ma guise. Sois donc forte et courageuse; soigne bien ta
santé.
Merci de toutes les nouvelles que tu me donnes des nôtres. Dis-leur que
j’ai souvent pensé à eux, à la douleur qu’ils devaient éprouver. Il faut
nous lier en un faisceau inébranlable que rien ne saurait briser; notre
vie pure et honnête, tout le passé de toutes nos familles, notre
dévouement à la France sont les meilleures garants de ce que nous
sommes.
J’ai reçu aussi deux bonnes lettres de J. et de R. Elles m’ont fait
grand plaisir.
Merci aussi des nouvelles que tu me donnes des enfants. Ah! les pauvres
chéris! Quelle joie j’aurais à pouvoir les embrasser, ainsi que toi, ma
bonne chérie. Mais je ne veux pas me laisser aller sur un pareil sujet,
car alors tout se fond en moi...
L’amertume me monte du cœur aux lèvres... et il me faut toutes mes
forces.
Remercie M., ainsi que tous mes frères et sœurs, ainsi que toute la
famille, de ce qu’ils font pour moi. Embrasse-les bien de ma part.
Je m’arrête ici, car tous les souvenirs du bonheur que j’avais entre
vous tous ravivent ma douleur.
Avoir tout sacrifié à son pays, l’avoir servi avec un entier dévouement,
avec toutes ses forces, avec toute son intelligence... et se voir accusé
d’un crime aussi épouvantable! Non... non...!
Écris-moi souvent, écris-moi longuement. Mes meilleurs moments sont ceux
où je reçois des nouvelles de vous tous.
Mille baisers pour toi et les enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
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Mardi, 13 décembre 1894.
Ma bonne chérie,
J’arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre.
Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille.
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fût, a épuré
mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux te consacrer
à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste encore
à vivre.
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu
de vrais moments de folie furieuse, à la pensée d’être accusé d’un crime
aussi monstrueux.
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien
à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils
acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me
connaissent.
Dévoué à mon pays auquel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon
intelligence, je n’ai rien à craindre.
Dors donc tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense
seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les
bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres.
A bientôt donc, ma bonne chérie, à bientôt le bonheur de t’embrasser
ainsi que nos bons chéris.
Mille baisers en attendant cet heureux moment.