J'avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de
mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous
terre, le Tout-Puissant a mis au coeur de la femme. Mais jusqu'à ce
moment je l'avais attribué à cette affection pour les jouets favoris
que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m'aperçus
alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder
était bien différent de celui que j'inspirais à Taë. Mais cette
découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui
chatouillent la vanité de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion
flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit éprouver au
contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si
Zee était la plus savante et la plus forte, c'était aussi, sans
contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d'aider, de
secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir
tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la
pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des
Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore découvert dans le vril une
puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le
chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de
consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour
lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les
ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager
cette douleur qui a tant besoin de s'épancher en confidences. Dans les
rares occasions où une maladie grave attaquait l'enfance ou la
jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses
occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou
quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire
médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses
promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde
pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et
repousser l'invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les
prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les
secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient
dirigées par le désir et la volonté de faire le bien. Était-elle
informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être
utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle s'empressait de
la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du
Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche
pénible? Elle se consacrait patiemment à l'aider, s'occupait pour lui
des détails, l'encourageait par un sourire plein d'espérance,
l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait en un mot pour lui
un bon génie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle
montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l'ai
souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les
soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois
assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma
fenêtre, je l'ai vue s'élever dans l'air sur ses ailes brillantes.
Tout à coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux
s'élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et
jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie
innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les
vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin,
ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de
sa main, et ils la suivaient jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un
léger murmure musical qu'elle les avait habitués à comprendre. Il est
de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou
diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre
pointes ou rayons en formes d'étoiles. Les pierres sont ordinairement
sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles
jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler.
Cette couronne leur sert d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand
elles voyagent au delà des régions artificiellement éclairées et se
trouvent dans l'obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive
et majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce diadème, je ne
pouvais croire qu'elle fût une créature mortelle et je courbais mon
front, comme devant une apparition céleste. Mais jamais mon coeur
n'éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le
moindre sentiment d'amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que
dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour
que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu'il la
sent de tous points supérieure à lui-même. Mais par quelle étrange
fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance
et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares,
avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je passais parmi les
miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race
auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et
grandiose qui caractérise les Vril-ya.
Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait
entre moi et les hommes qu'elle était habituée à voir avaient tourné
vers moi les pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette
cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une
autre Gy, à peine sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à
Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la
fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait
qu'elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de
soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les
soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce
ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand
coeur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu'à ressentir une
affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que
l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la pensée que j'avais
inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J'étais
effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des
ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette
terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle
et plus vile des périls auxquels devait m'exposer la préférence
qu'elle m'accordait.
Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet
être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité
d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle,
ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus
que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais
ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse.
Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me
reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se
manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec
toute la délicatesse qu'un homme bien élevé doit montrer quand il
confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l'honorer.
Je serais ainsi délivré de toute responsabilité; l'on ne pourrait me
soupçonner d'avoir volontairement contribué à faire naître les
sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute
un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette résolution
j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés,
qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, préfèrent le droit chemin
toutes les fois qu'il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et
leur sécurité de prendre le mauvais.