Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que
celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que
j'appellerai familièrement la Station d'où partent les émigrants et
les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais déjà
exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils
étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres
pour les voyages aériens: les premiers étaient de toutes tailles et de
toutes formes, quelques-uns n'étaient pas plus grands qu'une de nos
voitures ordinaires, d'autres étaient de véritables maisons mobiles à
un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de
confort et de luxe des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits de
matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais
plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de
larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les
véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par
ce puissant et mystérieux agent.
Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs; il
transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État
voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes
tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie
courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux
pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est
faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de
quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature,
dans laquelle l'espèce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat
comme l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette
monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les
plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de
lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos
billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour
dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très
considérables, comparés à la population. Mais je n'ai jamais entendu
dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets
d'utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la
tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour
pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices
publics où l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la
nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu'au Collège des
Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences; tout cela
demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense
qui me parut singulière. J'ai déjà dit que tout le travail manuel
était fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'âge du
mariage. L'État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que
celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories,
chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l'époque du mariage
et sort, par conséquent, de l'âge du travail, doit avoir acquis assez
de fortune pour vivre dans l'indépendance le reste de ses jours. Comme
tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent
servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de
leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service,
ils doivent payer au trésor public le même prix que l'État paye aux
enfants qu'il emploie, et cette somme est remise à l'enfant quand son
travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de
l'égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants
forment une démocratie, avec autant de vérité qu'on peut ajouter que
les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la
délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs
sentiments, la liberté absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la
douceur de leurs relations domestiques, où ils font preuve d'une
générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du
prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite,
qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver
pour une république aristocratique.