XVI.

J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent

peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude,

car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance

n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée

est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on

peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière

dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou

chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine

influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode

d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui

permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en

sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la

main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la

puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains,

mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou

plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de

rapport avec l'oeuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance

pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend

beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur.

Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut

être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par

une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre

ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette

mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien

le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même

quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race

des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées;

celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles

des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation

spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà

dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la

baguette des femmes et des mères, la force de destruction est

généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut

degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier

conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que

les effets en sont merveilleux.

Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par

lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit

détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je

n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur

science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte,

que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un

membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des

obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point

auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville

deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps

trop court pour que j'ose l'indiquer.

Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse,

merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux

usages pratiques.

J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public,

qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont

conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements

des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec

orgueil comme des chefs-d'oeuvre de notre génie. Dans une des salles,

jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes

destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre

inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus

meurtriers que nos inventions les plus modernes.

Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire

un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des

Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et

de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee

prit la parole d'un air pensif.

--Tels étaient--dit-elle,--les faibles essais de nos sauvages

ancêtres, avant qu'ils eussent la plus légère idée des propriétés du

vril!

Cette jeune Gy était un magnifique exemple de la force musculaire à

laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits étaient

beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde

supérieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour

pour les études austères avait donné à sa physionomie une expression

pensive qui la rendait un peu sévère quand elle ne parlait pas; et

cette sévérité avait quelque chose de formidable quand on faisait

attention à ses amples épaules et à sa grande taille. Elle était

grande même pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant

d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un pistolet de poche. Zee

m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accroître quand

nous arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait les modèles

des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa

baguette, et en se tenant à distance elle mit en mouvement des corps

pesants et énormes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en

faisait comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit en mouvement

des machines fort compliquées, arrêta ou continua le mouvement,

jusqu'à ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle

eût changé des matériaux grossiers de diverses sortes en oeuvres

d'art, régulières, complètes et parfaites. Tous les effets que

produisent le mesmérisme ou l'électro-biologie sur les nerfs et les

muscles des êtres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement

de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimées.

Comme je faisais part à mes compagnons de la surprise que me causait

cette influence sur les objets inanimés, avouant que dans notre monde

j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres

organisations vivantes une influence réelle, mais souvent exagérée par

la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait plus que son père

à ces questions, me pria d'étendre la main et, plaçant la sienne à

côté, elle appela mon attention sur certaines différences de type et

de caractère. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race,

comme je l'observai plus tard, il en est de même pour les deux sexes)

est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le nôtre. Il y a

presque autant de différence qu'entre le pouce d'un homme et celui

d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus

épaisse que la nôtre, la texture de la peau est infiniment plus fine

et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai

surtout, c'est un nerf visible et facile à sentir sous la peau, qui

part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une

fourche à la racine de l'index et du médius.

--Avec votre faible pouce,--me dit la jeune savante,--et sans ce nerf,

que vous trouvez plus ou moins développé dans notre race, vous ne

pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais

en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers

ancêtres ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent

pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé dans le cours des

générations, commençant avec les premiers progrès et s'accroissant par

un exercice continuel de la puissance du vril; par conséquent, dans le

cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former

chez les êtres supérieurs de votre race qui se consacreraient à cette

science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus

subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matière comme d'une

chose en elle-même inerte et immobile; assurément vos parents ou vos

institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière

inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment

soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et

la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant

quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lancé par ma main et

guidé par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte et plus forte

l'action qui agit éternellement sur toutes les particules de la

matière, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de

métal n'est pas capable de produire une pensée par elle-même, son

mouvement intérieur la rend pénétrable à la pensée de l'agent

intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pensée est accompagnée

d'une force suffisante de vril, le métal est aussi contraint d'obéir

que s'il était transporté par une force matérielle visible. Il est

animé pendant ce temps par l'âme qui le pénètre, de sorte qu'on peut

presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions

pas remplacer les domestiques par nos automates.

Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me

hasarder à discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais

écolier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'était

brusquement arrêté, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait

plus rien à dire en faveur de son opinion, il répondit:--

--Non, César, il est inutile de discuter contre un homme qui commande

à vingt-cinq légions.

J'étais secrètement persuadé que quels que fussent les effets réels du

vril sur la matière, M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy

qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en

restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les

Membres de la Société Royale des Sciences, les uns après les autres,

d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de

discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais

discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères du vril, autant

eût valu discuter dans le désert avec le simoun!

Parmi les salles du musée du Collège des Sages, celle qui m'intéressa

le plus était la salle consacrée à l'archéologie des Vril-ya et

renfermant une très ancienne collection de portraits. Les couleurs et

les corps sur lesquels elles étaient appliquées étaient si

indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter à une date

presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles

annales des Chinois, conservaient une grande fraîcheur de coloris.

Comme j'examinais cette collection, deux choses me frappèrent surtout:

la première, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou

sept mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport de l'art, à

celles qui avaient été exécutées depuis trois ou quatre mille ans; la

seconde, c'est que les portraits de la première période se

rapprochaient beaucoup du type de la race européenne du monde

supérieur. Quelques-uns me rappelèrent vraiment les têtes italiennes

des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse,

les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons

creusés par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'étaient

bien là des portraits d'hommes qui avaient vécu dans la lutte et la

guerre avant que la découverte des forces latentes du vril eût changé

le caractère de la société, d'hommes qui avaient combattu pour la

gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre

monde.

Le type commence visiblement à se modifier environ mille ans après la

découverte du vril. Il devient dès lors de plus en plus calme à chaque

génération nouvelle, et ce calme marque une différence de plus en plus

profonde entre les Vril-ya et les hommes livrés au travail et au

péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur de la physionomie

s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus

monotone.

Mais la plus grande curiosité de la collection c'étaient trois

portraits appartenant aux âges anté-historiques et, suivant la

tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont

l'origine et les attributs étaient autant mêlés de fables symboliques,

que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Prométhée grec.

C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que

toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.

Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son

grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur

naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble

former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée

peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et

les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs

et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce

n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont

proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes

saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce

philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs

siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même

n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était

enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa

vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du

grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais

encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était

singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et

les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique

spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et

simplement.

Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition,

avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une

sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes

descendants; le père de votre race était un Têtard:

enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine

qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.»

Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois

portraits de ces Batraciens.

--Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish

sans éducation,--lui répondis-je,--mais quoique ces horribles croûtes

puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le

temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi

les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a

jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un

philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de

Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende

d'un Têtard.

--Pardonnez-moi,--répondit Aph-Lin,--pendant l'époque que nous nommons

la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à

environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la

satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie

entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on

en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en

commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins

les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que

l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue

parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment,

prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la

Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de

taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une

taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore

plus grandes il y a quelques milliers d'années.

--Je comprends cela,--dis-je,--car d'après nos plus éminents

géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles

ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles

Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et

les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie,

continuez.

--Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, on était sûr que ce

qu'un sage affirmait était contredit par un autre. C'était en effet,

une maxime reçue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans

être ballottée par le mouvement perpétuel de la contradiction; aussi

une autre école de philosophie soutint-elle que l'An n'était pas

descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille était, au contraire,

le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son

ensemble, est plus symétrique que celle de l'An; à côté de l'admirable

structure de ses membres inférieurs, de ses flancs et de ses épaules,

la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et étaient

certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également

sur terre et dans l'eau: privilège précieux, marque d'une nature

spirituelle refusée à l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa

vessie natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré d'une forme plus

élevée. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir

été couvertes de poils, et, même à une date comparativement

rapprochée, des touffes hérissées défiguraient le visage de nos

ancêtres, s'étendant d'une façon sauvage sur leurs joues et leur

menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des générations

sans nombre, les Ana ont toujours essayé d'effacer tout vestige de

ressemblance entre eux et les vertébrés couverts de poils, et ils ont

graduellement fait disparaître cette sécrétion pileuse, qui les

avilissait, par la loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant

naturellement la jeunesse ou la beauté des figures unies. Mais le

degré qu'occupe la Grenouille dans l'échelle des vertébrés est

démontré par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas même sur la

tête. Elle naît avec ce degré de perfection auquel les Ana, malgré les

efforts de siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La

complication merveilleuse et la délicatesse du système nerveux et de

la circulation artérielle d'une Grenouille servaient, à cette école,

d'argument pour démontrer que la Grenouille était plus susceptible

d'éprouver des jouissances que notre organisation inférieure ou du

moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis

parler ainsi, servait à expliquer sa disposition plus vive à l'amour

et à la vie sociale en général. Bref, quelque aimants et sociables que

soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux

écoles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An

était la Grenouille perfectionnée; l'autre, que la Grenouille était le

plus haut développement de l'An. Les moralistes se partagèrent aussi

bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea

du côté de ceux qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec

beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est-à-dire dans

l'observation des règles les plus utiles à la santé et au bien commun

de l'individu et de la société), la Grenouille avait une supériorité

immense et incontestable. Toute l'histoire démontrait l'immoralité

absolue de la race humaine, le mépris complet, même des humains les

plus renommés, pour les lois qu'ils avaient reconnues être

essentielles à leur bonheur ou à leur bien-être particulier et

général. Mais le critique le plus sévère des Grenouilles ne pourrait

trouver dans leurs moeurs un seul moment d'oubli des lois morales

qu'elles ont tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert la

civilisation si la supériorité de la conduite morale n'est pas le but

auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrès? Enfin, les

partisans de cette théorie supposaient qu'à une époque reculée, la

Grenouille avait été le développement perfectionné de la race humaine;

mais que, par des causes qui défiaient les conjectures de notre

raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'échelle de la

nature, tandis que l'An, quoique inférieur par son organisation,

avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la

férocité et la ruse, acquis un certain ascendant; de même que dans la

race humaine, des tribus complètement barbares ont, par leur

supériorité dans de tels vices, détruit ou réduit à presque rien les

tribus qui leur étaient supérieures par l'intelligence et la culture.

Malheureusement ces disputes se mêlèrent aux notions religieuses de

cette époque, et comme la société était alors administrée par le

gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé d'ignorants, était par

conséquent très excitable, la multitude prit la question des mains des

philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille

pouvait, la populace s'y intéressant, devenir un instrument utile à

leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les

massacres furent à l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes

des deux partis furent mis en pièces et le gouvernement du Koom-Posh

lui-même fut heureusement renversé par l'ascendant d'une famille qui

prouva clairement qu'elle descendait du premier Têtard et qui donna

des souverains despotiques à toutes les nations des Vril-ya. Ces

despotes disparurent finalement, du moins de nos communautés, lorsque

la découverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles

prospèrent toutes les races des Vril-ya.

--Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes

disposés à renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la

descendance du Têtard?

--Non,--dit Zee, avec un superbe sourire,--ces querelles appartiennent

au Pah-Bodh des âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à

l'amusement des enfants. Quand on sait de quels éléments se composent

nos corps, éléments qui nous sont communs avec la plus humble plante,

est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré ces éléments d'une

substance plutôt que de l'autre, afin de créer l'être auquel Il a

donné la faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de toutes les

grandeurs intellectuelles qui découlent de cette connaissance? L'An a

commencé à exister comme An au moment où il a été doué de cette

faculté, et, avec cette faculté, de la persuasion que de quelque façon

que sa race se perfectionne à travers une suite de siècles, elle

n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les éléments, de

façon à former même un Têtard.

--Tu parles sagement, Zee,--dit Aph-Lin,--et c'en est assez pour nous,

mortels à courte existence, d'avoir une assurance raisonnable que,

soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne peut pas plus revenir à

cette forme que les institutions des Vril-ya ne peuvent retomber dans

les fondrières et la corruption désordonnée d'un Koom-Posh.

La race future · 第 33 / 47 题