Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent toute discussion sur la
nature de l'Être Suprême; cependant ils paraissent se réunir dans une
croyance par laquelle ils pensent résoudre ce grand problème de
l'existence du mal, qui a tant troublé la philosophie du monde
supérieur. Ils disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment
de cette vie, si faible qu'il soit, comme dans la plante, la vie n'est
jamais détruite; elle passe à une forme nouvelle et meilleure, non pas
sur cette planète (ils s'écartent en cela de la méthode vulgaire de la
métempsycose), et que l'être vivant garde le sentiment de son
identité, de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et qu'il a
conscience de ses progrès dans l'échelle du bonheur. Car ils disent
que, sans cette supposition, ils ne peuvent, suivant les lumières de
la raison qui leur ont été accordées, découvrir la parfaite justice
qui doit être une des qualités principales de la Sagesse et de la
Bonté Suprêmes. L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de trois
causes: le manque d'intelligence pour discerner ce qui est juste, le
manque de bonté pour le désirer, le manque de puissance pour
l'accomplir; et que chacun de ces défauts est incompatible avec la
Sagesse, la Bonté et la Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant
cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance de l'Être Suprême
étant suffisamment apparentes pour nous forcer à les reconnaître, la
justice, résultant nécessairement de ces trois attributs, demande
d'une façon absolue une autre vie, non seulement pour l'homme, mais
pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. Même dans le monde
végétal et animal, nous voyons certains individus devenir, par suite
de circonstances tout à fait indépendantes d'eux-mêmes, extrêmement
malheureux par rapport à leurs voisins, puisqu'ils n'existent que pour
être la proie les uns des autres; des plantes même sont sujettes à la
maladie et périssent d'une façon prématurée, tandis que les plantes
qui se trouvent à côté se réjouissent de leur vitalité et passent
toute leur existence à l'abri de toute douleur. Selon les Vril-ya, on
attribue à tort nos propres faiblesses à l'Être Suprême, quand on
prétend qu'il agit par des lois générales, donnant ainsi aux causes
secondaires assez de puissance pour tenir en échec la bonté
essentielle de la Cause Première; et c'est concevoir la Bonté Suprême
d'une façon plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter avec
dédain toute considération de justice à l'égard des myriades de formes
en qui le Tout-Puissant a infusé la vie, pour dire que la justice est
due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni petit aux yeux du divin
Créateur. Mais si l'on reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit,
qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, ne peut périr à
travers la suite des siècles; que toutes les souffrances d'ici-bas,
même si elles durent du moment de la naissance à celui du passage à un
meilleur monde, durent moins, comparées à l'éternité, que le cri du
nouveau-né comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que l'être
vivant garde à l'époque de sa transmigration le sentiment de son
identité, sans lequel il n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle,
et bien que les voies de la justice divine soient au-dessus de la
portée de notre intelligence, cependant nous avons le droit de croire
qu'elles sont uniformes et universelles, et non pas variables et
partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient que par les
lois de la nature; car cette justice est nécessairement parfaite,
puisque la Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême Bonté la
vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.
Quelque fantastique que puisse paraître cette croyance des Vril-ya,
elle tend peut-être à fortifier le système politique qui, admettant
divers degrés de richesse, établit cependant une parfaite égalité de
rangs, une douceur extrême dans toutes les relations, et une grande
tendresse pour toutes les créatures que le bien de la communauté
n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une réparation due à un insecte
torturé, à une fleur piquée par un ver, peut nous sembler une
bizarrerie puérile, du moins elle ne peut faire aucun mal. Il est doux
de penser que dans les profondeurs de la terre, que n'ont jamais
éclairées un rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré une
conviction si lumineuse de l'ineffable bonté du Créateur, qu'on y
croit si fermement que les lois générales par lesquelles Il agit ne
peuvent admettre aucune injuste partialité, aucun mal, et ne peuvent
être comprises que si l'on embrasse leur action dans l'infini de
l'espace et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion de le faire
observer plus tard, le système politique et social de cette race
souterraine réunit et réconcilie les grandes doctrines en apparence
opposées, qui de temps en temps sur cette terre apparaissent, sont
discutées, puis oubliées, et reparaissent encore parmi les philosophes
ou les rêveurs, je puis me permettre de placer ici quelques lignes
d'un savant terrestre. En regard de cette croyance des Vril-ya à la
perpétuité de la vie et de la conscience chez les créatures
inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux mettre un passage
éloquent de l'ouvrage d'un éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens
de le retrouver, bien des années après que j'avais confié au papier
ces souvenirs de la vie des Vril-ya, dans lesquels j'essaye
aujourd'hui de mettre un peu d'ordre.
«Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont
telles qu'elles devraient depuis longtemps être regardées comme une
preuve suffisante qu'aucun être organisé n'a pu être appelé à
l'existence que par l'intervention directe d'une volonté réfléchie.
C'est là un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque
animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son
excellence et ses dons supérieurs, place l'homme à un rang si élevé
au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et,
qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il présente dans toute la
chaîne des êtres organisés une série de phénomènes étroitement
enchaînés les uns aux autres. C'est de ce principe que dérivent, non
seulement les manifestations les plus élevées de l'esprit, mais la
permanence même des différences spécifiques qui caractérisent chaque
organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalité de
l'homme s'appliquent également à la permanence de ce principe chez les
autres êtres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie
future, l'homme était privé de cette grande source de jouissance et de
progrès moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des
harmonies d'un monde organisé, ce serait là une perte immense? Et ne
pouvons-nous considérer le concert spirituel des mondes et de tous
leurs habitants réunis en présence de leur Créateur comme la plus
haute conception du Paradis?» (_Essai sur la Classification_, Sect.
XVII, p. 97-99.)