III.

Lentement et avec précaution je m'en allai solitaire le long de la

route éclairée par les lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La

route elle-même ressemblait aux grands passages des Alpes, traversant

des montagnes rocheuses dont celle par laquelle j'étais descendu

formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous de moi, s'étendait

une grande vallée, qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents

de travail et de culture. Il y avait des champs couverts d'une

végétation étrange, qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur

la terre; la couleur n'en était pas verte, mais plutôt d'un gris de

plomb terne, ou d'un rouge doré.

Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient enfermés dans des

rives artificielles; les uns étaient pleins d'eau claire, les autres

brillaient comme des étangs de naphte. À ma droite, des ravins et des

défilés s'ouvraient dans les rochers; ils étaient coupés de passages,

évidemment dus au travail et bordés d'arbres ressemblant pour la

plupart à des fougères gigantesques, au feuillage d'une délicatesse

exquise et pareil à des plumes; leur tronc ressemblait à celui du

palmier. D'autres avaient l'air de cannes à sucre, mais plus grands et

portant de longues grappes de fleurs. D'autres encore avaient l'aspect

d'énormes champignons, avec des troncs gros et courts, soutenant un

large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de longues branches minces.

Par devant, par derrière, à côté de moi, aussi loin que l'oeil pouvait

atteindre, tout étincelait de lampes innombrables. Ce monde sans

soleil était aussi brillant et aussi chaud qu'un paysage italien à

midi, mais l'air était moins lourd et la chaleur plus douce. Les

habitations n'y manquaient pas. Je pouvais distinguer à une certaine

distance, soit sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la

pente des collines, nichés au milieu des arbres, des bâtiments qui

devaient assurément être la demeure d'êtres humains. Je pouvais même

apercevoir, quoique très loin, des formes qui paraissaient être des

formes humaines s'agitant dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais

pour regarder tout cela, je vis à ma droite, glissant rapidement dans

l'air, une sorte de petit bateau, poussé par des voiles ayant la forme

d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière les ombres d'une forêt.

Au-dessus de moi il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une grotte.

Cette voûte s'élevait de plus en plus à mesure que le passage

s'élargissait, elle finissait par devenir invisible au-dessus d'une

atmosphère de nuages qui la séparait du sol.

En continuant ma route, je tressaillis tout à coup: d'un buisson qui

ressemblait à un énorme amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de

fougères et de plantes à larges feuilles, comme l'aloès ou le cactus,

s'élança un bizarre animal de la taille et à peu près de la forme d'un

daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques pas il se retourna pour

me regarder attentivement, je m'aperçus qu'il ne ressemblait à aucune

espèce de daim connue maintenant sur la terre, mais il me rappela

aussitôt un modèle en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une

variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le déluge. L'animal ne

paraissait nullement farouche, car après m'avoir examiné un moment, il

commença à paître sans trouble et sans crainte ce singulier herbage.

La race future · 第 18 / 47 题