Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. Mes aïeux avaient
émigré d'Angleterre sous le règne de Charles II et mon grand-père se
distingua dans la Guerre de l'Indépendance. Ma famille jouissait donc,
par droit de naissance, d'une assez haute position sociale; comme elle
était riche, ses membres étaient regardés comme indignes de toute
fonction publique. Mon père se présenta une fois aux élections pour le
Congrès: il fut battu d'une façon éclatante par son tailleur. Dès lors
il se mêla peu de politique et vécut surtout dans sa bibliothèque.
J'étais l'aîné de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans
dans la mère patrie, pour compléter mon éducation littéraire et aussi
pour commencer mon éducation commerciale dans une maison de Liverpool.
Mon père mourut quelque temps après mon vingt et unième anniversaire;
j'avais de la fortune et du goût pour les voyages et les aventures; je
renonçai donc pendant quelques années à la poursuite du tout-puissant
dollar, et je devins un voyageur errant sur la surface de la terre.
Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus invité par un ingénieur,
dont j'avais fait la connaissance, à visiter les profondeurs de la
mine de ***, dans laquelle il était employé.
Le lecteur comprendra, avant la fin de ce récit, les raisons qui
m'empêchent de désigner plus clairement ce district, et me remerciera
sans nul doute de m'être abstenu de toute description qui pourrait le
faire reconnaître.
Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement possible, que
j'accompagnais l'ingénieur dans l'intérieur de la mine; je fus si
étrangement fasciné par ses sombres merveilles, je pris tant d'intérêt
aux explorations de mon ami, que je prolongeai mon séjour dans le
voisinage, et descendis chaque jour dans la mine, pendant plusieurs
semaine, sous les voûtes et les galeries creusées par l'art et par la
nature dans les entrailles de la terre. L'ingénieur était persuadé
qu'on trouverait de nouveaux filons bien plus riches dans un nouveau
puits qu'il faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes un
jour à un gouffre dont les parois étaient dentelées et calcinées comme
si cet abîme eût été ouvert à quelque période éloignée par une
éruption volcanique. Mon ami s'y fit descendre dans une cage, après
avoir éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe de sûreté. Il y
demeura près d'une heure. Quand il remonta, il était excessivement
pâle et son visage présentait une expression d'anxiété pensive, bien
différente de sa physionomie ordinaire, qui était ouverte, joyeuse et
hardie.
Il me dit en deux mots que la descente lui paraissait dangereuse et ne
devait conduire à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de ce
puits, il m'emmena dans les autres parties de la mine.
Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé par une idée qui
l'absorbait. Il se montrait taciturne, contre son habitude, et il y
avait dans ses regards je ne sais quelle épouvante, comme s'il avait
vu un fantôme. Le soir, nous étions assis seuls dans l'appartement que
nous occupions près de l'entrée de la mine, et je lui dis:--
--Dites-moi franchement ce que vous avez vu dans le gouffre. Je suis
sûr que c'est quelque chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce
soit, vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes valent mieux
qu'une. Confiez-vous à moi.
L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à mes questions; mais, tout
en causant, il avait recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence
tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme très sobre, et peu à
peu sa réserve cessa. Qui veut garder son secret devrait imiter les
animaux et ne boire que de l'eau.
--Je vais tout vous dire,--s'écria-t-il enfin.--Quand la cage s'est
arrêtée, je me suis trouvé sur une corniche de rocher; au-dessous de
moi, le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait à une
profondeur considérable, dont ma lampe ne pouvait pénétrer
l'obscurité. Mais, à ma grande surprise, une lumière immobile et
éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce un volcan? J'en
aurais certainement senti la chaleur. Pourtant il importait absolument
à notre commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai les pentes
du gouffre et me convainquis que je pouvais m'y hasarder, en me
servant des anfractuosités et des crevasses du roc, du moins pendant
un certain temps. Je quittai la cage et me mis à descendre. À mesure
que je me rapprochais de la lumière, le gouffre s'élargissait, et je
vis enfin, avec un étonnement que je ne puis vous décrire, une grande
route unie au fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'oeil
pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées à des intervalles
réguliers, comme dans les rues de nos grandes villes, et j'entendais
au loin comme un murmure de voix humaines. Je sais parfaitement qu'il
n'y a pas d'autres mineurs que nous dans ce district. Quelles étaient
donc ces voix? Quelles mains humaines avaient pu niveler cette route
et allumer ces lampes? La croyance superstitieuse, commune à presque
tous les mineurs, que les entrailles de la terre sont habitées par des
gnomes ou des démons commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais à
la pensée de descendre plus bas et de braver les habitants de cette
vallée intérieure. Je n'aurais d'ailleurs pu le faire, sans cordes,
car, de l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du gouffre, les
parois du rocher étaient droites et lisses. Je revins sur mes pas avec
quelque difficulté. C'est tout.
--Vous redescendrez?
--Je le devrais, et cependant je ne sais si j'oserai.
--Un compagnon fidèle abrège le voyage et double le courage. J'irai
avec vous. Nous prendrons des cordes assez longues et assez fortes....
et.... excusez-moi.... mais vous avez assez bu ce soir. Il faut que
nos pieds et nos mains soient fermes demain matin.