FRANCESCA, ODOARD.

FRANCESCA, à part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel

embarras!

ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de

bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la première

valse pour demain.

FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (_A part._) Il m'aide.

(_Haut._) Mais serez-vous revenu?

ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!...

il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune,

qui aime un jeune homme obscur, et qui, à force de l'aimer, triomphe de

tous les obstacle pour l'élever jusqu'à elle.

FRANCESCA.--Cela vous étonne?

ODOARD.--Non, non, car le désintéressement est dans le coeur de toutes

les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines

même, que leur importe? Elles ne regardent ni à l'opulence ni au titre;

elles aiment, et tout est dit.

FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme

qui me touche, de l'avoir aimée assez pour accepter.

ODOARD.--Que je l'envie! Après le plaisir de tout donner à la femme

qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais

compris les fausses délicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main

si chère. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est

seul; aucun ne reçoit et chacun donne.

FRANCESCA, émue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous

étiez amoureux.

ODOARD.--_riant._--Je le suis peut-être.

FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (_S'approchant

de lui et avec enjouement._) Monsieur le comte, les femmes sont bien

curieuses.

ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets.

FRANCESCA.--Je vous ai dit mon défaut; vonlez-vous me prouver le vôtre?

ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une

indiscrétion, même quand elles l'ont provoquée.

FRANCESCA.--Il y aurait peut-être moins d'indiscrétion de votre part que

vous ne croyez. (_A part_) J'espère que je m'avance.

ODOARD, _à part._--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change.

FRANCESCA, _s'approchant._--Quel âge a-t-elle?

ODOARD.--Vingt ans!

FRANCESCA, _à part._--Mon âge! (_Haut._) Sera-t-elle au bal demain?

ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup.

ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous?

ODOARD.--Oh! je ne le peux pas.

FRANCESCA, _à part._--Je le crois bien. (_Haut._) Est-elle jolie?

ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante!

FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau.

ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ...

FRANCESCA.--Ses cheveux?

ODOARD.--Des cheveux blonds.

FRANCESCA, _à part._--Comme moi! comme moi!

ODOARD, _s'animant._--Son visage plein de finesse et d'éclat, une

physionomie qui promet une belle âme, une âme qui donne plus encore.

FRANCESCA, à part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui

qu'on aime. (_Haut._) Vous l'aimez bien!

ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant

moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui où je

pourrais la lui sacrifier. Quand, assis à ses côtés, je la regarde, je

n'éprouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connaîtra

tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles

sont glacées, tous les serments sont morts quand je les compare à ce que

je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant où une preuve, une

preuve, un fait, parlera à la place de ma bouche impuissante, et lui

dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me

comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ...

vous ne savez pas ...

FRANCESCA, _qui l'a écouté avec une émotion croissante._--Eh bien! si!

Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom!

ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu!

FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas?

ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit;

oubliez un aveu que m'a arraché mon amour aveugle!... En parlant d'elle,

ma tête s'est égarée ... Ne nous trahissez pas!

FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu?

ODOARD.--Vous êtes femme, vous êtes bonne. S'il ne s'agissait que de

moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insensé que je suis, si

son mari savait ...

FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs.

MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner

ses dépêches.

ODOARD.--Je vous suis. (_Bas à Francesca._) Au nom du ciel, n'ayez rien

vu, rien entendu. (_Il sort._)

Scène VIII.

L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843 · 第 14 / 19 题