«Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses
des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui
se sont élevées; car les intelligences moyennes repoussent les
esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont
horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments élevés
à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des
héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a
des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington,
en Amérique, n'est pas un homme, c'est un dieu.
«Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance,
à manquer de poésie... Il y a, dans l'ombre attachée au berceau
des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les
hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité sont toujours
les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie;
au Moyen-Âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il
n'y a plus de demi-dieux... Les Américains des États-Unis sont
peut-être la seule de toutes les nations qui n'a point eu
d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de
l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers
jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée
d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot.