Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le
fond de ce livre.
Je le préviens d'abord que tout en est grave, excepté la forme.
Mon but principal n'a point été de faire un roman. La fable qui
sert de cadre à l'ouvrage est d'une extrême simplicité. Je ne
doute pas que, sous une plume habile et exercée, elle n'eût prêté
aux développements les plus intéressants et même les plus
dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit
donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec
prévoyance, ni situations ménagées avec art, ni complications
d'événements, en un mot, rien de ce qui communément est mis en
usage pour exciter, soutenir et suspendre l'intérêt.
Pendant mon séjour aux États-Unis, j'ai vu une société qui
présente avec la nôtre des harmonies et des contrastes; et il m'a
semblé que si je parvenais à rendre les impressions que j'ai
reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas entièrement
d'utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j'ai
rattachées à un sujet imaginaire.
Je sens bien qu'en offrant la vérité sous le voile d'une fiction,
je cours le risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne
repoussera-t-il pas mon livre à l'aspect de son titre seul? et le
lecteur frivole, attiré par une apparence légère, ne s'arrêtera-t-
il pas devant le sérieux du fond? Je ne sais. Tout ce que je puis
dire, c'est que mon premier but a été de présenter une suite
d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est
vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai
tenté de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins sévère, afin
d'attirer à moi cette portion du public qui cherche tout à la fois
dans un livre des idées pour l'esprit et des émotions pour le
coeur.
J'ai dit tout à l'heure que j'allais peindre la société
américaine; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon
tableau.
Deux choses sont principalement à observer chez un peuple: ses
institutions et ses moeurs.
Je me tairai sur les premières. À l'instant même où mon livre sera
publié, un autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière
sur les institutions démocratiques des États-Unis. Je veux parler
de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitulé: De la
démocratie en Amérique.
Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise
l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de
Tocqueville; car il me serait doux d'être le premier à proclamer
une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de
personne. Mais je me sens gêné par l'amitié. J'ai du reste la plus
ferme conviction qu'après avoir lu cet ouvrage si beau, si
complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur
des pensées ne peut se comparer qu'à l'élévation des sentiments,
chacun m'approuvera de n'avoir pas traité le même sujet.
Ce sont donc seulement les moeurs des États-Unis que je me propose
de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne
trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des moeurs
de ce pays. J'ai tâché d'indiquer les principaux traits, mais non
toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était
accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compléterais la
tâche que j'ai commencée. À vrai dire, une seule idée domine tout
l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent
se ranger tous les développements.
Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux États-
Unis; leur nombre s'élève à plus de deux millions. C'est
assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant
de liberté: mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore,
c'est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de
celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La
société des États-Unis fournit, pour l'étude de ce préjugé, un
double élément qu'on trouverait difficilement ailleurs. La
servitude règne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus
d'esclaves. On voit dans les États méridionaux les plaies que fait
l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les
conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister.
Esclaves ou libres, les nègres forment partout un autre peuple que
les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée
entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai été
témoin.[1]
La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux États-Unis, je
fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche
étaient distingués du public à figure noire. À la première galerie
étaient les blancs; à la seconde, les mulâtres; à la troisième,
les nègres. Un Américain près duquel j'étais placé me fit observer
que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications.
Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres, j'y
aperçus une jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint,
d'une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d'Europe.
Entrant dans tous les préjugés de mon voisin, je lui demandai
comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée de pudeur
pour se mêler à des Africaines.
-- Cette femme, me répondit-il, est de couleur.
-- Comment? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis.
-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays
établit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un
mulâtre parmi ses aïeux.
Il prononça ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une
vérité qui, pour être comprise, n'a besoin que d'être énoncée.
Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage
à moitié noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène;
l'Américain me répondit:
-- La personne qui attire en ce moment votre attention est de
couleur blanche.
-- Comment? blanche! son teint est celui des mulâtres.
-- Elle est blanche, répliqua-t-il; la tradition du pays constate
que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.[2]
Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux
générations même dont la couleur s'est effacée ne donnait
naissance qu'à quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je
me suis livré ne présenterait qu'un intérêt de curiosité; mais ce
préjugé a une portée plus grave; il rend chaque jour plus profond
l'abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les
phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations
mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs
des premiers, qu'il accoutume à la domination et à la tyrannie,
règle le sort des nègres, qu'il dévoue à la persécution des
blancs, et fait naître entre les uns et les autres des haines si
vives, des ressentiments si durables, des collisions si
dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend
jusque sur l'avenir de la société américaine.[3]
C'est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race
des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais
voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et
quelles traces profondes il laisse dans les moeurs, après qu'il a
cessé d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences
éloignées d'un mal dont la cause première a disparu, que je me
suis efforcé de développer.
Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre
d'observations diverses sur les moeurs américaines; mais la
condition de la race noire en Amérique, son influence sur l'avenir
des États-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C'est ici
le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse
qu'à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre
d'appendices ou de notes [4], une quantité considérable de matières
traitées gravement, non-seulement au fond, mais même dans la
forme. Tels sont l'appendice relatif à la condition sociale et
politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui
concernent l'égalité sociale, le duel, les sectes religieuses, les
Indiens, etc.; ces notes remplissent la moitié de l'ouvrage.
Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et
notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient
jusqu'en Amérique), de bien prendre garde que les opinions qui
sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas
toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les
modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je
renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre
d'exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés
dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles
que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu'en peignant
la société américaine, l'auteur ne présente que des traits
généraux, et que l'exception, quoique non exprimée, se trouve
souvent à côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je
dis qu'il n'existe aux États-Unis ni littérature, ni beaux-arts;
cependant j'ai rencontré en Amérique des hommes de lettres
distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu
dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des
sociétés tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y
a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni
cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, mes
observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.
Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque
importance.
M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre
sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement
d'un peuple peut être séparé de ses moeurs.
Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l'Amérique
des impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas
jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est
point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait
remarquée. La raison véritable est celle-ci: M. de Tocqueville a
décrit les institutions; j'ai tâché, moi, d'esquisser les moeurs.
Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux
partagée que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de
jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la société, le
citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits.
Envisageant la société américaine sous des points de vue si
divers, nous n'avons pas dû, pour la peindre, nous servir des
mêmes couleurs.
Chapitre I
Prologue
Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle,
troublèrent l'Europe et firent naître les persécutions du siècle
suivant, ont peuplé l'Amérique du Nord de ses premiers habitants
civilisés.
La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de
longues années de repos se succèdent chez les nations, les
populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent; la
société s'encombre de capacités oisives, d'ambitions déçues,
d'existences précaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin
de pain et d'activité morale, le malaise du corps et le trouble de
l'âme, chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et
les poussent à l'aventure par-delà les mers dans des régions moins
pleines d'hommes où il se rencontre encore des terres inoccupées
et des postes vacants [5].
Les premières migrations furent des exils de conscience les
secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de
nos jours, vont aux États-Unis chercher une condition meilleure ne
la trouvent pas.
Vers l'année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans
l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes
diverses.
Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution
nouvelle comme le symbole d'une grande réforme sociale. Alors il
s'était mis à l'oeuvre... Mais bientôt il avait été seul au
travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus subitement des
hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté prêchaient
la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de
l'apostasie comme d'une vertu.
Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence
industrielle; mais la fortune ne lui fut point propice... À l'âge
de vingt-cinq ans il se trouva sans carrière, n'ayant dans
l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un
jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un
vaisseau qui du Havre le conduisit à New York.
Il ne fit point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que
le temps nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de
pénétrer dans l'ouest.
Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, où, disaient-
ils, l'on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État; ceux-
là lui recommandaient Illinois et Indiana où il achèterait à vil
prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un
autre lui dit: «Vous êtes Français et catholique; pourquoi ne pas
aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine,
parlent votre langue et pratiquent votre religion?»
Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l'exécution était
d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il
n'avait qu'à suivre le courant de l'émigration européenne, alors
dirigée de ce côté.
Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux
chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui
portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse,
Waterloo. Après avoir traversé le lac Érié, long de cent lieues,
et franchi le détroit [6], il vit s'étendre devant lui l'immense
plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses
îles consacrées au grand Manitou; et côtoyant la rive gauche de ce
lac, il pénétra dans l'intérieur du Michigan par la grande baie de
Saginaw, en remontant la rivière dont cette baie tire son nom.
Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui
avoisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord; ses eaux, dans
un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles
fertiliseraient de leur fraîcheur si, par de trop longs séjours,
elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces lieux est
froid et sévère; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le
soleil ne projette qu'une débile clarté; ses rayons sont pâles
comme des reflets. Des joncs tremblants à la surface de l'onde;
d'innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive, et au-delà,
de longues herbes que la faux n'a jamais tranchées, telle est la
scène monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux.
L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le
bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux
plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le
mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant
au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec
majesté; il suit la barque du voyageur; tantôt immobile au-dessus
d'elle, tantôt entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du
désert, observer le téméraire étranger qui pénètre dans son
empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage; non loin
d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le
tronc d'un vieux chêne; on dirait une antique ruine de la forêt.
Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des
rives plus élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique;
une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre
et de granit, où vivent misérablement des érables jaunes, des pins
grisâtres, des hêtres chargés de mousse; leur verdure terne ne
réjouit point la vue; leur front chauve attriste les regards; ils
sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de
vieillesse.
Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve
et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient
pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a
cessé; le soleil a repris son empire. À la droite du fleuve se
déroulent au loin de vastes prairies dont les inondations se
retirent après les avoir fécondées; sur la rive gauche s'élèvent
des arbres gigantesques, au tronc antique et à la cime jeune et
hardie; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses
clairières attestent la présence de l'homme civilisé.
Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude
profonde, mais seulement le voisinage du désert.
À peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une
végétation séculaire, qu'il aperçut les traces d'un établissement;
ici se voyait un champ de maïs entouré de barrières formées à
l'aide d'arbres renversés; là des débris de pins incendiés; plus
loin des troncs de chênes coupés à hauteur d'homme.
En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière; on y arrivait
par un étroit sentier sur lequel il distingua l'empreinte récente
de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue:
au pied de l'habitation s'étendait un lac charmant, bordé de tous
côtés par la forêt; c'était comme un vaste miroir encadré dans la
verdure; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d'un
soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les
nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal
des eaux.
Un petit canot fait d'écorce, à la manière des Indiens, était
couché sur le rivage et paraissait abandonné.
La chaumière présentait un singulier mélange d'élégance dans sa
forme et de grossièreté dans ses matériaux.
Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute
sa construction; cependant il y avait dans leur arrangement
quelque chose qui révélait le goût de l'architecte. Elles étaient
rangées avec symétrie, et disposées de façon à figurer un certain
nombre d'arceaux gothiques: à l'extérieur, ou remarquait le même
mélange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de
verdure; là, un siège formé de branches d'érable élégamment
entrelacées; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt
vierge.
À mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur
comprenait moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en
vaines conjectures, lorsqu'il vit paraître un homme... Son costume
était celui d'un Européen, sa mise, simple sans être commune; ses
traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altération
fût sensible; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de
ces mélancolies froides et résignées qui sont l'oeuvre des longues
infortunes et des vieilles douleurs.
Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde! dit-il au
solitaire, de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu,
répondit avec politesse l'habitant du désert.
Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient
Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes;
car c'est une grande joie pour l'exilé de retrouver la voix de la
patrie sur la terre étrangère.
Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une
petite cabane voisine de la chaumière et construite plus
simplement que celle-ci; là, il le fait asseoir, l'engage à se
reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous
les soins d'une hospitalité bienveillante.
L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence
du voyageur; cependant il redevenait de temps en temps sombre et
pensif... Tout annonçait qu'il avait dans l'âme de tristes
souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le réveil était
toujours douloureux.
Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils
conversèrent ensemble comme deux amis.
-- Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au
voyageur.