PREMIÈRE DISPARITION DE JÉRÔME BARDINI

Une voiture passa au grand trot. Bardini, qui dormait, ouvrit les yeux.

«C’est le courrier, pensa-t-il. Naturellement, il va prendre le galop au

pont.»

Il entendit en effet le cheval changer de pas, galoper, s’arrêter

soudain...

«Évidemment Bavouzet lui a fait signe, pensa Bardini... Il veut lui

vendre quelque gibier. Ce ne devait être que des cailles. Il repart

déjà.»

Un vent léger souffla. La girouette grinça.

«Elle grince. C’est un vent du sud», pensa Bardini.

Il essayait en vain, dans il ne savait quel dernier recours, de trouver

autour de ce réveil--de son dernier réveil dans cette maison, c’était

bien décidé--un bruit, un signe inconnu, un appel qui atteignît en lui

autre chose que des habitudes. Mais la fatalité ne cherchait pas, par le

minimum de fantaisie, à retenir Jérôme Bardini dans sa vocation de

receveur de l’enregistrement et de Bardini. L’angélus sonnait. Chaque

coup de cloche oblitérait de séculaire cette heure qui passe pour neuve.

Un rayon de soleil, le même, le même depuis des années, tout luisant de

la banalité de la lumière du monde, chargé de poussières dont chacune

était reconnaissable, traversa la persienne. Bardini se leva. Il eut le

désir de se lever autrement que les autres matins, d’un geste différent.

Il crut y réussir... Un sentiment de découragement lui révéla que

c’était bien son pied gauche, comme toujours, qui avait touché le

premier le sol... le sol, si l’on peut appeler ainsi une descente de lit

où la trace de ce premier atterrissage quotidien était marquée aussi

profondément que des pas d’ours dans une cage. Il ouvrit les volets.

L’aube crut lui livrer la campagne. En fait, ce n’était pas la campagne,

c’était une espèce de récitatif, de motif immuable. La campagne

n’attendait que le geste de Bardini pour réciter, et sans faute, ce

monologue. La science qu’il avait de chaque arbre, de chaque champ, de

chaque village donnait à la nature un caractère déclamatoire

insupportable. Jamais cette satisfaction repue des choses ne l’avait

atteint comme aujourd’hui. Pas une maison touchée par le soleil dont il

ne connût le propriétaire. Pas un de ces propriétaires endormis dont il

ne sût, puisqu’il était agent des finances, non seulement ce que l’on

pouvait tirer de lui en argent, mais aussi en sympathie, en humanité, en

larmes. De sa fenêtre, il voyait tout le cirque de la Seine naissante.

Fausse naissance, quotidienne comme un journal... Vrai cirque, fermé ce

soir, après une dernière et brève représentation, à tout jamais!

«C’est pour aujourd’hui», pensa-t-il.

Mais sa pensée lui semblait tenir à hier, à avant-hier, au passé, à tout

ce qu’il voyait là par la fenêtre. Lui aussi redisait un monologue. Le

temps et l’espace s’accordent admirablement pour retenir l’homme qui

s’évade. Il eut recours à la parole, la pensée étant soudoyée par eux.

«C’est pour aujourd’hui», dit-il, tout haut.

Il avait raison. Sa parole était certainement ce qu’il avait le moins

entendu, de soi-même, le moins écouté aussi, ce qu’il sentait de plus

indépendant de sa vie. Il parla encore, face à la campagne, pour ne pas

réveiller sa femme.

«Tout cela est fini, fini!»

Il s’était entraîné à la pensée de son évasion, de son assaut sur

l’inconnu, comme à celle d’un véritable assaut. Il s’était massé,

soigné. Il avait évité tout rhume, toute égratignure. Il s’était rasé

avec plus de précaution. Il ne voulait pas reparaître dans une nouvelle

existence avec des tampons d’ouate ou du sparadrap apportés de

l’ancienne. Il avait même fait quelques exercices de gymnastique. Sa

femme s’en réjouissait. Elle lui avait souvent reproché de se laisser

rouiller... Elle avait même voulu l’imiter. Mais voir cette femme

s’entraîner pour répéter avec plus de force les mêmes gestes, dire avec

plus de santé les mêmes éternelles phrases, serrer d’une étreinte plus

vigoureuse les mêmes éternels parents, cela l’avait peiné et il avait

abandonné l’exercisor. Il avait voulu bien se nourrir; peut-être que

dans un avenir proche il allait avoir faim, soif; il fallait prendre ses

précautions. Mais Renée là encore l’avait suivi. Pour cette vie à

laquelle elle ne prévoyait pas de variantes et qui se suffisait si bien

du poulet et des pâtes, elle avait voulu prendre de la phosphatine, de

la kola... Il avait cessé... Depuis vingt jours que sa décision de

disparaître était prise, tout ce par quoi il s’entraînait à se séparer

du passé, sa femme l’avait employé à s’y joindre. Jusqu’au bébé qui

avait profité de ces nouvelles habitudes. Ce mimétisme confiant de Renée

et de l’enfant dénaturait les gestes de Jérôme. Sa dissimulation n’était

plus ainsi qu’hypocrisie. Il en aurait pleuré!... Même aventure en ce

qui concernait son métier. Toute cette semaine, la mémoire de Bardini

hésitait, distraite par la résolution prise; il trouvait moins

facilement les dossiers, écrivait moins bien les quittances. Sa

signature se modifiait, présage heureux d’ailleurs pour qui veut changer

de personnalité. Renée au contraire, qui remplaçait le premier commis en

vacances, ne faisait plus aucune erreur, écrivait enfin, ce qui lui

arrivait jadis uniquement pour les lettres du Premier de l’an, d’une

façon lisible. Tout le passé se cramponnait déjà à l’une des deux parts

de ce couple, sans voir que sur l’autre il se desséchait. Bardini quitta

la fenêtre, se retourna vers sa femme, la regarda. Elle s’était laissée

glisser au milieu du lit abandonné par l’époux. Il la regarda

longuement, ainsi qu’il avait regardé la campagne. Il éprouvait la même

peine, et la même satisfaction. Il avait tellement redouté qu’êtres et

choses, ce matin fatidique, à ce dernier réveil, lui apparussent soudain

dans une lumière fraîchement inventée, sous un aspect inusité. Pour la

lumière, il était fixé, rassuré. A trois cent mille kilomètres à la

seconde, l’immuable aveuglait les regards de Bardini. Voilà qu’il

l’était aussi pour Renée endormie--on ne voyait pas les yeux, mais il en

répondait--, pour Renée sans fard, mais ointe et maquillée de connu,

dont le souffle imperceptible atteignait le tympan de Bardini plus

durement qu’un ronflement sonore. Pas un jour de sa chemise, pas un pli

de ses paupières, pas un feston de son sommeil qui fût nouveau. C’était

à douter du tréfonds du sommeil, à douter de l’inconscience... Ce qu’il

y avait malgré tout de plus neuf dans cette maison, c’était encore ce

qu’elle contenait de plus neuf par ordre chronologique, c’était

l’enfant. Il le verrait tout à l’heure.

Il passa dans le cabinet de toilette, prit sa douche. Nu, il eut un

sentiment de bonheur qui justifiait, lui sembla-t-il, sa conduite. Cette

simple chemise de nuit, il s’en défit avec dégoût, il fut plus soulagé

de l’avoir rejetée que de déposer, après un long combat, son armure.

Fini le combat contre l’obscurité sue par cœur, contre les ténèbres

hantées d’habitudes. Ah! certes non, il n’emporterait aucun objet, aucun

souvenir, aucun linge. Ainsi nu, il sentait déjà diminuer cette colonne

d’airain qui pesait depuis des mois sur ses épaules. Sa chemise à terre,

il jouit de cette naissance adulte. Il se frotta d’un savon acheté au

hasard pour enlever de lui tout contact avec la veille, avec cette

fougère et ce chypre dont Renée avait parfumé pour toujours, par lotions

et par pâtes, leur union; il frotta doublement ses mains qui avaient

tellement touché le passé. Il s’assit nu sur une chaise, s’étendit nu

sur le tapis, essaya à vide sa liberté, se réjouit de n’avoir aucun

grain de beauté, aucun tatouage. Puis, pour quelques heures, il se

rhabilla, négligeant de mettre son gilet, comme les jours où il allait

au bain. Il était rassuré. Il avait eu l’appréhension ce matin de

trouver son corps lui-même un objet trop familier, trop semblable, d’en

être las. Cela eût été fâcheux. Cela lui eût donné à croire que son mal

était simplement de la neurasthénie, et non point une ambition effrénée,

l’ambition de changer l’aiguillage même que le destin avait donné à sa

vie. Mais, tout à l’heure, quand il s’était vu dans la glace, rien ne

lui avait paru plus neuf, plus ambigu même que ces yeux dont il

connaissait chaque veinule, que ces dents, que ces morceaux insensibles

d’ivoire dont chacun était lié à lui par des souvenirs et des

souffrances. Il n’allait pas partir avec ce compagnon veule et traître

qu’emportent les solitaires malades. Sa vie nouvelle éclatait déjà sur

lui dans le miroir. Quel dommage que le miroir lui-même eût une

histoire!... Juste celle de son mariage... Il s’y était vu fiancé; il

s’y était regardé, il s’était rasé devant lui, le lendemain de ses

noces. Le premier poil, la première moisissure de sa vie de mari, il

l’avait coupée devant cette glace... Voilà, il coupait la dernière...

Il passa dans son bureau, ouvrit là aussi les volets, répandit là aussi

la suprême journée à pleins flots sur les papiers, la table. Il

éprouvait un plaisir à accomplir pour la dernière fois ces actes

quotidiens. Pour la dernière fois à ses oreilles, le crochet de la

jalousie grinça. Le mot jalousie le fit sourire. Le mot jalousie allait

sans doute changer de sens dans sa nouvelle existence. Ce calembour, ce

mot qui se travestissait lui fut une promesse. Les servantes s’étaient

absentées pour deux jours. Il regrettait d’abandonner Renée dans un

moment où le personnel était ainsi défaillant, commis et bonnes; les

bourgeois en jugeraient deux fois plus sévèrement sa conduite, mais il

était dispensé du moins de comédie suprême jusqu’à ce que sa femme fût

levée. Il vivait dans cette maison comme un vagabond qui s’est introduit

pour une heure dans une villa, avec une légèreté, une souplesse qu’il ne

soupçonnait pas, presque sans bruit. Il écrivit sa lettre de démission

au directeur de Chaumont. Il signa. C’était la dernière fois qu’il

signait son véritable nom; il le calligraphia, lui enlevant presque,

malgré lui, l’aspect d’une signature. Un liseur d’écriture n’eût, à

l’examiner, rien trouvé de personnel dans Jérôme Bardini. Il fut un peu

honteux de ne pouvoir écrire à sa femme qu’une lettre banale. Tout ce

qu’il avait habituellement d’émotion et d’invention paraissait avoir

déjà émigré et rejoint dans l’arbre creux, près de la rivière, les

vêtements qu’il prendrait tout à l’heure et qu’il n’avait pas voulu

amener à la maison, pour qu’ils ne puissent prendre à aucun degré le

relent de sa vie ancienne. Il termina quelques travaux de bureau en

retard, collationna pour la dernière fois de sa vie les Rôles de

Communes, numérota les Articles de Comptes, pour la dernière fois fit sa

caisse. Il fut surpris de constater que c’étaient ces travaux, auxquels

parfois il attribuait sa révolte et sa décision, qui justement lui

paraissaient les moins insupportables. Puis le facteur arriva: pour la

dernière fois il recevait le courrier de sa première vie.

Il y avait un nombre inhabituel de lettres. Le sort semblait avoir eu

vent des intentions de Jérôme Bardini. Il se demanda s’il allait les

déchirer sans les lire. Il examinait les enveloppes. Son cousin. Une

amie de sa mère. Son marchand de vins. Une lettre aussi d’une écriture

inconnue. Quel pouvait bien être ce personnage maladroit qui tentait de

pénétrer dans la vie de Bardini juste le dernier jour? Après tout il

était plus loyal de lire, de n’abandonner qu’une vie bien tenue à jour.

Son cousin venait d’avoir un fils: la zone d’existence que Bardini

désertait assurait son peuplement. L’amie de sa mère, veuve d’un

retraité, demandait un conseil pour ses douze cents francs de rentes.

Elle ne connaissait que Bardini. Bardini seul pouvait la conseiller,

disait-elle, lui éviter la ruine. Il répondait à chaque lettre avant

d’avoir ouvert la suivante, en malade qui va mourir. Il passa à la

vieille amie le secret de vingt ans d’études financières; il pensa à

Lazare se relevant du tombeau pour donner des tuyaux de bourse à une

vieille dame. Le marchand de vins--ah! il faut vraiment croire à

l’éternité pour être marchand de vins--lui conseillait un médoc

excellent dans dix années, et--comme s’il se doutait du danger--un vin

de Sainte-Foy-la-Grande excellent dès l’arrivée de la barrique. Cela ne

suffisait plus pour retenir Bardini, et il prit la dernière lettre.

L’adresse était écrite par une femme, le papier était un parchemin, la

femme le connaissait mal, il y avait un _t_ à Bardini. Il la palpa,

essaya en vain de la déchirer sans la lire, respira son parfum, vanillé.

Il se méfiait de ce message que la fortune hypocritement et faussement

habillait de liberté et de mystère, peut-être pour le retenir dans le

non-mystère, dans le non-libre... Il ouvrit... Une cousine de Renée, de

l’île Maurice, Maud de Frazier, qui venait pour la première fois en

France, arrivait à Troyes, et passerait déjeuner avec elle et son mari

le lendemain. Le péril était en retard d’un jour. Bardini respira...

Renée s’attardait dans son sommeil. C’était bien d’elle. Elle dormirait

ainsi le matin de sa mort. Elle s’arrangeait pour diminuer d’une heure

au moins, sur son horaire habituel, le dernier jour passé avec ce mari

qu’elle adorait. L’enfant par contre s’agitait, d’une heure en avance.

Il criait. Il poussait ses derniers cris d’enfant non orphelin. Bardini

voulut le calmer, dans son désir de voir se prolonger le sommeil de

Renée, pour la première fois le prit, pour la première fois sentit sur

ses mains les larmes de l’enfant. L’une d’elles coulait sur la joue,

bien gonflée, pure. L’enfant souriait à son père, ne bougeait plus. La

larme semblait née non plus du désespoir, mais du calme. Elle était

devenue, comme tout chagrin d’enfant au bout d’une minute, un signe de

bonheur. Elle tremblotait. Elle allait glisser. Ce n’était pas une larme

à boire en 1937 ou en 1929 ou demain. Larme salée, acidulée, une larme

de grande personne. Peut-être que tout ce qu’il aurait eu de cet enfant

eût été ainsi amertume. Il se sentit lâche, non point devant le bonheur

qu’il abandonnait, mais devant les malheurs qui pouvaient surgir de ce

fils... C’est du malheur, Bardini le sentait, qu’on se sépare avec le

plus de peine. L’enfant était nu. Au fond de ses yeux, les couleurs

broyées par les générations de Bardini et de Frazier s’étalaient,

horizon familial libéré par les larmes de toute poussière; le passé et

l’avenir semblaient à un pas, à lire dans ces yeux clairs. La petite

main avait le geste familier aux mains des Bardini, l’index et le pouce

ouverts, les autres doigts fermés; on avait toutes les peines du monde à

faire croiser les mains aux Bardini décédés. Des ressemblances

familiales balafraient à chaque mouvement le visage, et jusqu’à ces

hanches, qu’il n’avait pourtant vues nues sur aucun autre membre de la

famille. L’incisive de face poussait et c’était déjà la réplique de

l’incisive de Renée. Déjà, dans cette chair à peine formée, poussaient,

aux places sacrées des gencives, ces petits dolmens de longévité.

L’enfant maniait comme une arme déjà familière le doux et tranquille

regard de Renée. Il avait déjà les cheveux de Jérôme... Ainsi c’était là

celui qui allait désormais devant la carence de son père, poursuivre sur

la terre le destin officiel des Bardini. C’était à cet être encore sans

paroles, mais dont les cris avaient déjà l’accent de famille, qu’il

léguait tout ce dont il ne voulait plus, ses anciennes richesses, ses

anciens penchants et le portrait du colonel Bardini qu’aimait Bonaparte,

et ce don des Frazier pour la comédie de salon, et ce goût des Lacoste,

ancêtres maternels de Bardini, pour la musique du XVIIIe siècle... Fini

Gluck... Fini Mozart... Finies les flûtes enchantées, les Papagéno, les

Papagéna, les missives écrites à deux voix, les déclarations faites à

huit cœurs..., excepté pour cet être vagissant... Quelles consignes

donner à cette sentinelle du devoir familial qui ne savait pas marcher?

L’enfant le regardait, encore incertain de ce qui allait l’intéresser

sur ce grand visage, d’un regard encore incolore contre lequel Bardini

appuya son regard. Évidemment, une autre solution de la vie lui

apparaissait, encore étendue sur cette mousse brune et verte des jeunes

prunelles, comme un frai sur des algues. Pourquoi voulait-il faire de

soi-même un fils, alors qu’il avait celui-là? Pourquoi lancer contre le

bonheur, sous un faux nom, de faux habits, en dérogation à toutes les

règles de la chevalerie, dans une supercherie dont le sort d’ailleurs ne

daignerait peut-être pas s’apercevoir, ce Bardini presque quadragénaire

qui n’avait pas réussi dans son premier tournoi, alors qu’un autre était

déjà là, tout prêt, de chair pure, et qu’il eût été passionnant de

l’élever, de l’armer, de le sacrer? Peut-être, si son père à lui ne

s’était pas spécialisé dans les collections de tabatières et l’étude des

molécules du fer, disparition du premier degré, Jérôme aurait-il tiré

meilleur profit de l’existence. En se précipitant dans la vie du geste

de Parsifal, mais sans virginité, en se dirigeant vers les bons endroits

du destin, avec l’expérience pour guide et non l’aventure, en offrant

comme nouvelle à des printemps ignorants, à des villes ignorantes, sa

jeunesse maintenant coriace, à des jeunes filles surprises sa passion

pour toujours émoussée, il frustrait cet enfant dont la vue le

convainquait d’hypocrisie vis-à-vis de soi-même. Car c’était là dans la

maison, malgré tout, une nouveauté. Car tout de cet enfant chaque jour

était neuf. La preuve, c’est que cela eût intéressé Bardini de partir

avec lui; aucune aventure d’homme n’est rendue impossible ou n’est

diminuée par un enfant d’un an en surcharge. Il eût fallu en somme que

ce qu’il rêvait, dans ces moments de cruauté qui changent tout d’un coup

la chair des êtres en un métal ingrat, arrivât: que Renée mourût. Il

aimait Renée, il se sentait coupable de lui vouloir le moindre mal, mais

il sentait son amour même augmenter de l’idée de cette mort. Le plus

malheureux des êtres, David Copperfield, qui perdit sa femme enfant

avant d’avoir sa femme femme, ah! qui pourra dire son bonheur! Il avait

passé des mois dans cette hantise, alors qu’il n’avait pas encore l’idée

de sa disparition, donnant avec angoisse Renée au voyage et au train

comme à un accident inéluctable, ne séparant plus aucun des actes de

Renée de ses pires conséquences, la baignade de la noyade, l’excursion

de la chute, la visite au Creusot de la glissade dans la cuve de fonte

en fusion. Dès qu’elle s’absentait, il attendait le télégramme... Mais

l’enfant maintenant s’agitait, appelait. Dans son désir de ne pas

retirer Renée du sommeil, mort journalière, mort éphémère, il s’occupa

de lui, donna le biberon, pour la première fois, le changea. Bientôt

fatigué de cet écart dans un domaine maternel--non, jamais il n’userait

plus tard du travesti--, il reporta l’enfant dans le berceau, essaya

doucement de lui fermer les yeux. En vain: les paupières se relevaient

lentement; les prunelles le suivaient, et comme il se retournait il vit

aussi, qui le regardaient avec surprise, mais tendrement, les yeux vert

et brun de Renée.

Quatre yeux qui vous regardent, c’est beaucoup pour qui trouve déjà les

arbres, la maison elle-même trop clairvoyants. Quatre yeux qui vous

admirent, qui sont pleins d’une reconnaissance infinie pour vous parce

que vous avez pour la première fois, vous père, donné le sein à votre

fils, c’est beaucoup pour qui a la conscience d’être traître et égoïste.

Renée éclatait de cette beauté qui la saisissait brusquement dans toutes

les périodes où le déclin envahit jusqu’aux jeunes femmes, au réveil,

dans la fatigue, les départs, les malaises. Il avait adoré autrefois

cette inversion de la beauté chez Renée, seule femme dont l’amour

vieillissait le visage, puis s’en était lassé. Il s’était lassé de ce

visage toujours si beau le jour des grosses erreurs de caisse, du croup

de l’enfant. Quelle beauté n’allait pas le prendre cet après-midi! Tout

l’été pour Renée allait être malaise, croup, nostalgie: pas de laideur

possible d’ici l’automne! Les deux grands yeux ne le quittaient pas,

s’étonnant du menton déjà si bien rasé, des cheveux coupés courts et

frais, trouvant un air de fiancé à Bardini. Elle se sentait belle. Elle

savait que Bardini n’aimait pas ces réveils triomphants de sa beauté.

Elle essayait d’en atténuer l’éclat par des pensées de malheur.

«Il me trompe sûrement, se forçait-elle à penser. Il m’aime moins. Il

doit s’occuper de son fils quand je dors, et le dédaigne quand je suis

réveillée. Il doit m’embrasser quand je dors. Je ne suis sa femme qu’une

fois par mois à peu près. Il a fait de la volupté une simple preuve

physique de notre mariage. Il m’a même oubliée le mois dernier: je suis

enceinte de quelque divorce, de quelque séparation...»

Mais chacune de ses tristes pensées posait du rouge sur ses joues,

avivait ses regards, affinait ses longues mains, lui donnait à tel point

ce vernis de tentation qui recouvre les mauvaises femmes dans les

conflits avec les saints, les ermites, les croisés, que Bardini était

saisi de défiance. Il se demandait s’il allait être brusque, lui

répondre durement, l’insulter, par pitié, pour lui rendre la séparation

moins pénible. Mais l’idée que ce soir elle serait recouverte d’une

attitude qu’il ne lui avait jamais vue, de tristesse, de désespoir, lui

donna de l’amour pour cette créature étendue qui était encore tout

bonheur, et il lui obéit, il vint s’asseoir près d’elle.

Sur cette margelle d’une vérité qui n’était plus la sienne, au-dessus

d’une nudité dont le charme ne l’atteignait plus qu’indirectement, par

la vision qu’il avait de sa future femme ainsi étendue (et, car il ne

limitait plus le nombre de ses futures existences, de sa future femme

ainsi étendue le jour de sa seconde disparition), Bardini regardait

Renée. La plus noble raison qu’il avait de partir n’était-ce pas de la

laisser ainsi belle, ainsi jeune? L’âme de Renée était intacte, son

corps l’était plus encore, le mariage semblait avoir seulement changé sa

virginité de jeune fille en virginité d’épouse. Les élans, les

sacrifices, le don de sa dot dans les malheurs qu’il avait eus, le don

d’elle-même dans le bonheur, ne provoquaient en elle aucun geste, aucune

animation, à peine une douce chaleur. Ce matin, toujours avec cette

réserve infinie qui ne lui avait jamais permis depuis ses fiançailles de

saisir la première le bras de son mari, de demander ou de provoquer un

baiser, elle attendait que Bardini lui prît la main. Ces

demi-inclinaisons de tête, ces demi-glissements de la paupière, ce quart

de sourire, qui étaient chez elle l’expression déchaînée de la volupté

et de l’amour, elle ne se les était permis qu’à l’intérieur d’un édifice

de tendresse construit tout entier par son mari. Elle attendait donc.

Son mari allait partir pour jamais dans quelques heures; impassible dans

son élan, elle attendait qu’il se baissât vers elle, elle ne rapprochait

pas d’un millimètre sa main. Son mari s’embarquait pour une nouvelle

série de bonheurs, de malheurs, de désastres; s’en fût-elle doutée, elle

eût attendu qu’il la prît dans ses bras. Lui, pénétré maintenant du

parfum de Renée, décidé à s’en laver l’après-midi par une baignade,

puisqu’un second bain devenait indispensable, se sentait tenté de

s’étendre près d’elle, de prendre congé d’elle comme le faisaient les

croisés de leurs épouses, avant cette croisade sans croix vers

l’inaccessible. Elle qui devinait tout ce qu’il y avait d’inhabituel

dans cette attitude, ce remue-ménage, ce silence, elle, toujours soumise

et reconnaissante, vers le corps de laquelle il n’avait jamais, quand il

l’avait désiré, par on ne sait quelle merveilleuse habileté de Renée,

trouvé d’obstacles, comme les malaises ou la proximité des domestiques,

restait souriante, avec aussi peu de mouvement en elle qu’une femme déjà

comblée. Le tout commandé par un mélange de doux défi, de dignité, de

désir décent, de tous ces noms un peu provocants qui débutent par des

dentales... Il s’agissait pourtant là, Renée, d’une séparation

éternelle.

«A quoi penses-tu?»

Il dit cela avec un peu de gêne. Renée savait très mal voir les faits

précis, mal tirer les conclusions d’événements évidents, mais elle avait

en elle de la divination. Au temps où Bardini, au lieu, comme

aujourd’hui, d’approfondir sa vie, n’avait voulu que l’élargir, et avait

eu des flirts, des maîtresses, dans la conversation de Renée

apparaissaient à point nommé les noms propres de ses aventures.

«A quoi penses-tu? Réponds-moi, Renée. Parlons.»

Il avait dit ce prénom qu’il avait bien juré de ne plus prononcer. Il

rougit.

«Mon prénom te fait mal, Jérôme? Parlons.»

Elle se dressa, n’hésita plus à mouvoir ce corps, puisqu’il s’agissait

de parole, elle sentait seulement sa bouche, sa langue un peu endormies

dès que la parole était en jeu. Elle se pencha sur Bardini pour cette

conversation, elle s’offrit, seins et cou, et joues inclinées, pour

cette discussion, donnant pour la parole ce corps qu’elle n’avait jamais

approché d’une ligne pour l’amour.

«Tu t’ennuies ici, Jérôme! Pourquoi ne pas revenir à Paris? Bella est

morte. Bellita ne revient jamais. Nous sommes riches à nouveau. Ne

crois-tu pas que nous sommes faits plutôt pour Paris que pour la

campagne, l’un et l’autre?»

Il se leva, détourna la conversation, c’est-à-dire écarta ses mains, sa

poitrine, sut se soustraire à cette pression de Renée qui était le poids

de son raisonnement. Il parla de ce qu’il croyait déjà insensible en

lui, de la maison, de l’enfant. Mais chaque phrase de Renée semblait

supposer pour la vie entière de cet enfant la présence continuelle de

Bardini. Elle le liait à sa future vaccination, à sa communion, à son

mariage, comme si Bardini était, non son père, mais son frère siamois.

Lui, hypocrite, affecta une douleur au cœur, se plaignit. Renée, sentant

confusément elle ne savait quelle menace autour d’eux, tentait d’en

repousser l’occasion le plus loin possible, en parlant de leurs projets,

du voyage de la Pentecôte à Nice, de la Bugatti qu’on devait acheter à

Pâques. Était-elle commandée? Elle eut peur quand elle apprit que non.

Ah! qu’elle eût été soulagée de voir Bardini tirer de sa poche les

billets pour Nice. Et son veston de printemps? Pourquoi n’avoir pas

écrit déjà au tailleur? Avait-il écrit? Non. Elle se recoucha, désolée.

Elle avait l’impression qu’un incendie éclatait dans sa vie et que rien

n’était assuré.

Il répondait à toutes ses questions par un geste d’indifférence,

refusant de pénétrer dans cet avenir qu’ouvrait Renée de toutes ses

forces, contraint de lui apprendre que le bois pour l’hiver n’était pas

commandé, que la femme de chambre de Fontranges n’avait pas encore reçu

mission de trouver pour eux une cuisinière. Cette absence de domestiques

apparut soudain à Renée comme un gouffre, comme une coupure dangereuse

dans la trame de leur vie. Lui se reprochait d’avoir été maladroit en

n’entretenant pas jusqu’au dernier jour cette existence qu’il allait

quitter. Renée demain allait trouver tous les souliers de son mari

éculés, les cartouches de la chasse épuisées, les chiens avec des puces:

toutes les preuves de la préméditation. Elle s’était levée pendant qu’il

réfléchissait, les yeux perdus. Il avait laissé passer l’occasion de

voir une dernière fois les longues jambes, les beaux genoux de Renée.

D’un regard que rien maintenant ne trompait, elle voyait sur la table de

toilette que les lotions de Jérôme étaient presque épuisées, le tube de

pâte pour les dents à son terme, cette réserve de boutons pour faux-cols

qu’il entretenait plus jalousement qu’un vivier n’en recelait plus

qu’un, pauvre tibi qui servirait sans doute pour le premier faux-col du

petit Jacques. Tous ces bocaux de luxe--les réservoirs maintenant de

leur vie même, elle le sentait--, ils étaient presque pleins sur sa

propre tablette, à peu près vides sur la sienne. Le violet et l’ambre,

couleurs des parfums de Renée, étincelaient au soleil, à ras le bord. Le

vert et le jaune, ses couleurs à lui, étaient presque taris. Elle se

peigna, cherchant des yeux malgré elle dans les tiroirs. Plus un seul

savon anglais. Les lames non repassées de rasoir Gilette s’accumulaient.

Le rasoir à manche d’écaille qu’on devait aiguiser depuis bientôt deux

mois était encore là. Il était rouillé, il semblait avoir sur toute la

lame la rouille du sang. Son eau de Botot aussi s’épuisait. Tout le sang

parfumé de la famille était atteint dans sa source et dans son débit.

Elle consulta le flacon d’eau de Cologne comme un thermomètre. Il

marquait le froid de la mort.

«J’écris ce matin à Houbigant, dit-elle. Tu n’as plus rien. Tu ne vas

pas laisser pousser ta barbe, je pense?»

Il était presque aussi vexé qu’attristé de sa maladresse. On pouvait

être sûr qu’il ne manquerait rien dans son prochain foyer, le jour de sa

prochaine disparition, et en parfums, et en tendresse. Cependant Renée,

de cette démarche mesurée et douce--son pas dans les alarmes--,

cherchait dans sa garde-robe, dans sa commode. Elle s’étonnait. Lui, si

méticuleux, qui s’emportait contre la femme de chambre pour la moindre

déchirure, n’avait plus que des chemises usées, des mouchoirs percés.

Les pantalons n’avaient pas reçu depuis des semaines leur coup de fer.

Les chaussettes étaient en loques. Que signifiait cela? Toute cette

enveloppe de son mari était aussi fripée que la carapace laissée par un

homard après la mue. Elle avait l’impression d’avoir devant

elle--derrière elle plutôt, car Renée ne se retournait face aux êtres

qu’après les avoir compris, et enquêtait dans les placards sans regarder

Jérôme--un mari dont la peau, le cœur était à vif. Il avait le vestiaire

de quelqu’un qui a fui, d’un exilé. On eût dit même que le coude du

complet neuf avait été approché à dessein de quelque pierre ponce. La

jaquette, l’habit et le smoking seuls, tout noirs, semblaient protégés

du désastre. Le Bardini des cérémonies allait-il subsister seul? Mais

smoking, mais habit ne sont pas des costumes de sauvés ou de sauveteurs.

La menace devinée par Renée se rapprochait. Jérôme devait être malade.

Elle s’approcha de lui, il avait ses vêtements du matin en velours, elle

les toucha, fut presque rassurée de trouver le velours résistant, de ne

pas le sentir s’effilocher sous ses doigts en mousseline. Cher mari en

velours. Cher velours non velouté, râpeux, dur comme une armure. En

somme, il n’avait besoin que de deux costumes, un nouveau bleu, croisé,

un gris d’été, droit. Elle allait écrire aussi ce matin au tailleur

avant toute chose. Il jugea inutile de protester. Cette revue des

défroques de sa vie l’avait irrité. Comme il avait raison de partir nu!

Que de souvenirs liés aux baguettes rouges des chaussettes bleues! et

les mouchoirs, qui mettent des initiales à toutes nos sécrétions! Il

détourna Renée de son inspection, lâchement:

«Maud est à Langres. Elle viendra dîner demain. Elle a écrit.»

Renée qui, les mains râpées par le velours, sentait sur Jérôme l’odeur

d’un savon inconnu, l’odeur de l’inconnu, et sur laquelle l’idée du pire

des désastres s’était posée, comme sur toutes les femmes, sans

transition, fut délivrée par ces paroles. Puisqu’on pouvait compter sur

demain, sur quoi ne pouvait-on pas compter! Hypocritement Jérôme, qui

avait eu le courage de ne pas mentir à propos de la Pentecôte, de

Pâques, accepta de mentir pour demain. Il parla même du menu. Il

n’aurait pas eu la force de parler d’ananas, de bananes, il consentit à

parler de vin, de brioche. Mais Renée, sous prétexte de jeu, poussée en

fait par une terrible angoisse, l’avait soudain inondé de son liquide

violet. Il se leva, et, furieux et embaumé de violette, avec le parfum

qui avait été celui de sa fiancée le soir de ses noces, sortit en

claquant la porte.

A onze heures, Renée reparut, toute prête, des lettres à la main. Elle

avait écrit à Houbigant, au tailleur, à _Old England_ pour les tricots,

à l’autre fournisseur pour les chaussettes, à toutes ces adresses que

Jérôme lui avait imposées comme des textes sacrés, et qui étaient

maintenant des étiquettes terribles de la vie de Bardini. Il voulut les

prendre, assura qu’il allait les porter à bicyclette jusqu’à la gare.

Elle refusa. Elle avait à faire à Nogent. Elle lui dit tendrement au

revoir. Il admira l’ironie du sort qui, quelques heures avant sa fuite,

la maquillait en voyageuse et lui en gardien du foyer. Elle l’embrassa

et disparut, elle aussi, disparut à bicyclette, si doucement, si

naturellement, d’une pente si facile que Jérôme eut l’idée qu’il n’était

vraiment qu’un maladroit et que c’était comme cela qu’il fallait partir

pour toujours, avec cette suprême aisance...

Elle revint.

* * * * *

Le déjeuner fut simple. Renée avait réservé pour Maud les champignons,

les perdreaux. Il n’y eut que du jambon, même pas fumé, du macaroni et

du gruyère. Jérôme, d’habitude, récriminait devant un pareil repas sans

sauce, sans spécialité, sans goût. Aujourd’hui il en fut heureux.

C’était pour lui une espèce de communion. On n’aime pas trouver de goût

au pain azyme. La bouteille de vin gris était presque à son terme. Il

sentit le regard de Renée, descendit à la cave, et en ouvrit une autre.

Il y toucha à peine. Qui boirait ce reste de vin? A quel homme de

journée, à quel facteur, Renée, lassée de faire un souvenir de ce qui se

boit et se mange, le donnerait-elle, désespérée?

«Quel est ce vin?» demanda-t-elle.

Le mot Vouvray, le mot Seyssel l’eût réconfortée, le mot Meursault

exaltée. C’était un vin sans nom et sans parfum que Jérôme utilisait

justement pour le scieur de bois et le jardinier. Renée eut la même

impression que ce matin devant les flacons vides. Les beaux réservoirs

de la vie n’avaient plus de pression pour Jérôme. Il ne fuma pas. Il ne

prit pas d’alcool. Elle eut pour mari pendant tout le repas une espèce

d’homme stérilisé sur lequel ne semblaient pas agir les annonces du

lièvre à la royale pour après-demain, si Maud restait, des truites pour

vendredi. Elle les avait commandées ferme, même s’ils étaient seuls.

Elle avait rassemblé d’un coup dans sa visite à Nogent, appelé au

secours tout ce qui devait élever autour de la maison cette haie de

bien-être, cette fumée de bonheur qu’un époux ne franchit pas, un époux

difficile. Les lotions, les truffes, les vestons bleus croisés allaient

dès demain affluer. Il y aurait aussi deux surprises. Quelles surprises?

Tristes surprises en tout cas pour elle, qui les aurait oubliées le jour

où elles arriveraient. Elle ne voulait pas les dire? Il essaya de

deviner ce résidu insoluble, le seul, de sa vie avec Renée. Elle

résista. Elle fut soulagée d’apprendre qu’il prenait du café. Elle

proposa de le servir dans le jardin. C’était un beau jour d’automne.

Toutes les bêtes du printemps, papillons, pinsons, hannetons, habitaient

cette saison dorée. Dos au soleil, Jérôme et sa femme avaient devant eux

les champs ensoleillés. C’était la plus longue période que la nature

depuis longtemps eût passée sans gelée et sans froid. Rarement dans

cette province la caresse donnée par le climat aux arbres, aux oiseaux

avait été aussi prolongée et si douce. Ils pouvaient certes la croire

voulue, la croire consciente. Ils avaient pour le soleil des

coquetteries, des attentions. Cela allait durer toujours!... Le café

était bon, le plus réussi, pensa-t-elle, qu’elle eût fait de sa vie.

Elle en fut heureuse et eut un geste qui renversa sa tasse. C’était une

des tasses en porcelaine de la Compagnie des Indes auxquelles Bardini

tenait tant. Jadis, quand il aimait Renée avec passion, il les lavait

lui-même. Depuis qu’il avait pour elle une affection plus tranquille, il

la forçait à les laver elle-même. Mais aujourd’hui il s’émut à peine du

malheur. Il se moqua de ses larmes, la consola. Pourquoi pleurer pour de

la porcelaine cassée? Il ne savait pas qu’elle pleurait pour de

l’airain, pour du fer cassé. Elle se sentait tranchée de lui, tout un de

ses côtés était à vif. Elle voyait qu’était venue la période où il

ferait laver les tasses par la domestique. Elle pensa à la mort de

Jérôme. C’est comme cela que se suicident les raffinés: la veille ils ne

bronchent pas si leur collection de timbres brûle ou leur Degas se

crève. Elle constata soudain que la vieillesse, la sécheresse avaient

gagné tout le jardin. Les plants d’hiver n’étaient pas semés. La salade

était hors d’âge. Pas de réserve de joncs, de sarments. Dans l’allée où

Jérôme autrefois se promenait chaque après-midi en fumant son cigare, du

gazon. Ses pas ne marquaient plus. L’abandon s’installait autour de son

mari comme autour d’une personne morte. Non, ce n’était pas cela. Il ne

s’agissait pas de mort. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles étaient le

contraire de ceux des morts, coupés ras, proprement, soigneusement. Ce

mort, en tout cas, s’entretenait admirablement; dans le fond de la

fossette de son menton ne restait aucun poil, contre l’habitude. Il

donnait une impression de vigueur, de jeunesse même, de sentiments

jeunes surtout et actifs, tels qu’une certaine fourberie. Il semblait

aussi changé, non de caractère, mais de nationalité. Elle ne comprenait

pas encore. Elle chercha à l’intéresser, à sonder cette énigme.

«Ne restons pas ici, Jérôme. Tu n’as plus besoin de ce poste. Je

comprends ton ennui. Moi-même, avant la naissance de Jacques--je ne

t’aimais pas moins, mais je n’y pouvais rien--, qui te dit que je n’ai

pas voulu m’enfuir?

--T’enfuir?

--Oui, m’enfuir, disparaître.»

Ainsi pour la seconde fois, dans la journée décisive, c’était l’épouse

stable et fidèle qui avait à mimer la disparition, tout à l’heure avec

la vraie bicyclette, maintenant avec ce faux aveu, devant l’époux au

seuil du départ. Contre cet homme qui ne devait plus jamais lui sourire

si elle avait mal à la tête, la soutenir si elle glissait, porter ses

souliers si elle passait un gué, tenir sa main si elle avait un autre

enfant, elle fit le suprême effort de présenter sa constance comme un

serpent ondoyant... Tendre aspic!

«Toi disparaître? Pourquoi?»

Pauvre Renée, dans son improvisation elle se trompa du tout au tout!

«Je ne sais trop, dit-elle, j’avais des obsessions. Tout ce que je

regardais, tout ce que j’éprouvais me semblait nouveau, jusqu’à mes

ciseaux, mes brosses. Je n’avais plus aucune habitude...

--Je te semblais inconnu, nouveau?

--Tu me semblais neuf, Jérôme.

--Tu avais songé à partir?

--Oui. Un jour même, j’avais fait mes malles. Mon nécessaire, mes robes,

mes livres étaient déjà prêts. J’ai manqué prendre mon billet.»

Un billet pour mourir? Jérôme était déjà désintéressé de ce départ

puéril avec bagages, de cette disparition avec décors. Comme M. de

Fontranges arrivait pour sa visite quotidienne, il se leva.

«Eh là, Jérôme, dit Fontranges, tu disparais?

--Vous l’avez dit, seigneur, répondit Jérôme.

--Il oublie même son chapeau, dit Fontranges. Un de nos grands-oncles

oublia ainsi son heaume, le jour où il partit pour Constantinople, et il

ne voulut jamais se casquer d’un autre pendant la croisade. De là ces

coups de soleil au nez fréquents dans la famille.

--Jérôme!» cria Renée.

Elle agitait le chapeau de paille de son mari, qui ne se retournait pas.

Le chapeau de paille était vieux, la coiffe craqua dans ses mains. Elle

regarda alors sans mot dire cet homme qu’elle n’aurait plus, plus

jamais--la coiffe était à terre--de raison de rappeler, et au virage du

bureau de tabac, elle le vit, et elle vit son ombre presque en même

temps, sans qu’il retournât la tête, sans qu’il s’arrêtât--il entrait

chaque jour pourtant dans cette maison acheter ses cigarettes--, oui,

plus elle se rappelle et moins il y a d’autres mots à employer: elle le

vit disparaître!

* * * * *

Bardini avait mûri depuis si longtemps son projet qu’il agit comme en

hypnose. Sans chapeau, il était obligé de répondre par des sourires ou

des signes aux épiciers, à la notairesse, au garde champêtre qui le

saluaient pour la dernière fois et il regrettait d’avoir à donner ce

congé vraiment trop personnel à ses fantômes. Par le bourg, puis les

champs, il gagna à six kilomètres la jeune courbe par laquelle la Seine

répète presque à sa source la courbe de la Concorde, se déshabilla dans

le pré déjà repéré, laissa ses vêtements sur la berge, comme il

l’indiquait à sa femme dans la lettre pour qu’elle choisît à son gré de

le faire passer pour disparu ou pour mort, et plongea. Il nagea avec

délices. L’affaire ne serait pas si mauvaise, d’homme devenir poisson.

Tout ce qui avait pu rester sur lui du parfum de Renée s’écoulait déjà

sur Paris, remplacé par l’odeur prise au cœur des plateaux de

Saint-Germain-la-Feuille. Il s’amusa à contrarier le courant, il était

agréable de refaire ses premiers gestes dans un nouvel élément, il

s’amusa à lui céder, à plonger, à taquiner la mort, mode de disparition

peut-être à cultiver. Il dut sortir de l’eau pour venir prendre dans son

portefeuille le petit sac imperméable avec les deux mille dollars qu’il

emportait, dollars économisés un à un depuis trois ans, comme pour un

cadeau de fête, cadeau de sa seconde vie. Ses vêtements étendus avaient

de loin sa forme; il ne s’émut pas trop devant cette dépouille, devant

son faux cadavre; il se félicita d’en avoir fini avec ces deux boutons à

chaînette offerts par Fontranges, avec cette même épingle de cravate

offerte par Bellita. Veston et pantalon, qui n’auraient plus chaque jour

comme forme l’être pour lequel ils avaient été faits, étaient avachis

pour toujours. Il avait là le premier désespoir, la première dépravation

que causerait son départ. Il toucha cette étoffe, il toucha ses

boutonnières avec un peu de pitié comme il eût touché la peau, la bouche

de Jérôme mort. Il vit les places un peu usées, celles par lesquelles il

avait un peu trop appuyé contre sa première vie. Il caressa son coude,

si lustré, par lequel il avait pu, souvent, soutenir cette tête

maintenant évadée. Mais on n’embrasse pas son cadavre privé de sa tête.

Il replongea, le sac entre les dents, il aborda l’autre rive en naufragé

qui fuit son radeau pour gagner l’île. Dans un de ces saules creux où

les Parisiens en vacances croient que se logent les vagabonds et les

hiboux, il trouva les vêtements cachés voilà huit jours et la petite

valise en cuir dur avec laquelle Wilson se promenait à Paris. Il

s’habilla. Malgré lui il avait pris une allure d’Américain en

franchissant la Seine, à croire que c’était l’Océan... Vraiment, c’est

seulement en Américain qu’on peut se promener incognito parmi les

hommes, et dans l’art, la musique--et même, il le constatait, parmi les

arbres. Voilà enfin que sa personnalité de Bardini n’apparaissait plus

dans ses rapports avec les pommiers, les pruniers! Il n’eût pas été

devant des orangers de Marrakech plus tendre, plus neuf! Il les

étreignit. Une minute il fut, non comme s’il avait changé, mais comme si

les êtres qui l’environnaient s’étaient changés en arbres. Pourquoi

n’était-ce pas l’époque de la floraison? Il eût aimé les fleurs de

Renée, les fleurs de Fontranges. Il goûta leurs fruits, fruits encore

verts, fruits toujours amers. Puis vint la seconde métamorphose, des

animaux arrivèrent, les animaux les plus doux, des vaches, une ânesse;

les femelles des animaux qui soufflèrent dans la crèche soufflèrent sur

le nouveau Bardini, né d’une heure. La vache dont il caressa, l’ânesse

dont il embrassa le museau ne se doutait pas qu’elle était au monde le

seul être aimé par lui, le premier animal créé pour lui dans cette

nouvelle création. Les idées qui n’étaient pas venues à Adam lui

venaient, monter à califourchon sur la vache, bavarder avec l’ânesse.

Une chèvre vint aussi, toute seule, fraîchement créée, se cabrant et

coquetant autour de Bardini comme une figurante de revue lâchée à point

par le régisseur. On sentait en réserve là-bas, pour l’acte sérieux, les

taureaux, les baudets, les boucs. Animaux dont chacun lui offrait un

métier nouveau, une vie nouvelle, un cadeau particulier de liberté:

vacher, valet, laboureur, laitier, tout cela il pouvait l’être.

Charretier, cavalier, fugue de carrières qui le mena jusqu’au régiment,

jusqu’à la guerre, liberté suprême... C’est ainsi d’ailleurs que

s’engage à la Légion étrangère celui-là qui se croit le plus libre...

Mais déjà, dans ce baiser avec la terre qui prend les trois quarts de

leur journée, les bêtes broutaient, dédaigneuses de Bardini. Il

s’étendit, coupa une baguette, laissa sans s’en douter une bouffée

d’enfance l’emplir au lieu d’une bouffée de liberté, fit un sifflet

d’écorce, voulut y graver ses initiales, se rappela qu’il n’en avait

plus, se demanda lesquelles il allait désormais choisir, quel nom, quel

prénom allait être le sien, et cette voluptueuse incertitude qu’il avait

éprouvée à propos des métiers, il la ressentit soudain à propos des noms

propres, à propos des pays. Ah! non certes! il ne quittait pas un foyer

heureux, une femme jolie, un district riche, pour garder les qualités et

défauts des Français, pour s’appeler Durand ou Berthon, pour être un

spécimen de sagesse antique, défiance, avarice, et autres particularités

de sa première nation. Enfin! il allait pouvoir être à sa guise du pays

où l’on est loyal, confiant, jeune, prodigue, avoir pour capitales ces

villes, Vancouver, Christiania, qui avaient représenté pour lui le

voyage, quand il confondait--mais que n’avait-il pas confondu avec ce

second mot!--voyage et liberté. Du reste, il s’en moquait, il formait

cette nation à lui tout seul... Un avion passa. Il sourit de ce symbole

de la liberté qui allait sur un fil de fer invisible du camp de Romilly

au camp de Langres. Il était un des seuls hommes qui ne prissent pas

leur liberté dans des cages de fer, comme les aviateurs, les

inventeurs... Un martin-pêcheur passa... Il sourit en pensant à son

itinéraire invariable, à son âme d’oiseau remontée comme une montre. Il

se rappela, enfant, avoir chanté à l’école un hymne à la liberté dans

lequel la liberté était la Suisse. Parlons-en des Suisses, au pas gravé

par l’habitude dans les grès des Alpes, aux maisons de bois fixées sur

les sommets comme des arches où Noé aurait continué à habiter, libérés

certes de Gessler, mais si peu libérés de l’hiver, du protestantisme, de

l’altitude! Il se releva, s’étendit à nouveau. N’allait-il bien profiter

de la liberté qu’étendu ou assis, malade de liberté? Le soleil encore

haut détachait de lui une ombre ordinaire. Soleil qui ne marquait plus

d’heure pour lui, qui tournait à vide pour un être sans naissance ou

sans mort. Jamais il n’avait reçu ainsi le crépuscule sans

responsabilité, sans devoir. Pourvu seulement que tout ce qu’il avait

congédié de sa vie ne reparût pas dans son sommeil, se vengeant

justement sur cette part de sa journée qu’il avait à peu près autrefois

maintenue libre par ses rêves! Il frémit à l’idée de rêver de l’enfant,

des quittances, de la bouteille entamée. Il vit soudain la nuit comme un

miroir du passé... Mais on marchait derrière lui. Le premier humain

qu’il eût rencontré depuis sa disparition s’arrêtait à quelques mètres

et le dévisageait: une femme.

Le sort avait vraiment fait plus de frais pour fournir à cet Adam sa

première Ève que jadis le Créateur: cette femme était vêtue de linon

rose à revers jonquille, avec bas de soie champagne brut, ombrelle bleue

et blanche. Elle avait la beauté de ces femmes que les lycéens

s’imaginent les attendre--non à la sortie du lycée, mais à la porte de

sortie de l’adolescence, les baccalauréats obtenus pour elles, les

classiques assimilés en vue de leurs caresses. Bardini, tout prêt

d’ailleurs à pénétrer dans un étage inférieur ou supérieur de la vie, à

voir une fille d’aubergiste ou une reine nue, restait étendu, relevant

tout juste la tête, comme si cette femme était une visiteuse, et non une

inconnue. Son immobilité même créait un lien, supposait je ne sais

quelle connivence entre elle et lui. La rencontre était bien fortuite,

mais comme une rencontre de théâtre, entre gens de revue. La femme avait

d’ailleurs une taille de théâtre, commère de l’inconnu, un teint de lait

surprenant dans le grand air, des yeux d’un bleu qui semblait fardé, et

sur sa bouche d’un rouge aigu, mais naturel, chaque parole était touchée

par le sang. C’était Indiana, à laquelle Fontranges avait offert un

séjour à la campagne dans un de ses domaines, et qui regardait Bardini

du regard méfiant qu’elle posait dans son enfance, près de la prison de

Melun, dont la maison de son père était voisine, sur les évadés. Elle ne

s’y trompait pas. Celui-là était aussi un évadé. Elle connaissait ces

complets encore rêches, trop plats, parce qu’ils ont été non repassés,

mais cachés sous des lits ou des piles de bois, ces ongles trop courts,

ces cheveux vieux de la semaine, car on ne s’évadait pas avec la tête

rase, mais la veille du coiffeur--, cette moustache d’un jour, le jour

passé dans le plafond des cabinets ou dans une des marmites de la

buanderie. Elle connaissait ce désœuvrement, cette paresse dans l’herbe,

des hommes habitués à dormir dans la paille. Il pouvait lui demander le

chemin; pour une fois elle n’aurait pas à mentir, car elle ne savait ni

le nom du village, ni la grande ville la plus proche, quelque chose

comme Charderet, croyait-elle, ni la province. Tout ce qu’elle pouvait

dire, c’est que cette rivière était celle de Melun, la Seine. Qu’il se

débrouille avec la Seine, comme les autres. Cette haine instinctive pour

l’être malheureux ne l’empêcha d’ailleurs pas de venir vers Jérôme, de

son pas naturel. Qu’elle fût dans un champ ou dans un bar, Indiana, sans

hésitation, se dirigeait inconsciemment vers l’homme seul qui était

présent. Il n’y avait pas là amour pour les hommes, mais aimantation.

Lui ne bougeait pas, presque déçu par cette aventure trop stylisée,

sentant que le destin, quand il semble épouser de trop près vos désirs,

est au contraire en train de les ridiculiser et de les détruire. Elle se

tint debout une minute près de lui; c’était la première fois qu’elle

voyait ainsi de haut un homme. C’est de cette hauteur qu’on voit les

poissons dans la rivière, mais jamais Indiana n’eût supposé qu’un corps

humain fût peuplé, et elle ne cherchait guère à deviner les pensées de

Bardini. Elle s’assit près de lui, emplissant le champ de son parfum

trop connu, d’un parfum d’esclavage, d’une espèce de trèfle bien peu

semblable au trèfle du pré lui-même--essence de trèfle à quatre

feuilles, disait-elle--et la première ombre qui sépara du soleil la tête

de Bardini libre fut l’ombrelle d’Indiana. Elle se décida enfin à

parler.

«Ç’a été dur, de partir?»

Elle posait ainsi cette question sans curiosité, de sa voix usée et

brisée. Avec ces mots qu’elle paraissait plutôt réciter que trouver, ses

yeux de poupée, elle excitait tous les désirs, impuissants à leur

source, qu’excite un automate. Bardini était étonné de l’à-propos de la

phrase et en était froissé. On eût dit une de ces apparitions que les

romanciers mondains logent au premier tournant du chemin pour les héros

qui vont prendre une décision. C’en était stupide. Il ne répondit pas.

«Tu es Français... Tu sais parler?»

Elle inclinait son ombrelle quand elle se penchait vers lui, tendant sa

tête ensoleillée toutes les fois qu’elle attendait une réponse. Lui

hésitait encore à prononcer le premier mot de sa nouvelle langue. Il

était malgré tout sensible à ce tutoiement qui le plongeait pour son

premier contact avec l’humanité au cœur de l’allégorie. Va pour le

tutoiement. Va pour l’enfance...

«Ton numéro?»

Indiana avait à Melun la manie de demander aux évadés leur numéro. Elle

était arrivée à une loi des nombres de l’évasion. Les vingt et un

s’étaient évadés huit fois pendant son adolescence; c’était le record.

Elle eût aimé que celui-là eût son chiffre fatidique. C’était, car elle

n’avait pas beaucoup d’imagination, le chiffre treize. Il lui portait

bonheur et malheur. C’est un treize qu’elle avait essayé de se tuer au

champ de courses pour embêter Veil. Le jour où on lui avait volé au

vestiaire la loutre de Marcelle, c’était aussi un treize--loutre assurée

trois fois son prix. On distinguait mal d’ailleurs lequel de ces deux

événements était pour elle l’heureux et le malheureux.

«Et toi, dit Bardini, que fais-tu ici?»

Elle attendait de repartir. Une huitaine encore et elle aurait son mois

plein. Aucune liberté à la campagne. Si, à Paris, le barman ne voulait

pas de ses robes blanches, ici le fermier lui interdisait de sortir avec

les robes rouges à cause des bœufs. Elle s’amusait à aller dans les

étables dès qu’il avait le dos tourné, avec un sweater de cette couleur.

Tous les yeux des vaches se tournaient vers elle, mais il y faisait une

chaleur, ainsi habillée! Le fermier avait des ordres, il l’empêchait de

faire des cocktails, elle avait pourtant tout ce qu’il faut dans une

valise. Elle se vengeait de ce tyran. Elle faisait priser la cocaïne au

fils, qui avait douze ans... En voulait-il? Elle avait aussi de la

morphine... Le gamin criait un peu au début pour la piqûre. Maintenant

cela allait. La mère lui soignait ça avec des quatre-fleurs. Il se

promenait autour des ruches pour laisser croire que c’était les

abeilles.

Le soleil se couchait, chauffant et dorant jusqu’aux cuisses les jambes

d’Indiana, adossée à la pente. Le fermier lui ordonnait de porter des

pantalons. Mais les fausses abeilles s’étaient posées sur le genou même,

attaquant au plus près le squelette, la dernière sur le mollet encore

sanglant. Bardini était vexé de cette ironie du sort qui lui offrait, au

soir de sa liberté, les suprêmes moyens d’évasion. Il y en avait

d’autres, s’il en croyait Indiana. Le gamin, qui était déluré, lui avait

appris à manger les joues des truites, à fumer des barbes de maïs. Pour

elle, ces mets nouveaux, du fait qu’ils étaient nouveaux, avaient un

goût de vengeance. C’était délicieux, et pas plus dangereux que le

reste. Il la conduisait parfois à la promenade. Elle goûtait à toutes

les gommes, elle les suçait--infiniment meilleur!--à l’arbre même. La

belladone ne méritait pas sa réputation, elle en avait mangé, et aucun

résultat. Les fausses oronges l’intéressaient davantage. Un jour elle en

avait rapporté sa pleine robe, prétendant qu’elle s’y connaissait. La

fermière les avait jetées. Sa morphine?--Non, le gamin seulement, et

aussi un peu le chien qui, lui, ne la supportait pas, qui était aussitôt

malade... Indiana ne disait pas qu’on l’avait menacée, si elle

continuait à se droguer, d’appeler le médecin. Elle redoutait peu les

commissaires, les agents, mais à la vue d’un médecin serait rentrée sous

terre, comme s’il n’y avait à punir en ce monde que les attentats à la

vie. On voulait l’obliger à coudre. Elle ne savait pas. Elle savait

juste un peu tatouer, mais n’avait pas de bonnes aiguilles. La tête du

fermier quand, sur le dos et sur le ventre du fils, il découvrirait un

jour le nom d’Indiana et quelques insultes à son adresse!... Non, il

n’était pas vrai qu’on puisse enlever un tatouage. Elle avait tout

essayé pour celui qu’elle avait là... Qu’il regarde, il n’y avait

personne dans la campagne à cette heure... Elle était tatouée au

dragon...

Bardini avait regardé... Il n’était pas absolument satisfait de cette

aventure, de cette fatalité de troisième ordre, de ce symbole périmé du

serpent, qui menaçait dès les premiers soirs de gâter cette nouvelle

terre. Indiana était assise face à lui, jambes ouvertes, immobile comme

on ne sait quel piège. Cette impression de destin implacable, qu’elle

donnait aux concierges, aux sergents de ville, aux habitués de

l’American Bar, et même aux Américains, qui repartaient étonnés vers New

York de s’être heurtés si durement à tant de velours, il la ressentait

péniblement. La liberté? Mais qu’était donc cette liberté, qui le

poussait à s’accoler pour jamais à cette femme? Il s’était retourné, le

ventre contre le pré dur, il regardait de côté ce coussin vivant à sa

taille, ce coussin d’une chair intermédiaire entre la sienne et celle du

néant, fait pour être glissé entre la terre et lui. Elle avait fermé son

ombrelle. Tous deux avaient une même couleur, celle des métaux en

fusion. Indiana regardait fixement le soleil, qu’elle n’avait vu

jusqu’ici dans sa chute qu’hésitant entre la gauche et la droite de

l’Arc de Triomphe, se donner à la Seine. C’était la seule fois où le

soleil eût eu à rougir, à dorer, à tiédir la chair froide et blanche

d’Indiana. Larve ceinte de linon rose, larve après tout désirable. Mais

impassible avec la nature comme si la nature eût été un homme, un

habitué, elle déclinait ses politesses, ses invites comme celles d’un

homme, déclinait d’un sourcil dédaigneux le miroitement sur la Seine

comme une offre de miroir, le courant d’air du soir comme le courant du

ventilateur, la Seine elle-même, tendre et bruyante, comme une copine

d’humeur différente, et tout ce soir en somme, crépuscule et le reste,

comme une consommation. Coucher avec la nature, c’est tout ce qu’elle

pouvait faire, mais pas d’histoire, pas de manières. Si bien qu’elle ne

croisa pas les jambes, se prêtant au soleil, mais détournant de lui la

tête comme de ses amants, gardant sa familiarité pour l’évadé, attendant

volontiers de lui les pires questions. Car terrible avec les suiveurs

audacieux, elle n’éprouvait aucune pudeur avec les voleurs, les anciens

pensionnaires de maison centrale, les rôdeurs de profession, comme si la

pauvreté, l’astuce, le crime n’étaient pas des attributs de l’âme, mais

un sexe, son sexe.--Où elle couchait? Dans une chambre où le régisseur

dormait autrefois. La cloison seule séparait de l’étable. Le gamin

essayait le matin, pour ne pas la réveiller, de nourrir les vaches avec

précaution, de leur apprendre à manger le foin doucement, muselait les

génisses, les entravait. Mais rien à faire pour museler les coqs et le

taureau. Si bien qu’elle se levait, elle aussi, pour aller caresser un

petit veau, le premier être qu’Indiana eût caressé d’elle-même depuis,

justement, un autre petit veau, il y a quinze ans, dans la ferme près de

Melun. S’il y avait, dans quinze ans, le petit veau de l’âge mûr, la

tendresse d’Indiana se serait exercée suffisamment en ce monde.--Si elle

se soignait? Le médecin lui avait ordonné un régime. Elle prenait le

soir du lait bourru, à l’étable même. Le matin, elle allait à l’abattoir

boire un verre de sang du bœuf qu’on tuait... Le matin, sang... le soir,

lait...

Une voix d’enfant s’éleva dans la nuit, appelant Indiana.

«C’est le gamin qui me cherche, dit Indiana. Tous les soirs il me croit

perdue ou noyée et me cherche près de la Seine. Je me perds, pour le

désespérer un peu...»

La voix pure répétait le nom d’Indiana. Pas d’écho. Le nom d’Indiana

était réservé ce soir aux cordes vocales humaines, interdit aux forêts,

aux grottes. La bouche de l’enfant le soir avait le privilège du nom

d’Indiana. Indiana se leva, et avec cette indifférence si profonde

qu’elle semblait une certitude de revoir ceux qu’elle quittait, disparut

dans la nuit vers la direction opposée à celle de l’enfant.

* * * * *

Aucune voix n’appelait Bardini. Tout le recueillement de la vallée, son

silence, semblaient justement être l’écho de cette réserve. La nuit

donnait plus nettement encore à son départ une allure d’évasion; il

était à l’heure où les chiens, les gardes-chasse, aboient et tirent vers

le passant trop libre. Le mieux était d’aller prendre le train à Nogent,

en traversant par Fontranges, et en repassant derrière sa propre maison,

car par ici il tombait dans les forêts de Champagne et ce n’était pas à

Robinson Crusoé qu’il entendait jouer. Les étoiles étaient nées. Elles

scintillaient. On était obligé de constater, à leur fraîcheur, la

jeunesse du monde. Il se sentait, avec sa liberté, devant ce firmament,

aussi ridicule qu’un musicien devant la mer avec son violon. Il

connaissait mal le ciel, d’ailleurs; outre l’infini, c’était aussi

l’inconnu qu’il voyait là; aucune de ces étoiles ne pouvait lui être un

guide, et l’ombre, et la solitude, et la liberté suprême, ne purent que

le ramener dans le chemin le plus connu de lui, dans l’ornière de sa

vie. Il pénétra dans Fontranges par les barrières blanches, poussant à

un galop nocturne les poulinières effrayées, que leurs poulains endormis

ne suivaient même pas; et une fois dans l’enclos, le hasard apporta sur

sa route une série d’objets, de paysages, d’êtres aussi, dont un Bardini

plus habile eût esquivé de prendre congé, le dogue de Fontranges, qui ne

le quitta plus, faisant aboyer en supplément tous les chiens ennemis non

des hommes qui rôdent, mais des dogues, la chapelle de Sylly où il

s’était marié, la maison du chineur où Renée et lui allaient chercher

des plats d’étain et des fixés. Les jours où le couple Bardini avait

bonne santé, s’estimait, s’adorait, une nostalgie de plats d’étain

doublée de passion pour les _ecce homo_ peints sous verre le poussait

vers ce vieux brocanteur, et tous deux revenaient heureux vers la

maison, elle, portant les étains, tout alourdie, lui, portant les fixés,

tout léger--même différence de poids, même confiance que dans un début

de grossesse de Renée. Le ruisseau franchi, il tomba même dans les

souvenirs plus anciens, il venait là pêcher la truite. Un pigeon

voyageur ne doit pas se prendre dans ses cercles, ses vols d’enfance,

Bardini coupa par le fourré, s’égara, aperçut enfin à travers les

branches le ciel où était montée la lune. Il se hâtait, comme le forçat

qui traverse les dernières lianes vers le soleil aveuglant... Soudain,

sur la lisière même, il hésita... Le sort le mettait en face du tombeau

de Bella... Voilà qu’il fallait prendre aussi congé des morts...

La lune était à son plein... Cet astre qui semble si souvent en France

écorné, aminci par l’avarice et l’esprit économe, jamais Bardini ne

l’avait vu, non seulement aussi rond, mais aussi bombé. La lune semblait

vraiment pleine, sur le point de donner à la nuit la nouvelle jeune

lune... Jamais aussi lumineuse... Tout le parc s’amusait à jouer, à dix

heures du soir, le jeu de l’ombre et de l’éclat... Seule, au centre du

tertre flanqué sur sa droite du grand cormier, la dalle de marbre blanc,

entourée à distance de sa chaîne, étincelait sans contraste. Pas un

morceau de nuit, pas une poussière même, tant l’air était pur, entre

cette dalle et la lune. Bardini se rappelait le jour où elle avait été

placée, dans une cérémonie qui ressemblait moins à un enterrement qu’à

la pose d’une première pierre. Tout l’édifice ce soir était construit.

Bardini admira ses murailles lumineuses, son plafond infini. Autour de

cette tombe, plus aucun changement à apporter au monde. Jamais Bardini

ne l’avait trouvé à ce point fini, à ce point terminé. Plus rien à

changer au cri de la chouette, à ce mutisme des bois que nul vent

n’atteignait. L’évolution mourait aux pieds froids de Bella. Le langage

de la nuit, le contour des collines étaient à leur sommet classique. Les

groupes de bouleaux, les bosquets de hêtres, les touffes de pins

parsemés dans le parc, grâce à ce cercle qu’ils avaient pris depuis la

mort de Bella avaient atteint la perfection. On sentait à chaque élément

sa densité suprême. Le fer de la chaîne était pesant, la terre opaque,

l’air lumineux. Aucun bruit du monde qui parvînt là autrement que par

l’écho. Mais on sentait aussi que, dans ces enfers, Bella était seule.

La communauté éternelle avec les morts inconnus, la promiscuité

éternelle avec les morts célèbres lui était épargnée. Longtemps, Bardini

resta là, arrêté dans son élan, les yeux fixés sur ce marbre, respirant

à peine, comme on observe un spectacle fugitif ou un animal sauvage. Il

espionnait ce calme infini en liberté, cette nuit qui, en prenant Bella,

avait enfin repris sa virginité de nuit. Le marbre était

imperceptiblement incliné, on devinait un coussin sous la tête de Bella.

Avec son lourd anneau, alliance de la mort, il semblait une dalle de

trésor, de réservoir. La pression parfaite de ce calme sur le monde, de

cette ombre, de cette clarté, venait bien de ce tertre. Voilà le vrai

point d’où il fallait prendre le départ, de ce silence sans fièvre, de

cette paix sans température, Bardini voulut s’avancer hors du fourré

pour venir près de la tombe, pour lire ce nom de Bella, gravé en creux,

presque toujours à cette heure comble de la première humidité nocturne.

Toute la rosée de la vallée se condensait à minuit en ce seul nom. Mais,

comme il écartait le feuillage, de l’autre côté de la tombe, une voix

s’éleva:

«C’est toi, Richard?»

C’était Fontranges, adossé à l’arbre, dans cette station qui l’attachait

par tous les temps, au cours de sa promenade du soir, à la tombe de

Bella, et qui croyait reconnaître un garde. Cette voix de vieillard, cet

appel féodal, calmèrent Bardini. Il préférait après tout à cet émoi

qu’il analysait mal un émoi Walter Scott. Que toute opération de liberté

est difficile! pensait-il seulement. Que de gens bien postés, à tous les

points où je peux sauter le mur! Tolstoï, dans ce pré tout à l’heure,

avec cette fille. Walter Scott maintenant, avec l’oncle qui pousse dans

la nuit le même défi, le même appel, le même prénom que ses ancêtres à

leur adversaire félon. Que toute opération de liberté peut être

littéraire! Vais-je avoir à prendre congé du romantisme, du symbolisme,

du mallarméisme! Je ne parle même pas des animaux, tout à l’heure ce

dogue, maintenant cette chouette, qui m’assaillent par devant, comme un

chien pour ramener son bétail.

«C’est toi, Frédéric?» cria Fontranges, qui croyait cette fois

reconnaître un braconnier.

«Oui, oui, c’est Frédéric, pensait Bardini. C’est Barberousse et Cœur de

Lion. C’est tout ce que tu voudras. C’est Jules et c’est Prosper. C’est

Jean. C’est Jahn. C’est Eirick!»

«C’est toi, Jérôme!»

Fontranges passa à la tête de la tombe, vint jusqu’au fourré, chercha,

comme on cherche le gibier démonté, celui que ce dernier prénom avait

atteint, ne put rien voir. Bardini dut attendre une heure encore. Il

fallait bien une heure pour que Fontranges, toujours lent, se décidât à

quitter, après des visites à peu près également silencieuses, les

vivants ou les morts.

Quand Fontranges fut redescendu vers le château, Bardini traversa le

parc, déboucha au haut du bourg, juste derrière sa maison. C’était là le

dernier obstacle. Il le prit de face. Il entra.

* * * * *

Toutes ces bêtes qui ont disparu quand d’habitude l’évadé revient au

foyer vivaient encore. Mais elles dormaient. Les serins, la tête cachée,

décapités par le sommeil, les chats sur le rebord du buffet où leur

ronronnement s’était subitement éteint, au heurt avec l’inconscience,

les chiens sur le paillasson, tous haletaient, pris du mal qui repose.

Le robinet de la cuisine était resté ouvert. Les animaux de Bardini pour

la première fois dormaient avec ce bruit consolateur de l’eau, de jardin

oriental. Jérôme supporta cette confrontation avec ces petits yeux

fermés. Oiseaux et bêtes avaient leurs plumes et leurs poils de nuit,

plus lisses, plus brillants, plumes et poils de rêve. Mais la maison,

par contre, lui semblait avoir vieilli subitement. Ces carreaux

disjoints dans le couloir, cette vitre raccommodée, cette serrure

inutilisable depuis quatre ans, il les voyait. Sous sa main une chaise

s’affaissa: tout croulait ici;--ici et dans ce bas monde d’ailleurs!

Après un seul après-midi, il retrouvait sa demeure comme on retrouve

après vingt ans la maison de son enfance, plus étroite, plus basse,

moins enchantée. Il avança. Par la fenêtre, la lune l’éclairait d’un

lourd fanal comme un scaphandrier dans le navire qui a sombré... Navire

où étaient deux vivants...

Dans la salle à manger ce n’était pas seulement les animaux qui avaient

survécu, mais une race plus éphémère encore, les fleurs. Toutes les

roses que Renée avait cueillies hier, et les narcisses, et les

héliotropes embaumaient du même parfum que Bardini avait aspiré à son

lever. Sur la cheminée ses portraits étaient encore là, son portrait en

communiant, son portrait en soldat. Il se pencha sur eux sans cette

fraternité qu’on ressent pour cet être qui a fait de nous un long

intérim--puisque tous les quatre ans la substance de notre corps

totalement se renouvelle--, pour cet enfant qui avait communié pour lui,

cet homme qui avait pour lui porté le sac complet, plaisanté avec la

clef du champ de manœuvre, reçu pour lui une balle dans l’épaule. Il

releva la tête, vit dans la glace son portrait en inconnu, ce portrait

là aussi lui donna l’idée d’un intérim insupportable. Une mite volait,

qui semblait échappée de cet homme nouveau. Il la tua.

Par la serrure de la chambre passait un rayon de lumière, une clef

lumineuse immense, la clef de Renée... Il frappa.

«Entrez», dit Renée.

Elle était assise devant son bureau, en peignoir; elle écrivait. La

lettre par laquelle Bardini lui avait annoncé son départ éternel

traînait sur la table. Renée avait tourné la tête. Elle regardait

Bardini d’un air dur, qu’il ne lui connaissait pas. Cette femme qui

n’avait jamais été que tendresse, douceur, modestie, le dévisageait avec

haine, et surtout, ce qui fut plus sensible encore à Jérôme, avec un

mépris ironique pour sa défroque de forçat--ne songeant même pas à

cacher à cet être dont elle ne reconnaissait plus l’existence, elle

qu’il n’avait pu voir nue que par ruse, ses jambes et sa gorge. Bardini

était terriblement vexé de retrouver dans cette chambre, au lieu d’une

victime de la fatalité, des grandes entreprises humaines, la victime

d’une plaisanterie intolérable. Il trouvait Renée injuste. Les femmes

ont vraiment le talent pour enlever à un drame, à un supplice, son

aspect généreux, et vous le refléter en acte déloyal. Le côté farce de

l’évasion, des pantalons de coutil, le vaudeville de la valise Wilson,

qu’il avait machinalement gardée à la main, l’indisposait contre

lui-même. Renée était dos à la psyché. Tout ce que donnait la psyché

était encore de l’ancienne Renée, tout le dos n’était encore que

tendresse, que réserve, la douce nuque, les épaules rondes. Par-devant

le mal était fait. L’être docile et confiant que contenait Renée s’était

évadé en même temps que Bardini. Il avança, d’un pas, incertain sur ses

propres sentiments. Il eût aimé une dernière nuit avec elle. Il eût aimé

la ramener par la volupté dans la tragédie, la faire consentir par les

caresses--comme il obtenait d’elle par un oui doucement arraché le

consentement à ses moindres exigences, aux achats d’animaux surtout,

qu’elle n’aimait pas, achat d’un nouveau chien, d’un cheval, étreintes

qui avaient peuplé la maison d’un seul enfant, mais de vingt bêtes

affectueuses et même d’une biche--, la faire consentir à son départ.

Mais d’un geste elle lui ordonna de ne pas avancer, prit un crayon bleu,

écrivit sur une feuille de papier, et lui montra de loin ces quelques

mots, si lisibles, alors que d’habitude elle avait une écriture de chat,

lisibles comme ses souhaits de bonne année:

«Va-t’en.»

Il s’inclina. Il partit.

Aventures de Jérôme Bardini · 第 4 / 14 题