Une voiture passa au grand trot. Bardini, qui dormait, ouvrit les yeux.
«C’est le courrier, pensa-t-il. Naturellement, il va prendre le galop au
pont.»
Il entendit en effet le cheval changer de pas, galoper, s’arrêter
soudain...
«Évidemment Bavouzet lui a fait signe, pensa Bardini... Il veut lui
vendre quelque gibier. Ce ne devait être que des cailles. Il repart
déjà.»
Un vent léger souffla. La girouette grinça.
«Elle grince. C’est un vent du sud», pensa Bardini.
Il essayait en vain, dans il ne savait quel dernier recours, de trouver
autour de ce réveil--de son dernier réveil dans cette maison, c’était
bien décidé--un bruit, un signe inconnu, un appel qui atteignît en lui
autre chose que des habitudes. Mais la fatalité ne cherchait pas, par le
minimum de fantaisie, à retenir Jérôme Bardini dans sa vocation de
receveur de l’enregistrement et de Bardini. L’angélus sonnait. Chaque
coup de cloche oblitérait de séculaire cette heure qui passe pour neuve.
Un rayon de soleil, le même, le même depuis des années, tout luisant de
la banalité de la lumière du monde, chargé de poussières dont chacune
était reconnaissable, traversa la persienne. Bardini se leva. Il eut le
désir de se lever autrement que les autres matins, d’un geste différent.
Il crut y réussir... Un sentiment de découragement lui révéla que
c’était bien son pied gauche, comme toujours, qui avait touché le
premier le sol... le sol, si l’on peut appeler ainsi une descente de lit
où la trace de ce premier atterrissage quotidien était marquée aussi
profondément que des pas d’ours dans une cage. Il ouvrit les volets.
L’aube crut lui livrer la campagne. En fait, ce n’était pas la campagne,
c’était une espèce de récitatif, de motif immuable. La campagne
n’attendait que le geste de Bardini pour réciter, et sans faute, ce
monologue. La science qu’il avait de chaque arbre, de chaque champ, de
chaque village donnait à la nature un caractère déclamatoire
insupportable. Jamais cette satisfaction repue des choses ne l’avait
atteint comme aujourd’hui. Pas une maison touchée par le soleil dont il
ne connût le propriétaire. Pas un de ces propriétaires endormis dont il
ne sût, puisqu’il était agent des finances, non seulement ce que l’on
pouvait tirer de lui en argent, mais aussi en sympathie, en humanité, en
larmes. De sa fenêtre, il voyait tout le cirque de la Seine naissante.
Fausse naissance, quotidienne comme un journal... Vrai cirque, fermé ce
soir, après une dernière et brève représentation, à tout jamais!
«C’est pour aujourd’hui», pensa-t-il.
Mais sa pensée lui semblait tenir à hier, à avant-hier, au passé, à tout
ce qu’il voyait là par la fenêtre. Lui aussi redisait un monologue. Le
temps et l’espace s’accordent admirablement pour retenir l’homme qui
s’évade. Il eut recours à la parole, la pensée étant soudoyée par eux.
«C’est pour aujourd’hui», dit-il, tout haut.
Il avait raison. Sa parole était certainement ce qu’il avait le moins
entendu, de soi-même, le moins écouté aussi, ce qu’il sentait de plus
indépendant de sa vie. Il parla encore, face à la campagne, pour ne pas
réveiller sa femme.
«Tout cela est fini, fini!»
Il s’était entraîné à la pensée de son évasion, de son assaut sur
l’inconnu, comme à celle d’un véritable assaut. Il s’était massé,
soigné. Il avait évité tout rhume, toute égratignure. Il s’était rasé
avec plus de précaution. Il ne voulait pas reparaître dans une nouvelle
existence avec des tampons d’ouate ou du sparadrap apportés de
l’ancienne. Il avait même fait quelques exercices de gymnastique. Sa
femme s’en réjouissait. Elle lui avait souvent reproché de se laisser
rouiller... Elle avait même voulu l’imiter. Mais voir cette femme
s’entraîner pour répéter avec plus de force les mêmes gestes, dire avec
plus de santé les mêmes éternelles phrases, serrer d’une étreinte plus
vigoureuse les mêmes éternels parents, cela l’avait peiné et il avait
abandonné l’exercisor. Il avait voulu bien se nourrir; peut-être que
dans un avenir proche il allait avoir faim, soif; il fallait prendre ses
précautions. Mais Renée là encore l’avait suivi. Pour cette vie à
laquelle elle ne prévoyait pas de variantes et qui se suffisait si bien
du poulet et des pâtes, elle avait voulu prendre de la phosphatine, de
la kola... Il avait cessé... Depuis vingt jours que sa décision de
disparaître était prise, tout ce par quoi il s’entraînait à se séparer
du passé, sa femme l’avait employé à s’y joindre. Jusqu’au bébé qui
avait profité de ces nouvelles habitudes. Ce mimétisme confiant de Renée
et de l’enfant dénaturait les gestes de Jérôme. Sa dissimulation n’était
plus ainsi qu’hypocrisie. Il en aurait pleuré!... Même aventure en ce
qui concernait son métier. Toute cette semaine, la mémoire de Bardini
hésitait, distraite par la résolution prise; il trouvait moins
facilement les dossiers, écrivait moins bien les quittances. Sa
signature se modifiait, présage heureux d’ailleurs pour qui veut changer
de personnalité. Renée au contraire, qui remplaçait le premier commis en
vacances, ne faisait plus aucune erreur, écrivait enfin, ce qui lui
arrivait jadis uniquement pour les lettres du Premier de l’an, d’une
façon lisible. Tout le passé se cramponnait déjà à l’une des deux parts
de ce couple, sans voir que sur l’autre il se desséchait. Bardini quitta
la fenêtre, se retourna vers sa femme, la regarda. Elle s’était laissée
glisser au milieu du lit abandonné par l’époux. Il la regarda
longuement, ainsi qu’il avait regardé la campagne. Il éprouvait la même
peine, et la même satisfaction. Il avait tellement redouté qu’êtres et
choses, ce matin fatidique, à ce dernier réveil, lui apparussent soudain
dans une lumière fraîchement inventée, sous un aspect inusité. Pour la
lumière, il était fixé, rassuré. A trois cent mille kilomètres à la
seconde, l’immuable aveuglait les regards de Bardini. Voilà qu’il
l’était aussi pour Renée endormie--on ne voyait pas les yeux, mais il en
répondait--, pour Renée sans fard, mais ointe et maquillée de connu,
dont le souffle imperceptible atteignait le tympan de Bardini plus
durement qu’un ronflement sonore. Pas un jour de sa chemise, pas un pli
de ses paupières, pas un feston de son sommeil qui fût nouveau. C’était
à douter du tréfonds du sommeil, à douter de l’inconscience... Ce qu’il
y avait malgré tout de plus neuf dans cette maison, c’était encore ce
qu’elle contenait de plus neuf par ordre chronologique, c’était
l’enfant. Il le verrait tout à l’heure.
Il passa dans le cabinet de toilette, prit sa douche. Nu, il eut un
sentiment de bonheur qui justifiait, lui sembla-t-il, sa conduite. Cette
simple chemise de nuit, il s’en défit avec dégoût, il fut plus soulagé
de l’avoir rejetée que de déposer, après un long combat, son armure.
Fini le combat contre l’obscurité sue par cœur, contre les ténèbres
hantées d’habitudes. Ah! certes non, il n’emporterait aucun objet, aucun
souvenir, aucun linge. Ainsi nu, il sentait déjà diminuer cette colonne
d’airain qui pesait depuis des mois sur ses épaules. Sa chemise à terre,
il jouit de cette naissance adulte. Il se frotta d’un savon acheté au
hasard pour enlever de lui tout contact avec la veille, avec cette
fougère et ce chypre dont Renée avait parfumé pour toujours, par lotions
et par pâtes, leur union; il frotta doublement ses mains qui avaient
tellement touché le passé. Il s’assit nu sur une chaise, s’étendit nu
sur le tapis, essaya à vide sa liberté, se réjouit de n’avoir aucun
grain de beauté, aucun tatouage. Puis, pour quelques heures, il se
rhabilla, négligeant de mettre son gilet, comme les jours où il allait
au bain. Il était rassuré. Il avait eu l’appréhension ce matin de
trouver son corps lui-même un objet trop familier, trop semblable, d’en
être las. Cela eût été fâcheux. Cela lui eût donné à croire que son mal
était simplement de la neurasthénie, et non point une ambition effrénée,
l’ambition de changer l’aiguillage même que le destin avait donné à sa
vie. Mais, tout à l’heure, quand il s’était vu dans la glace, rien ne
lui avait paru plus neuf, plus ambigu même que ces yeux dont il
connaissait chaque veinule, que ces dents, que ces morceaux insensibles
d’ivoire dont chacun était lié à lui par des souvenirs et des
souffrances. Il n’allait pas partir avec ce compagnon veule et traître
qu’emportent les solitaires malades. Sa vie nouvelle éclatait déjà sur
lui dans le miroir. Quel dommage que le miroir lui-même eût une
histoire!... Juste celle de son mariage... Il s’y était vu fiancé; il
s’y était regardé, il s’était rasé devant lui, le lendemain de ses
noces. Le premier poil, la première moisissure de sa vie de mari, il
l’avait coupée devant cette glace... Voilà, il coupait la dernière...
Il passa dans son bureau, ouvrit là aussi les volets, répandit là aussi
la suprême journée à pleins flots sur les papiers, la table. Il
éprouvait un plaisir à accomplir pour la dernière fois ces actes
quotidiens. Pour la dernière fois à ses oreilles, le crochet de la
jalousie grinça. Le mot jalousie le fit sourire. Le mot jalousie allait
sans doute changer de sens dans sa nouvelle existence. Ce calembour, ce
mot qui se travestissait lui fut une promesse. Les servantes s’étaient
absentées pour deux jours. Il regrettait d’abandonner Renée dans un
moment où le personnel était ainsi défaillant, commis et bonnes; les
bourgeois en jugeraient deux fois plus sévèrement sa conduite, mais il
était dispensé du moins de comédie suprême jusqu’à ce que sa femme fût
levée. Il vivait dans cette maison comme un vagabond qui s’est introduit
pour une heure dans une villa, avec une légèreté, une souplesse qu’il ne
soupçonnait pas, presque sans bruit. Il écrivit sa lettre de démission
au directeur de Chaumont. Il signa. C’était la dernière fois qu’il
signait son véritable nom; il le calligraphia, lui enlevant presque,
malgré lui, l’aspect d’une signature. Un liseur d’écriture n’eût, à
l’examiner, rien trouvé de personnel dans Jérôme Bardini. Il fut un peu
honteux de ne pouvoir écrire à sa femme qu’une lettre banale. Tout ce
qu’il avait habituellement d’émotion et d’invention paraissait avoir
déjà émigré et rejoint dans l’arbre creux, près de la rivière, les
vêtements qu’il prendrait tout à l’heure et qu’il n’avait pas voulu
amener à la maison, pour qu’ils ne puissent prendre à aucun degré le
relent de sa vie ancienne. Il termina quelques travaux de bureau en
retard, collationna pour la dernière fois de sa vie les Rôles de
Communes, numérota les Articles de Comptes, pour la dernière fois fit sa
caisse. Il fut surpris de constater que c’étaient ces travaux, auxquels
parfois il attribuait sa révolte et sa décision, qui justement lui
paraissaient les moins insupportables. Puis le facteur arriva: pour la
dernière fois il recevait le courrier de sa première vie.
Il y avait un nombre inhabituel de lettres. Le sort semblait avoir eu
vent des intentions de Jérôme Bardini. Il se demanda s’il allait les
déchirer sans les lire. Il examinait les enveloppes. Son cousin. Une
amie de sa mère. Son marchand de vins. Une lettre aussi d’une écriture
inconnue. Quel pouvait bien être ce personnage maladroit qui tentait de
pénétrer dans la vie de Bardini juste le dernier jour? Après tout il
était plus loyal de lire, de n’abandonner qu’une vie bien tenue à jour.
Son cousin venait d’avoir un fils: la zone d’existence que Bardini
désertait assurait son peuplement. L’amie de sa mère, veuve d’un
retraité, demandait un conseil pour ses douze cents francs de rentes.
Elle ne connaissait que Bardini. Bardini seul pouvait la conseiller,
disait-elle, lui éviter la ruine. Il répondait à chaque lettre avant
d’avoir ouvert la suivante, en malade qui va mourir. Il passa à la
vieille amie le secret de vingt ans d’études financières; il pensa à
Lazare se relevant du tombeau pour donner des tuyaux de bourse à une
vieille dame. Le marchand de vins--ah! il faut vraiment croire à
l’éternité pour être marchand de vins--lui conseillait un médoc
excellent dans dix années, et--comme s’il se doutait du danger--un vin
de Sainte-Foy-la-Grande excellent dès l’arrivée de la barrique. Cela ne
suffisait plus pour retenir Bardini, et il prit la dernière lettre.
L’adresse était écrite par une femme, le papier était un parchemin, la
femme le connaissait mal, il y avait un _t_ à Bardini. Il la palpa,
essaya en vain de la déchirer sans la lire, respira son parfum, vanillé.
Il se méfiait de ce message que la fortune hypocritement et faussement
habillait de liberté et de mystère, peut-être pour le retenir dans le
non-mystère, dans le non-libre... Il ouvrit... Une cousine de Renée, de
l’île Maurice, Maud de Frazier, qui venait pour la première fois en
France, arrivait à Troyes, et passerait déjeuner avec elle et son mari
le lendemain. Le péril était en retard d’un jour. Bardini respira...
Renée s’attardait dans son sommeil. C’était bien d’elle. Elle dormirait
ainsi le matin de sa mort. Elle s’arrangeait pour diminuer d’une heure
au moins, sur son horaire habituel, le dernier jour passé avec ce mari
qu’elle adorait. L’enfant par contre s’agitait, d’une heure en avance.
Il criait. Il poussait ses derniers cris d’enfant non orphelin. Bardini
voulut le calmer, dans son désir de voir se prolonger le sommeil de
Renée, pour la première fois le prit, pour la première fois sentit sur
ses mains les larmes de l’enfant. L’une d’elles coulait sur la joue,
bien gonflée, pure. L’enfant souriait à son père, ne bougeait plus. La
larme semblait née non plus du désespoir, mais du calme. Elle était
devenue, comme tout chagrin d’enfant au bout d’une minute, un signe de
bonheur. Elle tremblotait. Elle allait glisser. Ce n’était pas une larme
à boire en 1937 ou en 1929 ou demain. Larme salée, acidulée, une larme
de grande personne. Peut-être que tout ce qu’il aurait eu de cet enfant
eût été ainsi amertume. Il se sentit lâche, non point devant le bonheur
qu’il abandonnait, mais devant les malheurs qui pouvaient surgir de ce
fils... C’est du malheur, Bardini le sentait, qu’on se sépare avec le
plus de peine. L’enfant était nu. Au fond de ses yeux, les couleurs
broyées par les générations de Bardini et de Frazier s’étalaient,
horizon familial libéré par les larmes de toute poussière; le passé et
l’avenir semblaient à un pas, à lire dans ces yeux clairs. La petite
main avait le geste familier aux mains des Bardini, l’index et le pouce
ouverts, les autres doigts fermés; on avait toutes les peines du monde à
faire croiser les mains aux Bardini décédés. Des ressemblances
familiales balafraient à chaque mouvement le visage, et jusqu’à ces
hanches, qu’il n’avait pourtant vues nues sur aucun autre membre de la
famille. L’incisive de face poussait et c’était déjà la réplique de
l’incisive de Renée. Déjà, dans cette chair à peine formée, poussaient,
aux places sacrées des gencives, ces petits dolmens de longévité.
L’enfant maniait comme une arme déjà familière le doux et tranquille
regard de Renée. Il avait déjà les cheveux de Jérôme... Ainsi c’était là
celui qui allait désormais devant la carence de son père, poursuivre sur
la terre le destin officiel des Bardini. C’était à cet être encore sans
paroles, mais dont les cris avaient déjà l’accent de famille, qu’il
léguait tout ce dont il ne voulait plus, ses anciennes richesses, ses
anciens penchants et le portrait du colonel Bardini qu’aimait Bonaparte,
et ce don des Frazier pour la comédie de salon, et ce goût des Lacoste,
ancêtres maternels de Bardini, pour la musique du XVIIIe siècle... Fini
Gluck... Fini Mozart... Finies les flûtes enchantées, les Papagéno, les
Papagéna, les missives écrites à deux voix, les déclarations faites à
huit cœurs..., excepté pour cet être vagissant... Quelles consignes
donner à cette sentinelle du devoir familial qui ne savait pas marcher?
L’enfant le regardait, encore incertain de ce qui allait l’intéresser
sur ce grand visage, d’un regard encore incolore contre lequel Bardini
appuya son regard. Évidemment, une autre solution de la vie lui
apparaissait, encore étendue sur cette mousse brune et verte des jeunes
prunelles, comme un frai sur des algues. Pourquoi voulait-il faire de
soi-même un fils, alors qu’il avait celui-là? Pourquoi lancer contre le
bonheur, sous un faux nom, de faux habits, en dérogation à toutes les
règles de la chevalerie, dans une supercherie dont le sort d’ailleurs ne
daignerait peut-être pas s’apercevoir, ce Bardini presque quadragénaire
qui n’avait pas réussi dans son premier tournoi, alors qu’un autre était
déjà là, tout prêt, de chair pure, et qu’il eût été passionnant de
l’élever, de l’armer, de le sacrer? Peut-être, si son père à lui ne
s’était pas spécialisé dans les collections de tabatières et l’étude des
molécules du fer, disparition du premier degré, Jérôme aurait-il tiré
meilleur profit de l’existence. En se précipitant dans la vie du geste
de Parsifal, mais sans virginité, en se dirigeant vers les bons endroits
du destin, avec l’expérience pour guide et non l’aventure, en offrant
comme nouvelle à des printemps ignorants, à des villes ignorantes, sa
jeunesse maintenant coriace, à des jeunes filles surprises sa passion
pour toujours émoussée, il frustrait cet enfant dont la vue le
convainquait d’hypocrisie vis-à-vis de soi-même. Car c’était là dans la
maison, malgré tout, une nouveauté. Car tout de cet enfant chaque jour
était neuf. La preuve, c’est que cela eût intéressé Bardini de partir
avec lui; aucune aventure d’homme n’est rendue impossible ou n’est
diminuée par un enfant d’un an en surcharge. Il eût fallu en somme que
ce qu’il rêvait, dans ces moments de cruauté qui changent tout d’un coup
la chair des êtres en un métal ingrat, arrivât: que Renée mourût. Il
aimait Renée, il se sentait coupable de lui vouloir le moindre mal, mais
il sentait son amour même augmenter de l’idée de cette mort. Le plus
malheureux des êtres, David Copperfield, qui perdit sa femme enfant
avant d’avoir sa femme femme, ah! qui pourra dire son bonheur! Il avait
passé des mois dans cette hantise, alors qu’il n’avait pas encore l’idée
de sa disparition, donnant avec angoisse Renée au voyage et au train
comme à un accident inéluctable, ne séparant plus aucun des actes de
Renée de ses pires conséquences, la baignade de la noyade, l’excursion
de la chute, la visite au Creusot de la glissade dans la cuve de fonte
en fusion. Dès qu’elle s’absentait, il attendait le télégramme... Mais
l’enfant maintenant s’agitait, appelait. Dans son désir de ne pas
retirer Renée du sommeil, mort journalière, mort éphémère, il s’occupa
de lui, donna le biberon, pour la première fois, le changea. Bientôt
fatigué de cet écart dans un domaine maternel--non, jamais il n’userait
plus tard du travesti--, il reporta l’enfant dans le berceau, essaya
doucement de lui fermer les yeux. En vain: les paupières se relevaient
lentement; les prunelles le suivaient, et comme il se retournait il vit
aussi, qui le regardaient avec surprise, mais tendrement, les yeux vert
et brun de Renée.
Quatre yeux qui vous regardent, c’est beaucoup pour qui trouve déjà les
arbres, la maison elle-même trop clairvoyants. Quatre yeux qui vous
admirent, qui sont pleins d’une reconnaissance infinie pour vous parce
que vous avez pour la première fois, vous père, donné le sein à votre
fils, c’est beaucoup pour qui a la conscience d’être traître et égoïste.
Renée éclatait de cette beauté qui la saisissait brusquement dans toutes
les périodes où le déclin envahit jusqu’aux jeunes femmes, au réveil,
dans la fatigue, les départs, les malaises. Il avait adoré autrefois
cette inversion de la beauté chez Renée, seule femme dont l’amour
vieillissait le visage, puis s’en était lassé. Il s’était lassé de ce
visage toujours si beau le jour des grosses erreurs de caisse, du croup
de l’enfant. Quelle beauté n’allait pas le prendre cet après-midi! Tout
l’été pour Renée allait être malaise, croup, nostalgie: pas de laideur
possible d’ici l’automne! Les deux grands yeux ne le quittaient pas,
s’étonnant du menton déjà si bien rasé, des cheveux coupés courts et
frais, trouvant un air de fiancé à Bardini. Elle se sentait belle. Elle
savait que Bardini n’aimait pas ces réveils triomphants de sa beauté.
Elle essayait d’en atténuer l’éclat par des pensées de malheur.
«Il me trompe sûrement, se forçait-elle à penser. Il m’aime moins. Il
doit s’occuper de son fils quand je dors, et le dédaigne quand je suis
réveillée. Il doit m’embrasser quand je dors. Je ne suis sa femme qu’une
fois par mois à peu près. Il a fait de la volupté une simple preuve
physique de notre mariage. Il m’a même oubliée le mois dernier: je suis
enceinte de quelque divorce, de quelque séparation...»
Mais chacune de ses tristes pensées posait du rouge sur ses joues,
avivait ses regards, affinait ses longues mains, lui donnait à tel point
ce vernis de tentation qui recouvre les mauvaises femmes dans les
conflits avec les saints, les ermites, les croisés, que Bardini était
saisi de défiance. Il se demandait s’il allait être brusque, lui
répondre durement, l’insulter, par pitié, pour lui rendre la séparation
moins pénible. Mais l’idée que ce soir elle serait recouverte d’une
attitude qu’il ne lui avait jamais vue, de tristesse, de désespoir, lui
donna de l’amour pour cette créature étendue qui était encore tout
bonheur, et il lui obéit, il vint s’asseoir près d’elle.
Sur cette margelle d’une vérité qui n’était plus la sienne, au-dessus
d’une nudité dont le charme ne l’atteignait plus qu’indirectement, par
la vision qu’il avait de sa future femme ainsi étendue (et, car il ne
limitait plus le nombre de ses futures existences, de sa future femme
ainsi étendue le jour de sa seconde disparition), Bardini regardait
Renée. La plus noble raison qu’il avait de partir n’était-ce pas de la
laisser ainsi belle, ainsi jeune? L’âme de Renée était intacte, son
corps l’était plus encore, le mariage semblait avoir seulement changé sa
virginité de jeune fille en virginité d’épouse. Les élans, les
sacrifices, le don de sa dot dans les malheurs qu’il avait eus, le don
d’elle-même dans le bonheur, ne provoquaient en elle aucun geste, aucune
animation, à peine une douce chaleur. Ce matin, toujours avec cette
réserve infinie qui ne lui avait jamais permis depuis ses fiançailles de
saisir la première le bras de son mari, de demander ou de provoquer un
baiser, elle attendait que Bardini lui prît la main. Ces
demi-inclinaisons de tête, ces demi-glissements de la paupière, ce quart
de sourire, qui étaient chez elle l’expression déchaînée de la volupté
et de l’amour, elle ne se les était permis qu’à l’intérieur d’un édifice
de tendresse construit tout entier par son mari. Elle attendait donc.
Son mari allait partir pour jamais dans quelques heures; impassible dans
son élan, elle attendait qu’il se baissât vers elle, elle ne rapprochait
pas d’un millimètre sa main. Son mari s’embarquait pour une nouvelle
série de bonheurs, de malheurs, de désastres; s’en fût-elle doutée, elle
eût attendu qu’il la prît dans ses bras. Lui, pénétré maintenant du
parfum de Renée, décidé à s’en laver l’après-midi par une baignade,
puisqu’un second bain devenait indispensable, se sentait tenté de
s’étendre près d’elle, de prendre congé d’elle comme le faisaient les
croisés de leurs épouses, avant cette croisade sans croix vers
l’inaccessible. Elle qui devinait tout ce qu’il y avait d’inhabituel
dans cette attitude, ce remue-ménage, ce silence, elle, toujours soumise
et reconnaissante, vers le corps de laquelle il n’avait jamais, quand il
l’avait désiré, par on ne sait quelle merveilleuse habileté de Renée,
trouvé d’obstacles, comme les malaises ou la proximité des domestiques,
restait souriante, avec aussi peu de mouvement en elle qu’une femme déjà
comblée. Le tout commandé par un mélange de doux défi, de dignité, de
désir décent, de tous ces noms un peu provocants qui débutent par des
dentales... Il s’agissait pourtant là, Renée, d’une séparation
éternelle.
«A quoi penses-tu?»
Il dit cela avec un peu de gêne. Renée savait très mal voir les faits
précis, mal tirer les conclusions d’événements évidents, mais elle avait
en elle de la divination. Au temps où Bardini, au lieu, comme
aujourd’hui, d’approfondir sa vie, n’avait voulu que l’élargir, et avait
eu des flirts, des maîtresses, dans la conversation de Renée
apparaissaient à point nommé les noms propres de ses aventures.
«A quoi penses-tu? Réponds-moi, Renée. Parlons.»
Il avait dit ce prénom qu’il avait bien juré de ne plus prononcer. Il
rougit.
«Mon prénom te fait mal, Jérôme? Parlons.»
Elle se dressa, n’hésita plus à mouvoir ce corps, puisqu’il s’agissait
de parole, elle sentait seulement sa bouche, sa langue un peu endormies
dès que la parole était en jeu. Elle se pencha sur Bardini pour cette
conversation, elle s’offrit, seins et cou, et joues inclinées, pour
cette discussion, donnant pour la parole ce corps qu’elle n’avait jamais
approché d’une ligne pour l’amour.
«Tu t’ennuies ici, Jérôme! Pourquoi ne pas revenir à Paris? Bella est
morte. Bellita ne revient jamais. Nous sommes riches à nouveau. Ne
crois-tu pas que nous sommes faits plutôt pour Paris que pour la
campagne, l’un et l’autre?»
Il se leva, détourna la conversation, c’est-à-dire écarta ses mains, sa
poitrine, sut se soustraire à cette pression de Renée qui était le poids
de son raisonnement. Il parla de ce qu’il croyait déjà insensible en
lui, de la maison, de l’enfant. Mais chaque phrase de Renée semblait
supposer pour la vie entière de cet enfant la présence continuelle de
Bardini. Elle le liait à sa future vaccination, à sa communion, à son
mariage, comme si Bardini était, non son père, mais son frère siamois.
Lui, hypocrite, affecta une douleur au cœur, se plaignit. Renée, sentant
confusément elle ne savait quelle menace autour d’eux, tentait d’en
repousser l’occasion le plus loin possible, en parlant de leurs projets,
du voyage de la Pentecôte à Nice, de la Bugatti qu’on devait acheter à
Pâques. Était-elle commandée? Elle eut peur quand elle apprit que non.
Ah! qu’elle eût été soulagée de voir Bardini tirer de sa poche les
billets pour Nice. Et son veston de printemps? Pourquoi n’avoir pas
écrit déjà au tailleur? Avait-il écrit? Non. Elle se recoucha, désolée.
Elle avait l’impression qu’un incendie éclatait dans sa vie et que rien
n’était assuré.
Il répondait à toutes ses questions par un geste d’indifférence,
refusant de pénétrer dans cet avenir qu’ouvrait Renée de toutes ses
forces, contraint de lui apprendre que le bois pour l’hiver n’était pas
commandé, que la femme de chambre de Fontranges n’avait pas encore reçu
mission de trouver pour eux une cuisinière. Cette absence de domestiques
apparut soudain à Renée comme un gouffre, comme une coupure dangereuse
dans la trame de leur vie. Lui se reprochait d’avoir été maladroit en
n’entretenant pas jusqu’au dernier jour cette existence qu’il allait
quitter. Renée demain allait trouver tous les souliers de son mari
éculés, les cartouches de la chasse épuisées, les chiens avec des puces:
toutes les preuves de la préméditation. Elle s’était levée pendant qu’il
réfléchissait, les yeux perdus. Il avait laissé passer l’occasion de
voir une dernière fois les longues jambes, les beaux genoux de Renée.
D’un regard que rien maintenant ne trompait, elle voyait sur la table de
toilette que les lotions de Jérôme étaient presque épuisées, le tube de
pâte pour les dents à son terme, cette réserve de boutons pour faux-cols
qu’il entretenait plus jalousement qu’un vivier n’en recelait plus
qu’un, pauvre tibi qui servirait sans doute pour le premier faux-col du
petit Jacques. Tous ces bocaux de luxe--les réservoirs maintenant de
leur vie même, elle le sentait--, ils étaient presque pleins sur sa
propre tablette, à peu près vides sur la sienne. Le violet et l’ambre,
couleurs des parfums de Renée, étincelaient au soleil, à ras le bord. Le
vert et le jaune, ses couleurs à lui, étaient presque taris. Elle se
peigna, cherchant des yeux malgré elle dans les tiroirs. Plus un seul
savon anglais. Les lames non repassées de rasoir Gilette s’accumulaient.
Le rasoir à manche d’écaille qu’on devait aiguiser depuis bientôt deux
mois était encore là. Il était rouillé, il semblait avoir sur toute la
lame la rouille du sang. Son eau de Botot aussi s’épuisait. Tout le sang
parfumé de la famille était atteint dans sa source et dans son débit.
Elle consulta le flacon d’eau de Cologne comme un thermomètre. Il
marquait le froid de la mort.
«J’écris ce matin à Houbigant, dit-elle. Tu n’as plus rien. Tu ne vas
pas laisser pousser ta barbe, je pense?»
Il était presque aussi vexé qu’attristé de sa maladresse. On pouvait
être sûr qu’il ne manquerait rien dans son prochain foyer, le jour de sa
prochaine disparition, et en parfums, et en tendresse. Cependant Renée,
de cette démarche mesurée et douce--son pas dans les alarmes--,
cherchait dans sa garde-robe, dans sa commode. Elle s’étonnait. Lui, si
méticuleux, qui s’emportait contre la femme de chambre pour la moindre
déchirure, n’avait plus que des chemises usées, des mouchoirs percés.
Les pantalons n’avaient pas reçu depuis des semaines leur coup de fer.
Les chaussettes étaient en loques. Que signifiait cela? Toute cette
enveloppe de son mari était aussi fripée que la carapace laissée par un
homard après la mue. Elle avait l’impression d’avoir devant
elle--derrière elle plutôt, car Renée ne se retournait face aux êtres
qu’après les avoir compris, et enquêtait dans les placards sans regarder
Jérôme--un mari dont la peau, le cœur était à vif. Il avait le vestiaire
de quelqu’un qui a fui, d’un exilé. On eût dit même que le coude du
complet neuf avait été approché à dessein de quelque pierre ponce. La
jaquette, l’habit et le smoking seuls, tout noirs, semblaient protégés
du désastre. Le Bardini des cérémonies allait-il subsister seul? Mais
smoking, mais habit ne sont pas des costumes de sauvés ou de sauveteurs.
La menace devinée par Renée se rapprochait. Jérôme devait être malade.
Elle s’approcha de lui, il avait ses vêtements du matin en velours, elle
les toucha, fut presque rassurée de trouver le velours résistant, de ne
pas le sentir s’effilocher sous ses doigts en mousseline. Cher mari en
velours. Cher velours non velouté, râpeux, dur comme une armure. En
somme, il n’avait besoin que de deux costumes, un nouveau bleu, croisé,
un gris d’été, droit. Elle allait écrire aussi ce matin au tailleur
avant toute chose. Il jugea inutile de protester. Cette revue des
défroques de sa vie l’avait irrité. Comme il avait raison de partir nu!
Que de souvenirs liés aux baguettes rouges des chaussettes bleues! et
les mouchoirs, qui mettent des initiales à toutes nos sécrétions! Il
détourna Renée de son inspection, lâchement:
«Maud est à Langres. Elle viendra dîner demain. Elle a écrit.»
Renée qui, les mains râpées par le velours, sentait sur Jérôme l’odeur
d’un savon inconnu, l’odeur de l’inconnu, et sur laquelle l’idée du pire
des désastres s’était posée, comme sur toutes les femmes, sans
transition, fut délivrée par ces paroles. Puisqu’on pouvait compter sur
demain, sur quoi ne pouvait-on pas compter! Hypocritement Jérôme, qui
avait eu le courage de ne pas mentir à propos de la Pentecôte, de
Pâques, accepta de mentir pour demain. Il parla même du menu. Il
n’aurait pas eu la force de parler d’ananas, de bananes, il consentit à
parler de vin, de brioche. Mais Renée, sous prétexte de jeu, poussée en
fait par une terrible angoisse, l’avait soudain inondé de son liquide
violet. Il se leva, et, furieux et embaumé de violette, avec le parfum
qui avait été celui de sa fiancée le soir de ses noces, sortit en
claquant la porte.
A onze heures, Renée reparut, toute prête, des lettres à la main. Elle
avait écrit à Houbigant, au tailleur, à _Old England_ pour les tricots,
à l’autre fournisseur pour les chaussettes, à toutes ces adresses que
Jérôme lui avait imposées comme des textes sacrés, et qui étaient
maintenant des étiquettes terribles de la vie de Bardini. Il voulut les
prendre, assura qu’il allait les porter à bicyclette jusqu’à la gare.
Elle refusa. Elle avait à faire à Nogent. Elle lui dit tendrement au
revoir. Il admira l’ironie du sort qui, quelques heures avant sa fuite,
la maquillait en voyageuse et lui en gardien du foyer. Elle l’embrassa
et disparut, elle aussi, disparut à bicyclette, si doucement, si
naturellement, d’une pente si facile que Jérôme eut l’idée qu’il n’était
vraiment qu’un maladroit et que c’était comme cela qu’il fallait partir
pour toujours, avec cette suprême aisance...
Elle revint.
* * * * *
Le déjeuner fut simple. Renée avait réservé pour Maud les champignons,
les perdreaux. Il n’y eut que du jambon, même pas fumé, du macaroni et
du gruyère. Jérôme, d’habitude, récriminait devant un pareil repas sans
sauce, sans spécialité, sans goût. Aujourd’hui il en fut heureux.
C’était pour lui une espèce de communion. On n’aime pas trouver de goût
au pain azyme. La bouteille de vin gris était presque à son terme. Il
sentit le regard de Renée, descendit à la cave, et en ouvrit une autre.
Il y toucha à peine. Qui boirait ce reste de vin? A quel homme de
journée, à quel facteur, Renée, lassée de faire un souvenir de ce qui se
boit et se mange, le donnerait-elle, désespérée?
«Quel est ce vin?» demanda-t-elle.
Le mot Vouvray, le mot Seyssel l’eût réconfortée, le mot Meursault
exaltée. C’était un vin sans nom et sans parfum que Jérôme utilisait
justement pour le scieur de bois et le jardinier. Renée eut la même
impression que ce matin devant les flacons vides. Les beaux réservoirs
de la vie n’avaient plus de pression pour Jérôme. Il ne fuma pas. Il ne
prit pas d’alcool. Elle eut pour mari pendant tout le repas une espèce
d’homme stérilisé sur lequel ne semblaient pas agir les annonces du
lièvre à la royale pour après-demain, si Maud restait, des truites pour
vendredi. Elle les avait commandées ferme, même s’ils étaient seuls.
Elle avait rassemblé d’un coup dans sa visite à Nogent, appelé au
secours tout ce qui devait élever autour de la maison cette haie de
bien-être, cette fumée de bonheur qu’un époux ne franchit pas, un époux
difficile. Les lotions, les truffes, les vestons bleus croisés allaient
dès demain affluer. Il y aurait aussi deux surprises. Quelles surprises?
Tristes surprises en tout cas pour elle, qui les aurait oubliées le jour
où elles arriveraient. Elle ne voulait pas les dire? Il essaya de
deviner ce résidu insoluble, le seul, de sa vie avec Renée. Elle
résista. Elle fut soulagée d’apprendre qu’il prenait du café. Elle
proposa de le servir dans le jardin. C’était un beau jour d’automne.
Toutes les bêtes du printemps, papillons, pinsons, hannetons, habitaient
cette saison dorée. Dos au soleil, Jérôme et sa femme avaient devant eux
les champs ensoleillés. C’était la plus longue période que la nature
depuis longtemps eût passée sans gelée et sans froid. Rarement dans
cette province la caresse donnée par le climat aux arbres, aux oiseaux
avait été aussi prolongée et si douce. Ils pouvaient certes la croire
voulue, la croire consciente. Ils avaient pour le soleil des
coquetteries, des attentions. Cela allait durer toujours!... Le café
était bon, le plus réussi, pensa-t-elle, qu’elle eût fait de sa vie.
Elle en fut heureuse et eut un geste qui renversa sa tasse. C’était une
des tasses en porcelaine de la Compagnie des Indes auxquelles Bardini
tenait tant. Jadis, quand il aimait Renée avec passion, il les lavait
lui-même. Depuis qu’il avait pour elle une affection plus tranquille, il
la forçait à les laver elle-même. Mais aujourd’hui il s’émut à peine du
malheur. Il se moqua de ses larmes, la consola. Pourquoi pleurer pour de
la porcelaine cassée? Il ne savait pas qu’elle pleurait pour de
l’airain, pour du fer cassé. Elle se sentait tranchée de lui, tout un de
ses côtés était à vif. Elle voyait qu’était venue la période où il
ferait laver les tasses par la domestique. Elle pensa à la mort de
Jérôme. C’est comme cela que se suicident les raffinés: la veille ils ne
bronchent pas si leur collection de timbres brûle ou leur Degas se
crève. Elle constata soudain que la vieillesse, la sécheresse avaient
gagné tout le jardin. Les plants d’hiver n’étaient pas semés. La salade
était hors d’âge. Pas de réserve de joncs, de sarments. Dans l’allée où
Jérôme autrefois se promenait chaque après-midi en fumant son cigare, du
gazon. Ses pas ne marquaient plus. L’abandon s’installait autour de son
mari comme autour d’une personne morte. Non, ce n’était pas cela. Il ne
s’agissait pas de mort. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles étaient le
contraire de ceux des morts, coupés ras, proprement, soigneusement. Ce
mort, en tout cas, s’entretenait admirablement; dans le fond de la
fossette de son menton ne restait aucun poil, contre l’habitude. Il
donnait une impression de vigueur, de jeunesse même, de sentiments
jeunes surtout et actifs, tels qu’une certaine fourberie. Il semblait
aussi changé, non de caractère, mais de nationalité. Elle ne comprenait
pas encore. Elle chercha à l’intéresser, à sonder cette énigme.
«Ne restons pas ici, Jérôme. Tu n’as plus besoin de ce poste. Je
comprends ton ennui. Moi-même, avant la naissance de Jacques--je ne
t’aimais pas moins, mais je n’y pouvais rien--, qui te dit que je n’ai
pas voulu m’enfuir?
--T’enfuir?
--Oui, m’enfuir, disparaître.»
Ainsi pour la seconde fois, dans la journée décisive, c’était l’épouse
stable et fidèle qui avait à mimer la disparition, tout à l’heure avec
la vraie bicyclette, maintenant avec ce faux aveu, devant l’époux au
seuil du départ. Contre cet homme qui ne devait plus jamais lui sourire
si elle avait mal à la tête, la soutenir si elle glissait, porter ses
souliers si elle passait un gué, tenir sa main si elle avait un autre
enfant, elle fit le suprême effort de présenter sa constance comme un
serpent ondoyant... Tendre aspic!
«Toi disparaître? Pourquoi?»
Pauvre Renée, dans son improvisation elle se trompa du tout au tout!
«Je ne sais trop, dit-elle, j’avais des obsessions. Tout ce que je
regardais, tout ce que j’éprouvais me semblait nouveau, jusqu’à mes
ciseaux, mes brosses. Je n’avais plus aucune habitude...
--Je te semblais inconnu, nouveau?
--Tu me semblais neuf, Jérôme.
--Tu avais songé à partir?
--Oui. Un jour même, j’avais fait mes malles. Mon nécessaire, mes robes,
mes livres étaient déjà prêts. J’ai manqué prendre mon billet.»
Un billet pour mourir? Jérôme était déjà désintéressé de ce départ
puéril avec bagages, de cette disparition avec décors. Comme M. de
Fontranges arrivait pour sa visite quotidienne, il se leva.
«Eh là, Jérôme, dit Fontranges, tu disparais?
--Vous l’avez dit, seigneur, répondit Jérôme.
--Il oublie même son chapeau, dit Fontranges. Un de nos grands-oncles
oublia ainsi son heaume, le jour où il partit pour Constantinople, et il
ne voulut jamais se casquer d’un autre pendant la croisade. De là ces
coups de soleil au nez fréquents dans la famille.
--Jérôme!» cria Renée.
Elle agitait le chapeau de paille de son mari, qui ne se retournait pas.
Le chapeau de paille était vieux, la coiffe craqua dans ses mains. Elle
regarda alors sans mot dire cet homme qu’elle n’aurait plus, plus
jamais--la coiffe était à terre--de raison de rappeler, et au virage du
bureau de tabac, elle le vit, et elle vit son ombre presque en même
temps, sans qu’il retournât la tête, sans qu’il s’arrêtât--il entrait
chaque jour pourtant dans cette maison acheter ses cigarettes--, oui,
plus elle se rappelle et moins il y a d’autres mots à employer: elle le
vit disparaître!
* * * * *
Bardini avait mûri depuis si longtemps son projet qu’il agit comme en
hypnose. Sans chapeau, il était obligé de répondre par des sourires ou
des signes aux épiciers, à la notairesse, au garde champêtre qui le
saluaient pour la dernière fois et il regrettait d’avoir à donner ce
congé vraiment trop personnel à ses fantômes. Par le bourg, puis les
champs, il gagna à six kilomètres la jeune courbe par laquelle la Seine
répète presque à sa source la courbe de la Concorde, se déshabilla dans
le pré déjà repéré, laissa ses vêtements sur la berge, comme il
l’indiquait à sa femme dans la lettre pour qu’elle choisît à son gré de
le faire passer pour disparu ou pour mort, et plongea. Il nagea avec
délices. L’affaire ne serait pas si mauvaise, d’homme devenir poisson.
Tout ce qui avait pu rester sur lui du parfum de Renée s’écoulait déjà
sur Paris, remplacé par l’odeur prise au cœur des plateaux de
Saint-Germain-la-Feuille. Il s’amusa à contrarier le courant, il était
agréable de refaire ses premiers gestes dans un nouvel élément, il
s’amusa à lui céder, à plonger, à taquiner la mort, mode de disparition
peut-être à cultiver. Il dut sortir de l’eau pour venir prendre dans son
portefeuille le petit sac imperméable avec les deux mille dollars qu’il
emportait, dollars économisés un à un depuis trois ans, comme pour un
cadeau de fête, cadeau de sa seconde vie. Ses vêtements étendus avaient
de loin sa forme; il ne s’émut pas trop devant cette dépouille, devant
son faux cadavre; il se félicita d’en avoir fini avec ces deux boutons à
chaînette offerts par Fontranges, avec cette même épingle de cravate
offerte par Bellita. Veston et pantalon, qui n’auraient plus chaque jour
comme forme l’être pour lequel ils avaient été faits, étaient avachis
pour toujours. Il avait là le premier désespoir, la première dépravation
que causerait son départ. Il toucha cette étoffe, il toucha ses
boutonnières avec un peu de pitié comme il eût touché la peau, la bouche
de Jérôme mort. Il vit les places un peu usées, celles par lesquelles il
avait un peu trop appuyé contre sa première vie. Il caressa son coude,
si lustré, par lequel il avait pu, souvent, soutenir cette tête
maintenant évadée. Mais on n’embrasse pas son cadavre privé de sa tête.
Il replongea, le sac entre les dents, il aborda l’autre rive en naufragé
qui fuit son radeau pour gagner l’île. Dans un de ces saules creux où
les Parisiens en vacances croient que se logent les vagabonds et les
hiboux, il trouva les vêtements cachés voilà huit jours et la petite
valise en cuir dur avec laquelle Wilson se promenait à Paris. Il
s’habilla. Malgré lui il avait pris une allure d’Américain en
franchissant la Seine, à croire que c’était l’Océan... Vraiment, c’est
seulement en Américain qu’on peut se promener incognito parmi les
hommes, et dans l’art, la musique--et même, il le constatait, parmi les
arbres. Voilà enfin que sa personnalité de Bardini n’apparaissait plus
dans ses rapports avec les pommiers, les pruniers! Il n’eût pas été
devant des orangers de Marrakech plus tendre, plus neuf! Il les
étreignit. Une minute il fut, non comme s’il avait changé, mais comme si
les êtres qui l’environnaient s’étaient changés en arbres. Pourquoi
n’était-ce pas l’époque de la floraison? Il eût aimé les fleurs de
Renée, les fleurs de Fontranges. Il goûta leurs fruits, fruits encore
verts, fruits toujours amers. Puis vint la seconde métamorphose, des
animaux arrivèrent, les animaux les plus doux, des vaches, une ânesse;
les femelles des animaux qui soufflèrent dans la crèche soufflèrent sur
le nouveau Bardini, né d’une heure. La vache dont il caressa, l’ânesse
dont il embrassa le museau ne se doutait pas qu’elle était au monde le
seul être aimé par lui, le premier animal créé pour lui dans cette
nouvelle création. Les idées qui n’étaient pas venues à Adam lui
venaient, monter à califourchon sur la vache, bavarder avec l’ânesse.
Une chèvre vint aussi, toute seule, fraîchement créée, se cabrant et
coquetant autour de Bardini comme une figurante de revue lâchée à point
par le régisseur. On sentait en réserve là-bas, pour l’acte sérieux, les
taureaux, les baudets, les boucs. Animaux dont chacun lui offrait un
métier nouveau, une vie nouvelle, un cadeau particulier de liberté:
vacher, valet, laboureur, laitier, tout cela il pouvait l’être.
Charretier, cavalier, fugue de carrières qui le mena jusqu’au régiment,
jusqu’à la guerre, liberté suprême... C’est ainsi d’ailleurs que
s’engage à la Légion étrangère celui-là qui se croit le plus libre...
Mais déjà, dans ce baiser avec la terre qui prend les trois quarts de
leur journée, les bêtes broutaient, dédaigneuses de Bardini. Il
s’étendit, coupa une baguette, laissa sans s’en douter une bouffée
d’enfance l’emplir au lieu d’une bouffée de liberté, fit un sifflet
d’écorce, voulut y graver ses initiales, se rappela qu’il n’en avait
plus, se demanda lesquelles il allait désormais choisir, quel nom, quel
prénom allait être le sien, et cette voluptueuse incertitude qu’il avait
éprouvée à propos des métiers, il la ressentit soudain à propos des noms
propres, à propos des pays. Ah! non certes! il ne quittait pas un foyer
heureux, une femme jolie, un district riche, pour garder les qualités et
défauts des Français, pour s’appeler Durand ou Berthon, pour être un
spécimen de sagesse antique, défiance, avarice, et autres particularités
de sa première nation. Enfin! il allait pouvoir être à sa guise du pays
où l’on est loyal, confiant, jeune, prodigue, avoir pour capitales ces
villes, Vancouver, Christiania, qui avaient représenté pour lui le
voyage, quand il confondait--mais que n’avait-il pas confondu avec ce
second mot!--voyage et liberté. Du reste, il s’en moquait, il formait
cette nation à lui tout seul... Un avion passa. Il sourit de ce symbole
de la liberté qui allait sur un fil de fer invisible du camp de Romilly
au camp de Langres. Il était un des seuls hommes qui ne prissent pas
leur liberté dans des cages de fer, comme les aviateurs, les
inventeurs... Un martin-pêcheur passa... Il sourit en pensant à son
itinéraire invariable, à son âme d’oiseau remontée comme une montre. Il
se rappela, enfant, avoir chanté à l’école un hymne à la liberté dans
lequel la liberté était la Suisse. Parlons-en des Suisses, au pas gravé
par l’habitude dans les grès des Alpes, aux maisons de bois fixées sur
les sommets comme des arches où Noé aurait continué à habiter, libérés
certes de Gessler, mais si peu libérés de l’hiver, du protestantisme, de
l’altitude! Il se releva, s’étendit à nouveau. N’allait-il bien profiter
de la liberté qu’étendu ou assis, malade de liberté? Le soleil encore
haut détachait de lui une ombre ordinaire. Soleil qui ne marquait plus
d’heure pour lui, qui tournait à vide pour un être sans naissance ou
sans mort. Jamais il n’avait reçu ainsi le crépuscule sans
responsabilité, sans devoir. Pourvu seulement que tout ce qu’il avait
congédié de sa vie ne reparût pas dans son sommeil, se vengeant
justement sur cette part de sa journée qu’il avait à peu près autrefois
maintenue libre par ses rêves! Il frémit à l’idée de rêver de l’enfant,
des quittances, de la bouteille entamée. Il vit soudain la nuit comme un
miroir du passé... Mais on marchait derrière lui. Le premier humain
qu’il eût rencontré depuis sa disparition s’arrêtait à quelques mètres
et le dévisageait: une femme.
Le sort avait vraiment fait plus de frais pour fournir à cet Adam sa
première Ève que jadis le Créateur: cette femme était vêtue de linon
rose à revers jonquille, avec bas de soie champagne brut, ombrelle bleue
et blanche. Elle avait la beauté de ces femmes que les lycéens
s’imaginent les attendre--non à la sortie du lycée, mais à la porte de
sortie de l’adolescence, les baccalauréats obtenus pour elles, les
classiques assimilés en vue de leurs caresses. Bardini, tout prêt
d’ailleurs à pénétrer dans un étage inférieur ou supérieur de la vie, à
voir une fille d’aubergiste ou une reine nue, restait étendu, relevant
tout juste la tête, comme si cette femme était une visiteuse, et non une
inconnue. Son immobilité même créait un lien, supposait je ne sais
quelle connivence entre elle et lui. La rencontre était bien fortuite,
mais comme une rencontre de théâtre, entre gens de revue. La femme avait
d’ailleurs une taille de théâtre, commère de l’inconnu, un teint de lait
surprenant dans le grand air, des yeux d’un bleu qui semblait fardé, et
sur sa bouche d’un rouge aigu, mais naturel, chaque parole était touchée
par le sang. C’était Indiana, à laquelle Fontranges avait offert un
séjour à la campagne dans un de ses domaines, et qui regardait Bardini
du regard méfiant qu’elle posait dans son enfance, près de la prison de
Melun, dont la maison de son père était voisine, sur les évadés. Elle ne
s’y trompait pas. Celui-là était aussi un évadé. Elle connaissait ces
complets encore rêches, trop plats, parce qu’ils ont été non repassés,
mais cachés sous des lits ou des piles de bois, ces ongles trop courts,
ces cheveux vieux de la semaine, car on ne s’évadait pas avec la tête
rase, mais la veille du coiffeur--, cette moustache d’un jour, le jour
passé dans le plafond des cabinets ou dans une des marmites de la
buanderie. Elle connaissait ce désœuvrement, cette paresse dans l’herbe,
des hommes habitués à dormir dans la paille. Il pouvait lui demander le
chemin; pour une fois elle n’aurait pas à mentir, car elle ne savait ni
le nom du village, ni la grande ville la plus proche, quelque chose
comme Charderet, croyait-elle, ni la province. Tout ce qu’elle pouvait
dire, c’est que cette rivière était celle de Melun, la Seine. Qu’il se
débrouille avec la Seine, comme les autres. Cette haine instinctive pour
l’être malheureux ne l’empêcha d’ailleurs pas de venir vers Jérôme, de
son pas naturel. Qu’elle fût dans un champ ou dans un bar, Indiana, sans
hésitation, se dirigeait inconsciemment vers l’homme seul qui était
présent. Il n’y avait pas là amour pour les hommes, mais aimantation.
Lui ne bougeait pas, presque déçu par cette aventure trop stylisée,
sentant que le destin, quand il semble épouser de trop près vos désirs,
est au contraire en train de les ridiculiser et de les détruire. Elle se
tint debout une minute près de lui; c’était la première fois qu’elle
voyait ainsi de haut un homme. C’est de cette hauteur qu’on voit les
poissons dans la rivière, mais jamais Indiana n’eût supposé qu’un corps
humain fût peuplé, et elle ne cherchait guère à deviner les pensées de
Bardini. Elle s’assit près de lui, emplissant le champ de son parfum
trop connu, d’un parfum d’esclavage, d’une espèce de trèfle bien peu
semblable au trèfle du pré lui-même--essence de trèfle à quatre
feuilles, disait-elle--et la première ombre qui sépara du soleil la tête
de Bardini libre fut l’ombrelle d’Indiana. Elle se décida enfin à
parler.
«Ç’a été dur, de partir?»
Elle posait ainsi cette question sans curiosité, de sa voix usée et
brisée. Avec ces mots qu’elle paraissait plutôt réciter que trouver, ses
yeux de poupée, elle excitait tous les désirs, impuissants à leur
source, qu’excite un automate. Bardini était étonné de l’à-propos de la
phrase et en était froissé. On eût dit une de ces apparitions que les
romanciers mondains logent au premier tournant du chemin pour les héros
qui vont prendre une décision. C’en était stupide. Il ne répondit pas.
«Tu es Français... Tu sais parler?»
Elle inclinait son ombrelle quand elle se penchait vers lui, tendant sa
tête ensoleillée toutes les fois qu’elle attendait une réponse. Lui
hésitait encore à prononcer le premier mot de sa nouvelle langue. Il
était malgré tout sensible à ce tutoiement qui le plongeait pour son
premier contact avec l’humanité au cœur de l’allégorie. Va pour le
tutoiement. Va pour l’enfance...
«Ton numéro?»
Indiana avait à Melun la manie de demander aux évadés leur numéro. Elle
était arrivée à une loi des nombres de l’évasion. Les vingt et un
s’étaient évadés huit fois pendant son adolescence; c’était le record.
Elle eût aimé que celui-là eût son chiffre fatidique. C’était, car elle
n’avait pas beaucoup d’imagination, le chiffre treize. Il lui portait
bonheur et malheur. C’est un treize qu’elle avait essayé de se tuer au
champ de courses pour embêter Veil. Le jour où on lui avait volé au
vestiaire la loutre de Marcelle, c’était aussi un treize--loutre assurée
trois fois son prix. On distinguait mal d’ailleurs lequel de ces deux
événements était pour elle l’heureux et le malheureux.
«Et toi, dit Bardini, que fais-tu ici?»
Elle attendait de repartir. Une huitaine encore et elle aurait son mois
plein. Aucune liberté à la campagne. Si, à Paris, le barman ne voulait
pas de ses robes blanches, ici le fermier lui interdisait de sortir avec
les robes rouges à cause des bœufs. Elle s’amusait à aller dans les
étables dès qu’il avait le dos tourné, avec un sweater de cette couleur.
Tous les yeux des vaches se tournaient vers elle, mais il y faisait une
chaleur, ainsi habillée! Le fermier avait des ordres, il l’empêchait de
faire des cocktails, elle avait pourtant tout ce qu’il faut dans une
valise. Elle se vengeait de ce tyran. Elle faisait priser la cocaïne au
fils, qui avait douze ans... En voulait-il? Elle avait aussi de la
morphine... Le gamin criait un peu au début pour la piqûre. Maintenant
cela allait. La mère lui soignait ça avec des quatre-fleurs. Il se
promenait autour des ruches pour laisser croire que c’était les
abeilles.
Le soleil se couchait, chauffant et dorant jusqu’aux cuisses les jambes
d’Indiana, adossée à la pente. Le fermier lui ordonnait de porter des
pantalons. Mais les fausses abeilles s’étaient posées sur le genou même,
attaquant au plus près le squelette, la dernière sur le mollet encore
sanglant. Bardini était vexé de cette ironie du sort qui lui offrait, au
soir de sa liberté, les suprêmes moyens d’évasion. Il y en avait
d’autres, s’il en croyait Indiana. Le gamin, qui était déluré, lui avait
appris à manger les joues des truites, à fumer des barbes de maïs. Pour
elle, ces mets nouveaux, du fait qu’ils étaient nouveaux, avaient un
goût de vengeance. C’était délicieux, et pas plus dangereux que le
reste. Il la conduisait parfois à la promenade. Elle goûtait à toutes
les gommes, elle les suçait--infiniment meilleur!--à l’arbre même. La
belladone ne méritait pas sa réputation, elle en avait mangé, et aucun
résultat. Les fausses oronges l’intéressaient davantage. Un jour elle en
avait rapporté sa pleine robe, prétendant qu’elle s’y connaissait. La
fermière les avait jetées. Sa morphine?--Non, le gamin seulement, et
aussi un peu le chien qui, lui, ne la supportait pas, qui était aussitôt
malade... Indiana ne disait pas qu’on l’avait menacée, si elle
continuait à se droguer, d’appeler le médecin. Elle redoutait peu les
commissaires, les agents, mais à la vue d’un médecin serait rentrée sous
terre, comme s’il n’y avait à punir en ce monde que les attentats à la
vie. On voulait l’obliger à coudre. Elle ne savait pas. Elle savait
juste un peu tatouer, mais n’avait pas de bonnes aiguilles. La tête du
fermier quand, sur le dos et sur le ventre du fils, il découvrirait un
jour le nom d’Indiana et quelques insultes à son adresse!... Non, il
n’était pas vrai qu’on puisse enlever un tatouage. Elle avait tout
essayé pour celui qu’elle avait là... Qu’il regarde, il n’y avait
personne dans la campagne à cette heure... Elle était tatouée au
dragon...
Bardini avait regardé... Il n’était pas absolument satisfait de cette
aventure, de cette fatalité de troisième ordre, de ce symbole périmé du
serpent, qui menaçait dès les premiers soirs de gâter cette nouvelle
terre. Indiana était assise face à lui, jambes ouvertes, immobile comme
on ne sait quel piège. Cette impression de destin implacable, qu’elle
donnait aux concierges, aux sergents de ville, aux habitués de
l’American Bar, et même aux Américains, qui repartaient étonnés vers New
York de s’être heurtés si durement à tant de velours, il la ressentait
péniblement. La liberté? Mais qu’était donc cette liberté, qui le
poussait à s’accoler pour jamais à cette femme? Il s’était retourné, le
ventre contre le pré dur, il regardait de côté ce coussin vivant à sa
taille, ce coussin d’une chair intermédiaire entre la sienne et celle du
néant, fait pour être glissé entre la terre et lui. Elle avait fermé son
ombrelle. Tous deux avaient une même couleur, celle des métaux en
fusion. Indiana regardait fixement le soleil, qu’elle n’avait vu
jusqu’ici dans sa chute qu’hésitant entre la gauche et la droite de
l’Arc de Triomphe, se donner à la Seine. C’était la seule fois où le
soleil eût eu à rougir, à dorer, à tiédir la chair froide et blanche
d’Indiana. Larve ceinte de linon rose, larve après tout désirable. Mais
impassible avec la nature comme si la nature eût été un homme, un
habitué, elle déclinait ses politesses, ses invites comme celles d’un
homme, déclinait d’un sourcil dédaigneux le miroitement sur la Seine
comme une offre de miroir, le courant d’air du soir comme le courant du
ventilateur, la Seine elle-même, tendre et bruyante, comme une copine
d’humeur différente, et tout ce soir en somme, crépuscule et le reste,
comme une consommation. Coucher avec la nature, c’est tout ce qu’elle
pouvait faire, mais pas d’histoire, pas de manières. Si bien qu’elle ne
croisa pas les jambes, se prêtant au soleil, mais détournant de lui la
tête comme de ses amants, gardant sa familiarité pour l’évadé, attendant
volontiers de lui les pires questions. Car terrible avec les suiveurs
audacieux, elle n’éprouvait aucune pudeur avec les voleurs, les anciens
pensionnaires de maison centrale, les rôdeurs de profession, comme si la
pauvreté, l’astuce, le crime n’étaient pas des attributs de l’âme, mais
un sexe, son sexe.--Où elle couchait? Dans une chambre où le régisseur
dormait autrefois. La cloison seule séparait de l’étable. Le gamin
essayait le matin, pour ne pas la réveiller, de nourrir les vaches avec
précaution, de leur apprendre à manger le foin doucement, muselait les
génisses, les entravait. Mais rien à faire pour museler les coqs et le
taureau. Si bien qu’elle se levait, elle aussi, pour aller caresser un
petit veau, le premier être qu’Indiana eût caressé d’elle-même depuis,
justement, un autre petit veau, il y a quinze ans, dans la ferme près de
Melun. S’il y avait, dans quinze ans, le petit veau de l’âge mûr, la
tendresse d’Indiana se serait exercée suffisamment en ce monde.--Si elle
se soignait? Le médecin lui avait ordonné un régime. Elle prenait le
soir du lait bourru, à l’étable même. Le matin, elle allait à l’abattoir
boire un verre de sang du bœuf qu’on tuait... Le matin, sang... le soir,
lait...
Une voix d’enfant s’éleva dans la nuit, appelant Indiana.
«C’est le gamin qui me cherche, dit Indiana. Tous les soirs il me croit
perdue ou noyée et me cherche près de la Seine. Je me perds, pour le
désespérer un peu...»
La voix pure répétait le nom d’Indiana. Pas d’écho. Le nom d’Indiana
était réservé ce soir aux cordes vocales humaines, interdit aux forêts,
aux grottes. La bouche de l’enfant le soir avait le privilège du nom
d’Indiana. Indiana se leva, et avec cette indifférence si profonde
qu’elle semblait une certitude de revoir ceux qu’elle quittait, disparut
dans la nuit vers la direction opposée à celle de l’enfant.
* * * * *
Aucune voix n’appelait Bardini. Tout le recueillement de la vallée, son
silence, semblaient justement être l’écho de cette réserve. La nuit
donnait plus nettement encore à son départ une allure d’évasion; il
était à l’heure où les chiens, les gardes-chasse, aboient et tirent vers
le passant trop libre. Le mieux était d’aller prendre le train à Nogent,
en traversant par Fontranges, et en repassant derrière sa propre maison,
car par ici il tombait dans les forêts de Champagne et ce n’était pas à
Robinson Crusoé qu’il entendait jouer. Les étoiles étaient nées. Elles
scintillaient. On était obligé de constater, à leur fraîcheur, la
jeunesse du monde. Il se sentait, avec sa liberté, devant ce firmament,
aussi ridicule qu’un musicien devant la mer avec son violon. Il
connaissait mal le ciel, d’ailleurs; outre l’infini, c’était aussi
l’inconnu qu’il voyait là; aucune de ces étoiles ne pouvait lui être un
guide, et l’ombre, et la solitude, et la liberté suprême, ne purent que
le ramener dans le chemin le plus connu de lui, dans l’ornière de sa
vie. Il pénétra dans Fontranges par les barrières blanches, poussant à
un galop nocturne les poulinières effrayées, que leurs poulains endormis
ne suivaient même pas; et une fois dans l’enclos, le hasard apporta sur
sa route une série d’objets, de paysages, d’êtres aussi, dont un Bardini
plus habile eût esquivé de prendre congé, le dogue de Fontranges, qui ne
le quitta plus, faisant aboyer en supplément tous les chiens ennemis non
des hommes qui rôdent, mais des dogues, la chapelle de Sylly où il
s’était marié, la maison du chineur où Renée et lui allaient chercher
des plats d’étain et des fixés. Les jours où le couple Bardini avait
bonne santé, s’estimait, s’adorait, une nostalgie de plats d’étain
doublée de passion pour les _ecce homo_ peints sous verre le poussait
vers ce vieux brocanteur, et tous deux revenaient heureux vers la
maison, elle, portant les étains, tout alourdie, lui, portant les fixés,
tout léger--même différence de poids, même confiance que dans un début
de grossesse de Renée. Le ruisseau franchi, il tomba même dans les
souvenirs plus anciens, il venait là pêcher la truite. Un pigeon
voyageur ne doit pas se prendre dans ses cercles, ses vols d’enfance,
Bardini coupa par le fourré, s’égara, aperçut enfin à travers les
branches le ciel où était montée la lune. Il se hâtait, comme le forçat
qui traverse les dernières lianes vers le soleil aveuglant... Soudain,
sur la lisière même, il hésita... Le sort le mettait en face du tombeau
de Bella... Voilà qu’il fallait prendre aussi congé des morts...
La lune était à son plein... Cet astre qui semble si souvent en France
écorné, aminci par l’avarice et l’esprit économe, jamais Bardini ne
l’avait vu, non seulement aussi rond, mais aussi bombé. La lune semblait
vraiment pleine, sur le point de donner à la nuit la nouvelle jeune
lune... Jamais aussi lumineuse... Tout le parc s’amusait à jouer, à dix
heures du soir, le jeu de l’ombre et de l’éclat... Seule, au centre du
tertre flanqué sur sa droite du grand cormier, la dalle de marbre blanc,
entourée à distance de sa chaîne, étincelait sans contraste. Pas un
morceau de nuit, pas une poussière même, tant l’air était pur, entre
cette dalle et la lune. Bardini se rappelait le jour où elle avait été
placée, dans une cérémonie qui ressemblait moins à un enterrement qu’à
la pose d’une première pierre. Tout l’édifice ce soir était construit.
Bardini admira ses murailles lumineuses, son plafond infini. Autour de
cette tombe, plus aucun changement à apporter au monde. Jamais Bardini
ne l’avait trouvé à ce point fini, à ce point terminé. Plus rien à
changer au cri de la chouette, à ce mutisme des bois que nul vent
n’atteignait. L’évolution mourait aux pieds froids de Bella. Le langage
de la nuit, le contour des collines étaient à leur sommet classique. Les
groupes de bouleaux, les bosquets de hêtres, les touffes de pins
parsemés dans le parc, grâce à ce cercle qu’ils avaient pris depuis la
mort de Bella avaient atteint la perfection. On sentait à chaque élément
sa densité suprême. Le fer de la chaîne était pesant, la terre opaque,
l’air lumineux. Aucun bruit du monde qui parvînt là autrement que par
l’écho. Mais on sentait aussi que, dans ces enfers, Bella était seule.
La communauté éternelle avec les morts inconnus, la promiscuité
éternelle avec les morts célèbres lui était épargnée. Longtemps, Bardini
resta là, arrêté dans son élan, les yeux fixés sur ce marbre, respirant
à peine, comme on observe un spectacle fugitif ou un animal sauvage. Il
espionnait ce calme infini en liberté, cette nuit qui, en prenant Bella,
avait enfin repris sa virginité de nuit. Le marbre était
imperceptiblement incliné, on devinait un coussin sous la tête de Bella.
Avec son lourd anneau, alliance de la mort, il semblait une dalle de
trésor, de réservoir. La pression parfaite de ce calme sur le monde, de
cette ombre, de cette clarté, venait bien de ce tertre. Voilà le vrai
point d’où il fallait prendre le départ, de ce silence sans fièvre, de
cette paix sans température, Bardini voulut s’avancer hors du fourré
pour venir près de la tombe, pour lire ce nom de Bella, gravé en creux,
presque toujours à cette heure comble de la première humidité nocturne.
Toute la rosée de la vallée se condensait à minuit en ce seul nom. Mais,
comme il écartait le feuillage, de l’autre côté de la tombe, une voix
s’éleva:
«C’est toi, Richard?»
C’était Fontranges, adossé à l’arbre, dans cette station qui l’attachait
par tous les temps, au cours de sa promenade du soir, à la tombe de
Bella, et qui croyait reconnaître un garde. Cette voix de vieillard, cet
appel féodal, calmèrent Bardini. Il préférait après tout à cet émoi
qu’il analysait mal un émoi Walter Scott. Que toute opération de liberté
est difficile! pensait-il seulement. Que de gens bien postés, à tous les
points où je peux sauter le mur! Tolstoï, dans ce pré tout à l’heure,
avec cette fille. Walter Scott maintenant, avec l’oncle qui pousse dans
la nuit le même défi, le même appel, le même prénom que ses ancêtres à
leur adversaire félon. Que toute opération de liberté peut être
littéraire! Vais-je avoir à prendre congé du romantisme, du symbolisme,
du mallarméisme! Je ne parle même pas des animaux, tout à l’heure ce
dogue, maintenant cette chouette, qui m’assaillent par devant, comme un
chien pour ramener son bétail.
«C’est toi, Frédéric?» cria Fontranges, qui croyait cette fois
reconnaître un braconnier.
«Oui, oui, c’est Frédéric, pensait Bardini. C’est Barberousse et Cœur de
Lion. C’est tout ce que tu voudras. C’est Jules et c’est Prosper. C’est
Jean. C’est Jahn. C’est Eirick!»
«C’est toi, Jérôme!»
Fontranges passa à la tête de la tombe, vint jusqu’au fourré, chercha,
comme on cherche le gibier démonté, celui que ce dernier prénom avait
atteint, ne put rien voir. Bardini dut attendre une heure encore. Il
fallait bien une heure pour que Fontranges, toujours lent, se décidât à
quitter, après des visites à peu près également silencieuses, les
vivants ou les morts.
Quand Fontranges fut redescendu vers le château, Bardini traversa le
parc, déboucha au haut du bourg, juste derrière sa maison. C’était là le
dernier obstacle. Il le prit de face. Il entra.
* * * * *
Toutes ces bêtes qui ont disparu quand d’habitude l’évadé revient au
foyer vivaient encore. Mais elles dormaient. Les serins, la tête cachée,
décapités par le sommeil, les chats sur le rebord du buffet où leur
ronronnement s’était subitement éteint, au heurt avec l’inconscience,
les chiens sur le paillasson, tous haletaient, pris du mal qui repose.
Le robinet de la cuisine était resté ouvert. Les animaux de Bardini pour
la première fois dormaient avec ce bruit consolateur de l’eau, de jardin
oriental. Jérôme supporta cette confrontation avec ces petits yeux
fermés. Oiseaux et bêtes avaient leurs plumes et leurs poils de nuit,
plus lisses, plus brillants, plumes et poils de rêve. Mais la maison,
par contre, lui semblait avoir vieilli subitement. Ces carreaux
disjoints dans le couloir, cette vitre raccommodée, cette serrure
inutilisable depuis quatre ans, il les voyait. Sous sa main une chaise
s’affaissa: tout croulait ici;--ici et dans ce bas monde d’ailleurs!
Après un seul après-midi, il retrouvait sa demeure comme on retrouve
après vingt ans la maison de son enfance, plus étroite, plus basse,
moins enchantée. Il avança. Par la fenêtre, la lune l’éclairait d’un
lourd fanal comme un scaphandrier dans le navire qui a sombré... Navire
où étaient deux vivants...
Dans la salle à manger ce n’était pas seulement les animaux qui avaient
survécu, mais une race plus éphémère encore, les fleurs. Toutes les
roses que Renée avait cueillies hier, et les narcisses, et les
héliotropes embaumaient du même parfum que Bardini avait aspiré à son
lever. Sur la cheminée ses portraits étaient encore là, son portrait en
communiant, son portrait en soldat. Il se pencha sur eux sans cette
fraternité qu’on ressent pour cet être qui a fait de nous un long
intérim--puisque tous les quatre ans la substance de notre corps
totalement se renouvelle--, pour cet enfant qui avait communié pour lui,
cet homme qui avait pour lui porté le sac complet, plaisanté avec la
clef du champ de manœuvre, reçu pour lui une balle dans l’épaule. Il
releva la tête, vit dans la glace son portrait en inconnu, ce portrait
là aussi lui donna l’idée d’un intérim insupportable. Une mite volait,
qui semblait échappée de cet homme nouveau. Il la tua.
Par la serrure de la chambre passait un rayon de lumière, une clef
lumineuse immense, la clef de Renée... Il frappa.
«Entrez», dit Renée.
Elle était assise devant son bureau, en peignoir; elle écrivait. La
lettre par laquelle Bardini lui avait annoncé son départ éternel
traînait sur la table. Renée avait tourné la tête. Elle regardait
Bardini d’un air dur, qu’il ne lui connaissait pas. Cette femme qui
n’avait jamais été que tendresse, douceur, modestie, le dévisageait avec
haine, et surtout, ce qui fut plus sensible encore à Jérôme, avec un
mépris ironique pour sa défroque de forçat--ne songeant même pas à
cacher à cet être dont elle ne reconnaissait plus l’existence, elle
qu’il n’avait pu voir nue que par ruse, ses jambes et sa gorge. Bardini
était terriblement vexé de retrouver dans cette chambre, au lieu d’une
victime de la fatalité, des grandes entreprises humaines, la victime
d’une plaisanterie intolérable. Il trouvait Renée injuste. Les femmes
ont vraiment le talent pour enlever à un drame, à un supplice, son
aspect généreux, et vous le refléter en acte déloyal. Le côté farce de
l’évasion, des pantalons de coutil, le vaudeville de la valise Wilson,
qu’il avait machinalement gardée à la main, l’indisposait contre
lui-même. Renée était dos à la psyché. Tout ce que donnait la psyché
était encore de l’ancienne Renée, tout le dos n’était encore que
tendresse, que réserve, la douce nuque, les épaules rondes. Par-devant
le mal était fait. L’être docile et confiant que contenait Renée s’était
évadé en même temps que Bardini. Il avança, d’un pas, incertain sur ses
propres sentiments. Il eût aimé une dernière nuit avec elle. Il eût aimé
la ramener par la volupté dans la tragédie, la faire consentir par les
caresses--comme il obtenait d’elle par un oui doucement arraché le
consentement à ses moindres exigences, aux achats d’animaux surtout,
qu’elle n’aimait pas, achat d’un nouveau chien, d’un cheval, étreintes
qui avaient peuplé la maison d’un seul enfant, mais de vingt bêtes
affectueuses et même d’une biche--, la faire consentir à son départ.
Mais d’un geste elle lui ordonna de ne pas avancer, prit un crayon bleu,
écrivit sur une feuille de papier, et lui montra de loin ces quelques
mots, si lisibles, alors que d’habitude elle avait une écriture de chat,
lisibles comme ses souhaits de bonne année:
«Va-t’en.»
Il s’inclina. Il partit.