L'ASSASSIN de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa
les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois
où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il
entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira
comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant
sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.»
[Illustration.]
Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le
plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses
comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se
hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un
linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre
la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il
essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout
grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces
fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui
représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses.
Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte
de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de
trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces
jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et
là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais
sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que
l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue
placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua
enfin résolument la tête, et dit;
«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit
n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de
tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!»
Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi
noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit
la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla
de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un
infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que
sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout
entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne
le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.
Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il
sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si,
par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête
n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de
rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait
complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur
les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses
remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si
la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous
prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui
infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des
batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils
auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put
donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie
avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu
l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de
celle de ton infâme amant!»
Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires
en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour
débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui
défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza,
depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra
facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de
la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses
égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à
Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée
pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était
morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha
ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret
aussi bien que le lac, son unique confident.
Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés,
Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la
famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure
sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs
du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça
le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la
tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de
Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit
Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le
bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures
affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la
blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de
Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté
dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la
félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un
fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles
riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi
l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est
cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de
beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives
jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il
m'a abreuvé!»
[Illustration.]
Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux
apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé
captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un
ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait
rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à
entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles
respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire
comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à
la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus
de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse,
quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les
grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle
garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste
châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu
après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par
dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en
ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une
victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre,
il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla,
en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que
les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant
Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se
disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est
celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle
succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»
L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.
Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis
dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait
alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir
par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le
plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous
et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait
pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves
irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en
s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de
géants, de bêtes, de démons.
Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux
choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient
dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres,
leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à
un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont
l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme
l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant
certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules
infernaux.
Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes
populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans
le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du
peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs;
toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les
conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et
en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie,
la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment
imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système,
cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au
titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des
bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle
autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt
atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.
La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des
persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se
multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et
les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces
moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les
plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean.
Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre
les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant
cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations.
Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est
inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le
siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays
étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on
allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se
trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point
s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les
hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de
joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et
des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du
comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller
le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de
terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet
exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des
districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne
continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean.
Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour
recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré
d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le
matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un
feuillage touffu.
Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison
de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la
tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans
les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si
vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne
pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur
malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne
fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée
miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.
[Illustration.]
Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et
là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient,
dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux
vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair
de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne
dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une
autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait
entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine;
celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque
son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec
un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui
affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce
qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la
Saint-Jean.
L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique
et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la
coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la
Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à
minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après
la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de
mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le
peuple, de toute sa voix, et avec les _spropositi_ dont il a coutume
d'orner les chants en latin, donnait le répons:
Quam beatus puer natus
Salvatoris angelus,
Incarnati nobis dati........
Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante
et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés,
et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore
aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à
s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs
variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de
la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et
l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front,
qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur
ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand
nombre d'entre elles entonnaient des _canzones_ d'une musique
très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres
menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On
ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval;
tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens
indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange
favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en
naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués
en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient,
comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux
dont nous nous occupons.
Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux
superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant
probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une
erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre
d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité
défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se
mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait
coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se
promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence
de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt
constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses
pas comme un remords.
Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez
décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal
aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements.
Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée,
ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de
Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa
l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et
la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un
soufflet.
Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrémédiable, ce fut
pour l'âme criminelle de Ramengo, qui, comme un vase fétide corrompt la
rosée du ciel qu'il reçoit, trouvait dans les affections les plus
tendres un stimulant à ses scélératesses. Il ne conçut point de remords
de sa grossièreté; il ne vit que son orgueil outragé, son honneur
compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait déjà, contre Pusterla
s'alluma plus féroce contre la femme de son ennemi. «Oui, oui, se
disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages.
Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!»
Marguerite ne crut point devoir raconter à son mari cette insulte de
Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement à l'abri des
tentatives d'un être si méprisable: les confier à son époux n'aurait eu
d'autre résultat que d'exciter des débats et des malheurs réciproques.
D'ailleurs, à partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se présenter au
palais des Pusterla. Les premières fois qu'il se trouva sur les pas de
Franciscolo, il s'éloigna avec soin; mais comme les manières de son
patron n'étaient point changées à son égard lorsqu'il le rencontrait
dans les maisons étrangères, il comprit bientôt qu'il n'était point
instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage
s'envenima même encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excès de son
mépris pour lui, Marguerite l'avait regardé comme indigne de colère. La
haine des méchants grandit en raison de la supériorité de leurs ennemis.
Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla
aurait racheté les injures qu'il en avait reçues. Il tenait ouverts des
yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le
seuil. Déjà nous avons vu avec quelles insinuations séduisantes il
inspirait à Luchino le désir de déshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut
l'animosité de Pusterla contre les Visconti, il espéra que l'occasion de
le perdre ne tarderait pas à se présenter: une accusation est si facile
à inventer!
Une année presque entière venait de s'écouler depuis ce que je viens de
vous raconter, et le prochain retour de la solennité de la Saint-Jean
avait rouvert dans l'âme de Ramengo la plaie mal fermée. Les apprêts des
citoyens pour fêter cette nuit, dont trois jours les séparaient à peine,
les préparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fête est
un événement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle
bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation
d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonnée avec
laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son époux, mais
leurs amis, qu'il exécrait parce qu'ils étaient aimés d'eux. En même
temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui
prouvant le zèle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de
loin le but de ses désirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu'à se
faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc à la cour, et, ayant
obtenu accès auprès de Luchino, il lui révéla toute la trame, et on
imagine aisément s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires
pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait été menacé. Le
secret retour de Pusterla à Milan, et l'abandon de son ambassade,
donnaient déjà matière aux soupçons. Le souvenir était récent de
Plaisance enlevée à Galéas, précisément par les manoeuvres d'un mari
outragé; Luchino savait, en outre, qu'il méritait la haine d'un grand
nombre de ses sujets, et souhaitait un prétexte pour punir Marguerite de
ses vertueux dédains. Quand le méchant trouve à cacher l'iniquité sous
le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il
ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les
premiers étaient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se
régler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo
pour savoir qu'il n'était point de torture qui pût lui arracher un aveu
nuisible à la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait
sacrifié sa vie, vie d'homme obscur et à laquelle le prince n'attachait
aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur
Casabelletta. Il n'avait pas un grand intérêt à se taire, et la torture
devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procéder, sinon
avec équité, du moins légalement, contre ceux qu'on avait à coeur
d'atteindre.
[Illustration.]
Avec l'emportement habituel de sa démarche, et jetant les yeux de tous
côtés, Alpinolo traversait la place du Dôme, toujours plein
d'enthousiasme pour les mêmes chimères, lorsqu'il s'entendit appeler à
voix basse; il se retourna et aperçut un des sergents du capitaine de
justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les
assemblées populaires, au jeu, dans les spectacles, à la taverne, lieux
que fréquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes
gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se réjouit de cette
rencontre; le sergent passa d'un air mystérieux à ses côtés et lui dit:
«Suivez-moi.» Puis, comme s'il n'eût rien dit, il prit le chemin du
Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et,
regardant avec soin s'il n'était, point aperçu: «Allez, dit-il à
Alpinolo d'une voix altérée, allez et fuyez, et préparez à Pusterla les
moyens d'une prompte fuite.
--Mais pourquoi?
--Le seigneur Luchino a donné l'ordre de l'incarcérer, lui, sa femme, et
tous ses amis.
--Il a peut-être découvert?...
--Oui: il sait tout; on a appliqué Menclozzo à la torture, et il a
parlé.
--Quel est le traître?
--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est
Ramengo.
--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée.
C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était
donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de
ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent
sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des
marchands d'or, passa par la _Balla_, se rendit à la poterne de derrière
du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous
donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit
passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux
yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre
connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un
mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois
de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son
propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au
service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait
néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever
un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en
servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne
s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard.
Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt.
«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page.
--Il est dehors.
--Et Marguerite, notre maîtresse?
--Elle est également sortie.
--Où sont-ils, au nom de Dieu?»
Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner
son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries,
sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les
lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière
parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci:
«Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!»
«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui
fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit
sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur
la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit
à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour
les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans
la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes
avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation
d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il
dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux
surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en
descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre
du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart;
puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la
vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!»
Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase,
l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable
Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses
compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce
qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du
pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada
Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles
dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des
fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs
boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu
nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez,
regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à
l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se
contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de
leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les
charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se
demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût
satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché.
«Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas?
il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un
détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla.
--Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il
grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux
Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs!
sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!»
[Illustration.]
Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder,
mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des
soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte,
les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa
visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs
Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que
nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti
menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans
l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant
qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon
comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre
aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient
vaillamment.
Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du
palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des
serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans
les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie,
cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de
maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.
[Illustration.]
C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait
remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait
avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable
passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure
qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par
d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit
Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier,
sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du
palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau
s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût
voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre
petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu
le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec
force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses
cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner
d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans
oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni
Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées,
tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les
préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que
Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses
frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait
déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le
pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.
Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant
aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près
de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les
parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui
promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune
fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu,
ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans
avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais
celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus
par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite,
et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un
crime.
A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu.
Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée
des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la
maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le
riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait
voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de
ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour
la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les
fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là
l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux, l'anneau fut
donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces
pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le
lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées.
Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce
n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil!
Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son
palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison,
elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que
ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère?
A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage.
Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au
front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet
envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de
la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de
semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère
en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut
pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa
échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de
l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La
voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre;
mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la
vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux
animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli,
à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le
désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger
pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires
restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait
peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui
ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il
exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille
lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais
auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de
l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais
où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la
Saint-Jean.»
[Illustration.]
Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le
tromper, les arrêts de la justice souveraine étaient proclamés à grands
cris et au bruit des cloches sonnant à toute volée d'église en église;
les cloches se mirent en mouvement les unes après les autres, pour
continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut
comme bouleversé: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets,
troublés, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardât
plus aucune mesure, et qu'il fallût désormais que la liberté de chacun
fût à la merci de son caprice. Par degrés les imaginations s'allumèrent:
un blâma d'abord avec quelque modération; du blâme on passa aux injures,
des injures aux menaces; des groupes se formèrent de tous côtés, dans
lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de
Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de liberté
dont avaient joui leurs ancêtres, excitaient ouvertement les Milanais à
prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure où, selon les
ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine
de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil à un
mur qui s'écroule sous la pioche du maçon, se fondre et se disperser en
tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrèrent
dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en détachant leurs
armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs
lances, en faisant, en un mot, tous les préparatifs nécessaires pour
pourfendre des géants. Pendant les premières heures de la nuit, de
fenêtre en fenêtre, on les entendait se crier: «Eh bien! compère, rien
de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non.» Puis,
après un instant de silence, la même demande recommençait, suivie de la
même réponse.
Peu à peu cette grande ébullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les
prudents vieillards parvinrent à mettre ces furieux dans leur lit. Les
fenêtres se fermèrent, les lumières s'éteignirent, et tout rentra dans
l'obscurité et dans le repos.
Le lendemain matin, à demi éveillés, au milieu de leur pacifique
bâillement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de
la veille. Leur mémoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue;
ils tirent leur tête de dessous la couverture: «Comment, il est déjà
jour!» Ils prêtent l'oreille; c'est le calme accoutumé, le tranquille
murmure des autres matinées. Tout à fait refroidis, tout à fait
paisibles ils se détirent à loisir, à loisir se mettent sur leur séant,
et se traînent enfin à la fenêtre. Tout est vraiment tranquille: les
boutiques sont encore fermées; les cloches ne sonnent que la messe ou
les matines; les laitières, les jardiniers, les maçons, les voyers, les
manoeuvres, s'en vont à leurs travaux ordinaires.
«Tant mieux! s'écrient-ils, grâces en soient rendues au Seigneur!»
Une lâche sécurité a succédé au courage de la peur; à cette grande
impétuosité, à cet élan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte
très-peu virile leur fait même regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire
dans la précédente soirée. «Mais nous étions si nombreux, se disent-ils;
naturellement on n'aura pas pris garde à moi; au besoin, je dirai que
j'étais entre deux vins.»
Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils
recommandent à leurs femmes de remettre en place les armes si
belliqueusement tirées, de faire dire leur prière aux enfants, et de
tenir la soupe prête pour le premier coup de la _Zavatora_ (c'était une
cloche, ainsi appelée du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et
elle annonçait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet
bien dur, ils retournaient à leurs travaux, dociles, libres de toute
pensée, comme si rien ne fût arrivé. De tout ce débordement de paroles,
de ce fracas d'imprécations et de fanfaronnades menaçantes, il n'était
rien resté qu'une mystérieuse rumeur, une curiosité pleine de défiance,
un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu
qu'entre les amis les plus particuliers et les plus sûrs.
«Eh bien! il y a du nouveau?
--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes
chalands, qui est intimement lié avec le cuisinier du lieutenant du
capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses détails.
--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?
--Ils donneront de l'ouvrage à maître Impicca (c'était le nom du
bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: _Suspendatur eo modo ut
moriatur. Qu'il soit pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive_.
--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parlé?
--Je ne sais que dire. Les honnêtes gens ne se mêlent point de remuer.
Quelles intrigues entrent dans la tête de ces seigneurs! Vouloir se
heurter contre les murs! c'est comme si le limaçon voulait opposer ses
cornes à celles du bélier. Ai-je bien parlé?
--Comme un prédicateur.
--C'est l'histoire de l'âne qui, passant l'autre jour par ici, s'entêta
à ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son maître le bâtonna
tant qu'il en pût porter, et la bête, ruant, brayant, récalcitrant, dut
à la fin céder et marcher.
--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'âne en passe par
ce que veut le patron.
--C'est cela même. Les hommes sont nés. une partie pour obéir, une
partie pour commander. Est-ce bien parlé; Un peu au-dessus, un peu
au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses
vont toujours du même pied, et, de toute manière, il nous faut
travailler tout le jour. Est-ce bien parlé?
--Très-bien. Quant à moi, je suis avec des moines et je cultive leur
jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi
vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus
fort vive la vipère.
--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.
--Et qu'on meurt dans son lit.»
Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci
excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti
insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, là ils faisaient
ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les
limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux,
des riches, des désoeuvrés, des gens affaires, des dévots, remplissait à
son ordinaire les rues, les maisons, les places, les églises; les uns
tristes, les autres joyeux, chacun selon l'état de sa fortune et les
événements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce
qui faisait le malheur général.
Le dimanche suivant, ce fut à Milan une solennité mémorable, à
l'occasion du synode général des dominicains, tenu dans le couvent de
Saint-Eustorge, sous la présidence d'Ugo Vantemann, sixième général de
cet ordre récent et alors dans toute l'énergie de sa puissance. On y
résolut le transfèrement du corps de Pierre martyr, de Vérone, tué à
Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zèle que déployait ce
personnage pour établir et exercer en Italie l'inquisition contre
l'hérésie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de
la sculpture, avait composé pour l'église de Saint-Eustorge cette
merveilleuse châsse que tout le monde connaît. Giovanni Visconti, frère
de Luchino, y déposa les saintes reliques, revêtu de ses habits
pontificaux, à la tête d'une somptueuse procession où figuraient tous
les évêques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et
soixante corporations d'artisans et de négociants, chacun avec sa devise
et son étendard à l'image du saint son patron. Le peuple accourut en
foule de toutes les cités, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout
le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des
représentations de mystères, et des prières, de l' ivrognerie, une
dévotion et une allégresse qu'un ne sautait décrire. Le soir, des
chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le
vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.
Ameublement en cuir.
Pendant de longues années les meubles en bois sculpté sont restés
ensevelis dans la chaumière enfumée du paysan ou dans les coins obscurs
de quelques châteaux inhabités. Des amateurs éclairés ont formé des
collections en réunissant à petit bruit les débris épars du luxe des
siècles passés. L'attention publique fut attirée par ces petits musées,
et quelques années suffirent pour dépouiller les départements de toutes
ces richesses du Moyen-Age, ouvrage des moines, pour la plupart. Mais, à
de rares exceptions près, les usages grossiers, aussi bien que le temps,
avaient tellement défiguré ces meubles, que l'on renonça bientôt à en
orner les appartements. Des sculpteurs sur bois voulurent donner des
meubles neufs: le prix était trop elevé, ou l'imitation trop imparfaite.
[Illustration: Cuir repoussé.--Toilette.]
[Illustration: Prie-Dieu gothique.]
[Illustration: Fauteuil gothique.]
[Illustration: Pupitre renaissance.]
[Illustration: Fauteuil renaissance.]
Voici qu'une heureuse invention permet à tout le monde de posséder le
prie-Dieu d'Agnès Sorel, le fauteuil de Louis XI, le reliquaire de saint
Louis, etc., de même que nous avons aujourd'hui les chefs-d'oeuvre des
grecs pour ornements de nos habitations.--Des meubles en cuir estampé,
et plus solides que ceux en bois, ont résolu ce problème. La
reproduction est aussi fidèle que possible, les fibres du bois sont même
indiquées, et la couleur peut être donnée au degré que l'on veut, sans
pour cela altérer la forme. Nous figurons ici quelques-unes de ces
productions remarquables dont nous devons les dessins aux soins éclairés
de M. Félix Martin, architecte et directeur de la manufacture des cuirs
et carton-toile en relief.--Nous avons vu à l'exposition, rue
Basse-du-Rempart, des meubles de toutes formes et de toutes époques,
dont l'extrême délicatesse ne le cède en rien aux originaux
eux-mêmes.--C'est une bonne fortune pour les amateurs du bois sculpté,
dont les meubles sont désormais à l'abri des mutilations. Ces cuirs
estampes sont remplis d'un mastic de bois qui les rend plus solides que
le marbre; cette nouvelle branche d'Industrie paraît appelée à un succès
durable Quel propriétaire d'un vieux manoir ne voudra pas en faire
décorer au moins une salle dans le style de ses anciens maîtres, quand
il pourra, en quelques jours, transformer son salon, sa chambre à
coucher et sa salle à manger en salon de Louis XI, en chambre à coucher
de François 1er et en salle à manger de Louis XIV?
Échecs.