ARISTOPHANE.

La chère fut excellente et le potage bisque, la barbue _Jean Bart_ et

même le cœur de filet _Rossini_ se trouvèrent déglutis au milieu des

banalités, des calembours ou des plaisanteries qui avaient déjà fait

leur temps à l’âge de pierre, mais qui servent de liant invariable aux

convives les plus spirituels. Puis les propos s’égaillèrent et, dès

l’apparition du faisan rôti qui valut à Madame Truphot des exclamations

laudatives, la chasse étant fermée depuis quatre mois, plusieurs

convives dûment assouvis, se mirent en devoir de besogner ferme pour

faire briller leur génie.

A la place d’honneur, à la droite de la veuve, dont il avait jadis

fréquenté le mari, trônait Truculor, le Tribun socialiste. Verbe

incontesté des plèbes, sa phraséologie graissée au meilleur cambouis

de l’École normale devait introduire le Pecus dans la Jérusalem

nouvelle, dans la Terre promissiale de Fraternité et de Justice, à

moins qu’auparavant notre système solaire ne devînt tout à fait caduc

et que la planète, intempestivement ne trépassât de vieillesse. C’était

un gros homme, à la face halitueuse et patinée d’une teinte de grès

roussâtre, qui ressemblait assez exactement à un contremaître potier

dont le visage aurait été vernissé par le feu de son four. Trapu et

d’encolure massive, le thorax redondant de cet orateur était une sorte

de buffet d’orgue où s’alignaient les tuyaux, les cuivres et les

pipeaux de fer-blanc, le cor et l’alto, le hautbois et le basson d’une

éloquence polyphonique qui se passait à l’ordinaire du stimulant de

l’Idée ou de la plus menue conviction, tout comme un piano mécanique

se passe du secours d’un vil doigté. La spécialité de Truculor était

le déchaînement dans la forme classique: ce qui faisait percevoir aux

moins compréhensifs le puffisme du procédé, car dans chacune de ses

gloses l’humanité et l’enthousiasme véritable avaient été expulsés

par huissier pour que la rhétorique pompeuse pût, tout à son aise,

se mettre dans ses meubles, s’installer dans le faux acajou des

tirades. Bien qu’il prît soin, couramment, dans ses parlottes, de ne

point ravaler ses collègues du Parlement de toute la vastitude de son

érudition, on pressentait néanmoins, grâce à lui, ce que les Grecs

eussent pensé de la conjoncture et combien il eût fallu d’épithètes

aux Romains pour évaluer l’événement. Aux jours d’inspiration, aux

minutes vaticinatoires, quand le rhéteur brandissait au-dessus du

verre d’eau et des sténographes un facies congestionné et prophétique,

quand il menaçait l’assemblée rétrograde de convoquer devant elle un

avenir gros de menaces, quand il proposait d’éclairer les ténèbres du

futur avec les fulgurations de son génie, ce cracheur de feu, dont les

lèvres, à son dire, avaient été touchées par le charbon ardent d’Élie,

n’arrivait que très péniblement à déflagrer une lamentable flammèche

oratoire, un feu follet neurasthénique, une théorie de fumeuses

étincelles totalement incapables d’embraser quoi que ce soit de

l’ordre établi ou d’incendier le moindre fétu. Avec ce révolutionnaire,

la Révolution, en effet, s’était muée en bonne fille et il convenait

de faire son deuil de la véhémence de cyclone, de la lame de fond des

grands Conventionnels qui, comme des éléments déchaînés, chavirèrent

l’ancien Régime. Ce n’était plus la houle, le coup de bélier sur les

portes d’airain de Danton, la froide logique, les théorèmes acérés de

Robespierre qui eurent raison du vieux monde, qui désossèrent l’inique

société, ou quoi que ce fût d’approximatif. Non, c’était une voix de

bugle qui finissait toujours en soupirs de serinette; l’élan magistral

partait pour emporter d’assaut l’Ilios bourgeoise et s’arrêtait pas

bien loin, dans les bosquets anacréontiques, sentimenteux ou élégiaques

de l’ancien Romainville... _sur la petite chanson_. N’en doutez pas, si

Truculor au lieu de siéger sur les bancs socialistes de la troisième

République avait siégé sur les bancs de l’ancienne Montagne, au soir du

10 août, il se fût transporté incontinent dans la loge du logographe

pour consoler Louis XVI et l’aurait emmené avec les camarades boire

du _Samos_, avant de lui faire récupérer ses Tuileries. Puis, le

lendemain, trente-deux colonnes de son journal eussent expliqué à

Samson déconvenu et au peuple fumisté tout le lumineux de cette

détermination.

Dans ses discours protéiformes, tous les genres du poncif prétentieux

se coudoyaient. Tantôt, il endossait les paillons du sublime, se

goudronnait d’un empois pisseux, n’usageait que le mot noble, tels

les évêques fameux et bavards de Louis XIV; tantôt, il apparaissait

constipé et solennel, comme les cuistres qu’on appela jadis les _grands

parlementaires_, ou bien il brandissait des pistolets d’enfant,

des foudres en aluminium, lorsqu’il s’avérait utile de terroriser

l’adversaire, fluant aussitôt par toutes les ouvertures en un

attendrissement diluvien, quand survenait la nécessité d’appliquer un

émollient sur le cœur de bronze des majorités. Et cet instrumentiste

vacarmait comme un orphéon, devenait à lui seul plus imposant,

plus tumultuaire et tout aussi artiste que l’harmonie de Dufayel

qui désoblige les moineaux du dimanche dans les squares parisiens.

Pathétique, oh combien! l’emphase scoliaste gonflait ses tirades comme

un coup de pompe un pneu de bicyclette, et il régnait sans conteste sur

la foule des porteurs d’églantines extraordinés et ravis d’avoir enfin

un orateur ayant victorieusement passé son bachot.

Truculor avait été proclamé jadis le premier orateur de l’époque,

parce qu’il s’était mis en devoir de recouvrir, à chaque ouverture

de session, à chaque automne, le vieux parapluie quarantehuitard de

l’éloquence parlementaire d’une silésienne de métaphores fuligineuses,

d’affligeantes banalités ou d’incorrections dans le genre de celles-ci:

«_Jamais dans le chaos des peuples et des races, dans la forêt des

passions et des haines humaines, jamais une aussi large clairière de

paix n’avait été pratiquée._»—C’est de la poésie, lui criait alors

Monsieur de Dion, athlète justement réputé pour la bêtise incoercible

de ses propos, et qui, impressionné par la _forêt des passions_,

prenait ce pathos pour la langue de Pindare. D’ailleurs, dans tous

les discours de Truculor, il y avait une forêt, comme dans les

démonstrations théologiques des trois derniers siècles, il y avait le

mécanisme de la montre et l’argument final: Qui donc, si ce n’est Dieu,

est l’horloger? Il ne sortait pas de là, c’était son trope le plus

fabuleux, sa tautologie préférée. «Je gravissais un _soir_, la rue,

avec l’émotion religieuse d’un néophyte. Sous un _soleil mêlé_ d’azur

triste et de blanches nuées, _je sentais une haute espérance_ grandir

en moi, _assez forte pour remonter_ le flot de misère et d’inquiétude

qui dévalait le long de la voie assombrie[1].» Il gravissait, un soir,

sous un soleil et il sentait une haute espérance, assez forte pour

remonter!!! Non, Paul Bourget, lui-même, répugnerait à conculquer un

pareil tapioca, à battre en mayonnaise un pareil vomis. «Comme l’aigle

qui monte vers le soleil.» «Ce discours _dont les vagues poussées par

le vent du large_», continuait le tribun jaloux de colliger toutes les

images qui le feraient refuser au certificat d’études de la laïque,

anxieux de ne résilier aucun pompiérisme et de surpasser, si possible,

Georges Ohnet, d’infamante mémoire, tout cela afin de faire la preuve,

sous les bravos frénétiques des trois quarts de la Chambre, qu’un homme

de réel talent ayant le sens du ridicule, le souci de la forme et

l’exécration de la solennelle niaiserie, un _orateur_ enfin, qui serait

tout le contraire de lui, ne pourra jamais prospérer dans une assemblée

délibérante. Quel magnifique langage! disait-on à chacune de ses

gloses, dans le Parlement non moins que dans la Presse, et «l’Aigle»,

la «Forêt», «le vent du large», toute cette éloquence ravagée par

un herpès de propos éculés passait aux yeux de ses collègues et des

_matulus_ des gazettes, pour la suprême manifestation du Verbe humain.

Cependant, malgré l’opinion acharnée à le magnifier, Truculor, avec ses

éternelles palinodies, la nécessité où il se trouvait de se déjuger

sans cesse, l’obligation où il était de renier à la Tribune toutes les

campagnes menées par lui dans son journal, Truculor, le Logomaque,

commençait à lasser les honnêtes gens et les intelligences de son

parti et pour beaucoup il n’était plus déjà qu’un Béotien ayant fait

ses humanités. Ce Cacique du Socialisme voyait autour de lui déserter

les Incas. Il faisait, du reste, tout ce qui est indiqué pour cela.

Lui, hier encore révolutionnaire, ne venait-il pas d’être amené à

confesser, en pleine séance que l’accointance avec l’autocrate du Nord

était utile et louangeable, après lui avoir, vingt fois auparavant,

jeté l’anathème. Et il avait suffi d’une mise en demeure d’un leader

du centre pour lui faire approuver, en l’alliance russe, les horreurs

de la Sibérie, les massacres de paysans dans les provinces, le vol de

la Mandchourie, la persécution de Tolstoï, tous les crimes enfin du

Tsarisme scélérat, dont la France porte sa part, puisque c’est avec son

argent qu’ils ont pu être perpétrés.

Le triomphe de Truculor était la réunion publique. Hissé sur les

tréteaux, il s’employait—avec le meilleur de son accent languedocien—à

faire résonner de suite le fer-blanc de ses périodes, le chaudron

mal étamé de ses prosopopées, besognant de son mieux pour griser son

public, d’un seul coup, avec le trois-six de ses tirades, se démenant

en des gestes de mangeur d’étoupe enflammée, les bras giratoires et

la tête renversée en arrière, menaçant chaque fois d’éteindre le

lustre sous une averse de postillons issue des profondeurs de son

larynx tempétueux. En Aïssaouah de la Révolution, il y dévorait tout

vivant le _lapin_ du bonheur futur. Sans rémission, il chevrotait

les incidentes, abusait du trémolo, la voix jouant de l’accordéon

sur les finales, à la chute des phrases, ce qui faisait déferler les

applaudissements. Pendant deux heures, inexorablement, on le voyait

d’abord s’appuyer au soutènement de l’érudition, évoquer tour à tour

Locke et Buchner, Proudhon et Auguste Comte, Karl Marx et Bernstein;

puis il s’autorisait ensuite, pour son propre compte, à faire jouer les

grandes eaux du Truisme, submergeant ses ouailles sous une Mer Egée

de lieux communs dont sa Sociologie maritornesque et puérile était

l’Amphitrite dépenaillée.

On aura touché du droit la belle spontanéité de cette nature quand

on saura que, pendant quatre années consécutives, il avait servi aux

étudiants de l’Université de Toulouse, où il professait, sa fameuse

phrase sur la misère humaine bercée par la vieille chanson: phrase qui

était alors un anathème spiritualiste jeté au matérialisme vainqueur.

C’est tout ce que son génie devait enfanter jamais comme suprême

offrande à la mentalité moderne. Il n’était pas un postulant de la

licence qui n’eût bénéficié, là-bas, de cette formule avant qu’elle ne

s’envolât pour faire le tour du monde en toute célébrité. Élu député,

il avait placé son unique effet, sa trouvaille estomirante dans sa

malle, sous une pile de gilets de flanelle ou un lot de chaussettes, et

il était accouru à la Chambre pour lui faire un sort immédiatement.

Le bagage de Victor Cousin devant la postérité se réduit à deux

définitions heureuses du mysticisme et du scepticisme; le bagage de

Truculor, plus mince, se réduira vraisemblablement à cette sentimentale

ineptie. Cependant l’amour que nourrissent les foules contemporaines

pour les _mirlitonades_ est poussé à un point tel que celle-ci suffit,

d’un coup, à lui faire conquérir la perdurable gloire.

Et «_le grand tribun_» apostat de l’opportunisme, Coriolan du centre

gauche qui, en 1894, avait accusé les anarchistes d’être subventionnés

par l’Église, poursuivait un but qui n’était autre, que celui-ci:

corser d’un peu de machiavélisme et de politique _vaticane_, la

défense jusque-là maladroite du Capital et de la Propriété en danger

imminent, les sauver, pour tout dire, en allant, lui, s’offrir au

peuple, pour le mieux abuser. La caste possédante sait très bien que

les masses populaires ne peuvent point, impunément, être toujours

heurtées de front. Il convient de temps en temps d’employer la cautèle.

Ce que dit l’esclave Démosthènes au charcutier, dans _les Chevaliers_

d’Aristophane, s’appliquait, se juxtaposait merveilleusement à Truculor

et définissait son cas:—Il faut attirer le peuple par des caresses

de cuisine et le duper. Tu as d’excellentes qualités pour agir sur

lui: la voix forte, l’éloquence impudente, le naturel pervers et la

charlatanerie du marché.

Aussi en moins de six années, grâce à l’influence qu’il exerçait sur

les masses passives et abêties, il venait de réussir à passer un

anneau, une fibule dans les naseaux de l’ours socialiste dont les bras,

en se refermant, auraient pu, d’une étreinte, étouffer la vieille

société, et, en l’heure présente, il le faisait danser en rond devant

la classe au pouvoir, en bon plantigrade qui ne sait plus qu’exécuter

des courbettes et lécher éperdument les pieds de ses maîtres. Et dans

la partie de bonneteau que la Bourgeoisie, depuis plus d’un siècle,

avait engagée avec le vieillard Démos, pendant qu’elle faisait miroiter

à ses yeux les cartes biseautées d’un hypocrite apitoiement ou d’un

profit illusoire, Truculor s’était promu à l’emploi _d’allumeur_, de

compère, de _comtois_, incitant le Pecus à tenir l’enjeu de moitié

avec lui, protestant avec de grands coups de poing sur la table

volante, qu’on allait enfin gagner la partie, exhortant, en un mot, le

malheureux à choisir le néfaste expédient, à tourner la mauvaise carte.

—C’est celle-ci qui gagne, tourne la rouge, vieux, tourne la rouge, et

tu vas empocher....

Le vieillard Démos, dédaignant la _noire_, tournait la _rouge_ sur ses

conseils et n’encaissait qu’un surcroît de famine et un supplément de

coups de fusil...

_Crainquebille des lieux communs_, Truculor se remettait alors à

pousser devant lui la petite voiture du marchand des quatre-saisons

de la rhétorique électorale, dans laquelle se trouvaient entassés

pêle-mêle les choux-fleurs, les carottes et les navets, tous les

légumes flétris de l’art oratoire. Et à côté de lui, attelé à la même

bricole, barrant la chaussée du tangage de ses épaules, la poitrine

adornée d’une médaille de la préfecture, déambulait, pour défendre sa

marchandise contre les coups de main des mauvais garçons, une sorte

de fort de la Halle, de coltineur endimanché. Cet individu, ancien

peintre en bâtiment, avait débuté, lui aussi, en la Sociologie, comme

rufian dans les bouges de Montmartre. Il y sollicitait naguère des

consommateurs, avec une profusion de coups de casquette, la permission

de vider le fond des bocks, de ramasser les mégots ou de chanter la

romance et, maintenant, le collectivisme du _Larbinat_ ministériel

l’avait promu à une des dignités les plus en vue de la _Soutenance_

politique. A chaque nouvelle aurore dans son journal, il préconisait

la servilité et la castration à la multitude prolétarienne et emportait

comme salaire le billon négligeable des fonds secrets, la menue monnaie

périmée qui traînait dans les tiroirs de la place Bauvau. Puant

l’alcool et sans qu’il fût possible de l’exonérer de l’odeur indélébile

des mauvais lieux, son patron lui avait donné un maître d’armes et

lui avait fait remplacer le coup de tête dans l’estomac, des fortifs

de sa jeunesse, par le coupé-dégagé des bretteurs les plus en vue.

C’était le _Saltabadil_, le _Cloutier_ de la bande. Mais il fallait

le surveiller encore et le rétribuer toutes les fois avec munificence

pour l’empêcher de _sonner_ l’adversaire sur le pavé au lieu de le

découdre, à Villebon, devant les quatre malfaisants imbéciles et les

médecins odieux qui se prêtent encore aux grotesques gesticulations

des affaires d’honneur. Il finissait les vieilles chaussettes et les

pantalons hors d’usage des premiers ministres et, comme il parlait

nègre par don congénital, on en avait fait—juste vengeance—un député de

la Pointe-à-_Pitre_.

Jadis, pourtant, Truculor avait épouvanté la classe au pouvoir. Le fait

est à peine croyable, mais il fut. Depuis la commune—cette secousse qui

n’est pas encore éteinte dans ses moelles—la Caste exactrice vit dans

la teneur de voir, un jour, incinérer le Grand-Livre. C’est ce qui la

décida à embaucher Truculor. Le capital et lui ne pouvaient-ils pas

vivre en bons frères siamois, réunis par la même membrane d’imposture?

Truculor qui promenait dans la vie une sensualité ingénue de paysan

mal façonné et un besoin irrésistible d’être, par tous, consacré grand

homme était facile à allécher. Aussi, la Bourgeoisie, avec la plus

extrême facilité, l’avait-elle pipé au trébuchet de ces deux travers.

On avait laissé traîner à sa portée quelques rogatons dont les enrichis

ne voulaient plus, quelques jouissances putrides du luxe et de la

somptuosité, tant désirés jadis, du fond de sa province; on l’avait

fait vice-président de la Chambre, on l’avait admis officieusement dans

les conseils du Gouvernement, et il s’était précipité sur ces détritus

avec des voracités d’otarie affamée, cependant que les journaux

respectables recevaient le mot d’ordre de lui attribuer chaque jour,

une somme incommensurable de génie—dilapidé, par lui, hélas! dans la

mauvaise cause, disaient-ils.

Immédiatement, Truculor avait donné des gages.

Pendant les dix années qui précédaient, il avait, en effet, déclaré

la guerre au catholicisme, le dénonçant comme le pire ennemi de la

civilisation, mettant en batterie, chaque soir, les balistes ou les

mangonneaux de sa dialectique pour sabouler le Concordat, effondrer

l’Église et ravager les dogmes, et, un beau matin, le monde stupéfié

avait vu Truculor conduire sa fillette à la sainte table pour lui

faire ingérer la plus notoire et la mieux famée des trois hypostases.

C’était pour avoir la paix chez lui, avait-il excipé ingénument, en

un débordement de copie qui n’était point encore réfréné. Et, le bon

public, le bon public simpliste qui n’a point pris à l’École normale

le goût des arguties byzantines se demandait vainement depuis ce jour,

comment il se faisait qu’un homme, nourrissant pour la paix un goût si

immodéré, vînt s’offrir comme stratège de la plus effroyable bataille

que les histoires auront à enregistrer. Car, il n’y a pas à dire, il

conviendrait pourtant de choisir entre le personnage de Déménète, de

Plaute, ou celui de Spartacus. Truculor pourrait peut-être se rappeler

qu’il est incongru de déclarer sur les tréteaux que la révolte est

_esthétique_ pour, rentré chez soi, se laisser rosser par sa femme. Les

foules, en mal de soulèvement, feraient preuve de quelque intelligence

en refusant de s’encombrer plus longtemps d’un chef, à ce point

audacieux, qu’un coup de torchon de la conjointe le fait rentrer à la

cuisine, pour éplucher les légumes, lorsqu’il se permet d’en sortir

afin de prendre la parole chez lui et d’avoir une opinion.

Le plus beau titre de gloire de ce rhéteur était d’avoir tronçonné en

deux, déshonoré pour toujours peut-être le socialisme en le faisant

verser dans une ribote de trois années dont il sortait à peine, avec

un mal aux cheveux terrible, la bouche gougloutante de hoquets, ayant

barboté à pleins grouins dans l’auge bourgeoise. Et maintenant,

quelques-uns parmi les plus notoires des amis politiques de Truculor,

à qui l’aventure avait permis de devenir ministre comme Millerand

_l’Iscariote_, de se paver de joyaux, d’acquérir des terres historiques

et de s’étouper de billets de banque, faisaient la roue devant le

prolétariat toujours jugulé, criaient, avec leur bonisseur, aux quatre

coins du pays:—Ayez confiance, citoyens, vous avez vu? Nous nous sommes

ivrognés à d’augustes tables, nous avons été tolérés dans les parlottes

de l’État; même nos femmes ont dîné avec le Tsar. C’est ce qu’on

appelle le socialisme réformiste, la conquête des pouvoirs publics et

la Révolution en marche...

Oui, le forfait irrémissible de cet homme—qui s’était offert en 1885

à la liste réactionnaire de sa circonscription—l’inexpiable crime de

ce politicien, accouru du lointain de sa sous-préfecture pour faire

un sort à sa sonorité et à sa truculence, dans un parti quel qu’il

fût, était d’avoir naufragé à jamais l’ultime chance de salut des

multitudes spoliées, l’inamnistiable scélératesse de ce collectiviste

devenu sous-ministre était d’avoir flibusté le Pauvre de sa dernière

espérance et de l’avoir jeté à l’eau, par un croc-en-jambes sournois,

devant la Bourgeoisie exultante, alors qu’à grands coups de pavés et

avec des sourires mielleux, il renfonçait pour toujours dans le gouffre

de mort et de ténèbre la Face douloureuse, tordue par les spasmes de la

faim, la Face sainte et tragique, qui employait son dernier souffle à

réclamer encore la Justice et la Pitié!

Mais ce négociant en truismes et malfaçons oratoires ne connaissait

pas le remords, rien ne pouvait décrocher la satisfaction béate qu’il

arborait sur son visage. La destinée du compère, ministre, baron et

multi-millionnaire, l’avait émotionné au point de lui faire perdre

toute retenue dans l’impudeur et il totalisait les différentes sortes

d’apostasies, de mensonges, de compromissions et de traîtrises à la

Cause qui ont pu, jusqu’ici, être cataloguées. A l’instar de Dieu

qui, d’après son témoignage, était une _Somme_, car il avait jadis

publié un livre chez Alcan: 800 pages intitulées: _De l’irréalité

du monde matériel_, dans quoi il avait entassé toutes les balayures

philosophiques de la rue d’Ulm, à l’instar de l’entité chère à M.

de Mun et à Paul Bourget, Truculor était la _Somme_ des impostures

possibles pour parler son jargon. Il y a dix ans, à Carmaux, il

chantait la _Carmagnole_ sur la nappe des banquets, et la classe

dirigeante, dès qu’elle le jugea utile, le fit retourner d’un coup de

botte au cantique de sa jeunesse à l’«Esprit saint descendez en nous»

et au _benedicite_ de la table conjugale. Un homme d’État, dont la

stratégie politique digne de l’auteur du _Prince_ suscitait la joie des

intelligences amoureuses de belles manœuvres et que sa connaissance

parfaite de la saleté humaine non moins que son mépris superbe de

l’humanité vile faisaient l’égal des plus grands dans l’antique et

le moderne, un premier ministre dont le savoir-faire réduisait par

comparaison ses confrères du passé: les Dubois, les Barras, les

Talleyrand à la condition d’obscurs manœuvres, avait pu réaliser,

grâce à Truculor et à ses acolytes, un coup de génie surprenant,

qui assurait pour toujours le triomphe de la Bourgeoisie un instant

en péril. Lorsque la Révolution, à la suite d’une affaire célèbre,

paraissait avoir reconquis enfin quelque lucidité et quelque énergie,

lorsqu’elle vint déferler de ses premières lames contre les balises

du Capital, en menaçant cette fois de le submerger, ce tacticien eut

une inspiration merveilleuse. Il se rappela à temps le procédé employé

jadis, au XVIII^e siècle, dans les colonies anglaises pour étouffer les

insurrections de nègres.

Quand les noirs révoltés, ayant coupé quelques têtes et s’étant

conditionné des pennons rouges avec les intestins fumants de deux ou

trois colons, dévalaient en horde rugissante parmi les fracas des

tam-tams et derrière leurs tabous ou leurs sorciers, on sait que les

soldats des trois royaumes n’avaient cure de verser dans les inutiles

fusillades. Ils se retiraient simplement à l’arrière de la ville, après

avoir roulé au milieu de la rue principale quelques barils de tafia.

Alors, ils attendaient, placides, en chantant le _God save the king_ ou

en jouant au bezigue. Au bout de deux heures, ils revenaient, la pipe

aux dents, car il n’y avait plus d’insurrection.

Tous les nègres, ivres-morts pour avoir défoncé les barils de _raki_,

se vautraient à l’entrée des paillottes, exactement à point pour

être jetés à la mer. Ce fut la tactique du Secrétaire d’État chargé

de sauver les exacteurs. Il avait fait rouler en travers de la route

quelques menues voluptés bourgeoises, des provendes bien immondes, des

honneurs qui contaminent, des sacs de piastres, des décorations, du

vin de Samos, des prostituées, des pelisses de fourrures, des coupons

de loges d’Opéra, des abonnements au Chabanais, un portefeuille de

ministre, sans oublier des caisses de savon à l’opoponax, du linge de

corps, des corsets de la _Samaritaine_, de l’astrakan de conducteur

d’omnibus, des bijoux de la rue Rambuteau et quelques marlous des

grands bars pour les femmes et, au bout de quelques minutes, tout

l’État-major socialiste était ivre-mort, poussait des cris de

chimpanzés hystériques, s’étouffait de mangeries, se battait pour se

filouter réciproquement les nourritures au fond de la gorge, bâfrait à

même la fange, forniquait dans le ruisseau, éructait à faire trembler

les vitres voisines, s’enfonçait les doigts dans la bouche, afin de se

libérer l’estomac et de manger encore, toujours, dans le geste itératif

et le vomissement éperdu de Vitellius[2].

Alors, il les avait incorporés à sa domesticité et leur avait fait

vider ses crachoirs.

Juste en face de Truculor, s’embusquait un profil inquiétant, une

tête de marchand d’esclaves, d’écumeur de naufrages ou de pirate

barbaresque. C’était Jacques Paraclet, le pamphlétaire catholique,

héritier du _gueuloir_ de Veuillot qui, moyennant cent sous ou un

dîner, tenait, dans les journaux ou les cénacles, l’emploi de la Colère

céleste et pulvérisait l’assistance, au dessert, en précipitant sur

elle le courroux des trois Personnes de la Trinité qui, pourtant, n’en

font qu’une et tiennent dans la même à la suite d’on ne sait quelle

pénétration sodomique; Jacques Paraclet, qui, avant le vestiaire,

incendiait ponctuellement les lieux maudits où il venait néanmoins

de fréquenter, en laissant choir sur les convives la pluie d’étoiles

en fromage mou d’une Apocalypse redevable à l’alcool de son meilleur

ordonnancement. Ce chrétien maniait, à l’ordinaire, une prose _à

faire tourner les mayonnaises_, mais dont il tirait parfois un effet

surprenant. Coprologue et stercoraire, il était à proprement parler,

le Ruggieri de l’excrément, le Liberty de la fécalité et, sous le

prétexte de glorifier son Dieu, il n’avait point son pareil pour bâtir

des Alhambras en guano et des Parthénons en poudrette. Ce fut lui

qui, jadis, on s’en souvient, qualifia Zola de _Triton de la fosse

d’aisances naturaliste_ sans prendre la peine de considérer qu’il

pouvait être à son tour le Parsifal d’un Niebelung étronnifère qui,

brandissant un fanion ponctué de naïves virgules, se serait lancé à

l’escalade d’un Mont Salvat au sulfhydrate d’ammoniaque.

Ancien communard, d’après son propre aveu, enragé de n’avoir pu

prélever dans l’insurrection du 18 Mars, ni dans les années qui

suivirent, une notoriété quelconque, tenu à l’écart par les premiers

rôles et confiné au rang de vague doublure, il avait été, un jour,

offrir sa marchandise dans la boutique adverse, changeant soudain de

paroxysme et transmuant en catholicisme d’inquisition sa frénésie

révolutionnaire. Il s’était présenté chez l’auteur des _Diaboliques_

pour demander aide et réconfort. Barbey d’Aurévilly, ce nomenclateur

enamouré des plus ridicules attitudes, que les vieilles cagotes et les

sang-bleu de Valognes prennent encore pour le dernier aristocrate du

Logos, pour le Connétable des Lettres, l’avait gratifié du meilleur

accueil en s’engageant à le présenter au comte de Chambord à la

première occasion et dès qu’il aurait du linge. Tout en se rengorgeant

sous ses jabots achetés aux ventes du Mont-de-piété et ses dentelles

d’Antony sexagénaire, qui avait acquis l’impérissable amour du

pourpoint et du panache, pour avoir sans doute dans sa jeunesse,

entendu chanter Saint-Bris au fond de sa province ataxique, il

interrompit net la réfection de ses cravates qu’il reprisait lui-même

et il lui conseilla—par goût du paradoxe hugonien et de l’anachronisme

romantique—de revêtir le harnais de combat et de se confectionner

l’âme chrétienne d’un Joseph de Maistre, qui aurait, cette fois,

réquisitionné le meilleur de sa polémique et de sa langue dans les

conflagrations du Marché de la volaille et du Pavillon de la marée.

Le soir même de ce jour d’il y a vingt ans, Jacques Paraclet, muni

d’une apostille du Maître, s’était, à défaut d’autre débouché, mobilisé

chez Rodolphe Salis, le propriétaire du _Chat-Noir_ qui régnait alors

comme conservateur sur ce musée Dupuytren de l’Histrionat.

Après la deuxième absinthe, le libelliste boulimique, désireux

d’affirmer son savoir-faire, s’étant mis soudain à pousser des

glapissements de chacal à qui on extirpe un ongle incarné, le

gentilhomme cabaretier l’avait engagé sur l’heure pour rehausser de

quelque inattendu sa troupe de bateleurs édentés. Il avait été chargé

d’abord d’enlever les pardessus, de distribuer les petits bancs aux

dames et de jeter du sable jaune sur les crachats, dans les couloirs,

puis permission lui fut octroyée, par la suite, de collaborer au

boniment et d’invectiver le public afin de le porter au point culminant

de l’enthousiasme. Comme son bagoût avait permis de hausser de quinze

centimes le prix des bocks, Salis donna des ordres pour que deux

colonnes du journal de l’endroit, dirigé par Emile Goudeau, fussent

mises à sa disposition, avec toute licence d’étriper les pontifes.

C’est ainsi que s’amorça son destin. Rue de Laval, Jacques Paraclet

était déjà le Marseille, le Bamboula d’une boutique de tombeurs

littéraires et, caleçonné d’une peau de tigre eczémateuse, chaussé des

bottes à gland doré du bestiaire suburbain, poitrinant sous le dolman

et les brandebourgs cramoisis d’un Bidel cagneux, il offrait le gant

aux adversaires, pratiquait avec brio la «ceinture devant» et le «tour

de tête», alors que pleuvaient les décimes dans la sébille de fer étamé

et qu’il criait:—Encore dix-neuf sous et j’vas vous crever Renan.

Depuis, il avait persévéré, ne s’attaquant jamais du reste qu’à

la Civilisation, se battant en Tétanique contre la Science et la

Pensée, braquant sans relâche, en homme-canon, contre Hugo, Michelet,

Zola, contre tous ceux dont s’honore la culture moderne, un obusier

forain bourré de phrases au picrate irascible, une vieille caronade

de corsaire chargée d’explosives épithètes à triple percussion,

pendant que faisait rage, alentour, il faut le dire, une formidable

mousqueterie de tropes empoisonnés, de démentielles métaphores.

_Je suis un gigantesque et divin Sodomiste, car, seul j’ai couché avec

le Verbe et, seul, je l’ai fécondé_, semblaient, dans leur superbe,

hurler tous ses livres. Ce serpent python s’était donc dressé devant

la société libre-penseuse pour l’avaler d’un seul coup, ainsi qu’il le

prétendait, mais comme celui du Jardin des Plantes, il n’avait avalé

qu’une couverture et encore était-ce celle des livres de Veuillot, ce

dont il avait failli mourir empoisonné et ne guérirait jamais. Rongé

vivant par un lupus d’orgueil, hypertrophié par un éléphantiasis de

vanité, il exerçait dans la périphérie parisienne le métier de prophète

et prélevait sa nourriture sur les sacerdotes, les soutaniers et les

confrères que terrorisait sa copie. Il avait pris aux livres qualifiés

saints, aux livres des Vaticinateurs ou des grands hystériques juifs,

tout l’anachronisme, toute la mécanique de sa prose laborieusement

composée, toute l’architectonie de son style qui, pour moderniser les

aboyeurs d’Israël, avait spolié à peu près tous les siècles: Juvénal,

le vieil Agrippa, Chateaubriand, Baudelaire et même, tout arrive, son

conseil d’antan: Barbey d’Aurévilly, mais dans lequel il éclusait seul

un inéluctable gulf-stream de scatologies. Ce courant intérieur avait

ses grandes marées, son flux et son reflux et roulait implacablement

sous des aurores boréales et des arcs-en-ciel fécaloïdes que l’auteur

pourléchait avec amour. Cependant, par une virtuosité qui lui était

personnelle, il arrivait souvent à rebondir de la tinette à l’étoile.

On le croyait parfois enlizé dans la fiente: il était dans la voie

lactée. C’était sa façon à lui de manier l’antithèse et d’infliger la

sensation du prodigieux au lecteur, pareillement démuni d’analyse et

d’entendement, qui se précipite tête baissée dans tous les traquenards

du livre à trois francs cinquante. Un effroyable gongorisme était

d’ailleurs l’art préféré de ce dernier adepte du romantisme transformé

par lui en orchestre de monstres, en tératologie malmenée par le

tétanos.

Et cet homme n’était pas moins fier de sa _beauté_ que de sa prose.

Dans sa dernière œuvre: Je _m’obsècre_, la vénusté de son profil était

dévolue à l’admiration des multitudes sous la protection de ce titre:

«_Promesse d’un beau visage_—mon portrait à 18 ans, peint par moi-même

à l’huile de requin.» La prunelle de l’innocent lecteur pouvait s’y

délecter d’un facies impubescent de garçon marchand de vin, d’une tête

de calicot congestionné qui vient de rater «une guelte», de bonneton ou

de bobinard qui voit un client faire «un rendu».

Carapacé, tel le _Tancrède des Stercoraires_, d’une armure de bran

durci à l’usage de la balle, il était néanmoins d’une intaille

singulière, et cet échantillon d’un autre âge réclamant pour lui-même

l’honneur de tenir le couteau à dépecer l’humanité dans les grands

abattoirs catholiques, ce spécimen inattendu, ne se pouvait cataloguer

dans la platitude accoutumée, dépassait la pelade contemporaine de

toute la hauteur d’une lèpre effroyable et surprenante. Comme Truculor,

il avait en poche la solution de la question sociale et cette solution

était très simple, elle consistait:

1^o A traîner le cadavre de Renan jusqu’au plus prochain dépotoir;

2^o A ériger au sommet du Panthéon une croix d’or _du poids_ (?) de

plusieurs millions;

3^o A astreindre tous les Français à communier au moins une fois par

semaine, sous peine de mort!

Oui, ce n’était pas plus difficile que cela, et on se demandait

vainement, à la suite de cette écriture, comment l’époque, qui n’avait

pu offrir à Jacques Paraclet l’Escurial d’un nouveau Philippe II,

ne lui avait pas ouvert, sur l’heure, la cage de fer des aliénés de

Bicêtre.

Il est juste de dire, cependant, qu’on avait de lui, dans son livre,

_l’Imprécateur_, un chapitre sur la bondieuserie, la coprolâtrie de

Saint-Sulpice, qui était une manière de chef-d’œuvre définitif, avec

deux ou trois rugissements adventices assez bien expectorés.

C’était Boutorgne qui avait conseillé à la Truphot d’inviter Jacques

Paraclet, d’elle ignoré, dans l’espoir d’incidents peu ordinaires.

Jusque-là, cependant, il avait été déçu, Truculor, ravalant le meilleur

des Baedekers, s’était lancé en une description pointilleuse de son

pays natal, des gorges du Tarn, et le squale catholique s’était

contenté de déglutir ferme et de considérer en silence la beauté

svelte, les yeux d’écaille blonde, la lourde et érugineuse chevelure

de Madame Honved dont les pesantes torsades la casquaient de rouille

sanglante et chaude. Il ne s’était même pas enquis, au préalable, par

une de ces interpellations foudroyantes dont il était coutumier, si

cette dernière avait fait congrûment ses Pâques, car Jacques Paraclet,

au café, dans les bureaux d’omnibus, les rédactions et les mangeries

bourgeoises faisait la place pour Dieu le père, informait les gens

de Ses volontés les plus récentes et répercutait Iaveh avec une bien

autre infaillibilité que le déguisé du Vatican. Malgré que ce soir-là,

il se tînt coi et parût avoir été passé au chloral, il agaçait Honved

qui, sans la présence de sa femme et dès le second service n’aurait

point su résister, sans doute, au plaisir de lancer, contre le

fulminate désormais mouillé de cette torpille de sacristie, quelque

perforant brocard destiné à la faire exploser, si toutefois elle en

était encore capable. Le pugilat verbal avec Jacques Paraclet, étant

donné tout ce qu’il comportait d’obscénités littéraires, lui répugnait

devant sa compagne. Cela eût été drôle, tout de même, d’inciter le

catholique à un combat singulier, de l’attirer en rase campagne, après

qu’il eût d’avance bourré sa faconde de ses invectives habituelles

dont la moindre aurait été capable de donner des hauts-le-cœur à une

pompe nocturne. Oui, c’eût été amusant de le suivre sur son terrain,

pour, tout à coup, faire pleuvoir sur lui le feu grégeois d’une série

d’anathèmes trempés dans les laves du meilleur Juvénal.

Par trois fois, Honved remisa le cartel, rengaina la brette terrible

de ses mots qu’il dissimulait, à l’ordinaire, sous les rubans, les

velours et les fleurs d’une excessive politesse venant encore ajouter à

l’acuité de l’ironie. Honved, auteur dramatique jusque-là très discuté,

était arrivé enfin à la grande notoriété avec ses trois derniers actes

de l’Odéon: _L’âme païenne_. La grâce antique oblitérée par dix-huit

siècles de catholicisme, enterrée sous les mucus et les excrétions de

tous les exégètes, avait enfin été exhumée victorieusement, comme un

bronze intact quoique deux fois millénaire, dont la jeune lumière à

nouveau vient caresser amoureusement le svelte contour et la chaude

patine.

Les initiés et les érudits avaient crié au miracle devant ce sens

aigu du génie latin, et son art, sa technique, son dialogue, toute

la grâce sereine et fauve, le culte ardent de la vie, immortelle et

redoutable, acceptée avec ferveur en toutes ses joies, ses faiblesses

et ses hontes, uniquement parce qu’elle est la minute fugitive qui

permet de prendre conscience de l’univers imparfait et vain comme

l’homme, disait-il; les amants effeuillant des tubéreuses sous les

térébinthes et les portiques de marbre noir, avec du sang aux doigts,

du sang d’esclave rebelle ou de tyran abattu, les chants d’agonie des

patriciens venant de se _procurer la mort ainsi qu’une débauche_,

selon le mot de Flaubert, et s’interrompant de mourir pour donner un

conseil aux couples enlacés, réciter un vers d’Horace ou fixer un point

de philosophie _Rerum pulcherrima Roma_; tout cela revivait comme aux

jours de Tibulle et de Properce, et semblait avoir été signé par un

de ceux qui, les premiers, scandèrent le Verbe et le Génie humain en

une forme définitive. L’_âme païenne_, est-il besoin de le notifier?

avait eu exactement dix-sept représentations, et la plus belle recette

qu’elle atteignît jamais s’éleva à 833 francs: le directeur de l’Odéon,

secondé par d’inénarrables grimaciers, ayant fait tout le possible

pour que le public parisien ne prît goût à un art qui se permettait

d’entrer en si parfaite hétérodoxie avec celui du _Quo Vadis_ ou

de _l’Aphrodite_ de M. Pierre Louys. Et ce fonctionnaire doit être

remercié, car placé à la tête d’un département de l’esthétique moderne,

il doit avant tout veiller à la conservation des choses existantes,

éviter les révolutions intellectuelles, les brusques changements

d’optique et toutes autres perturbations aux gens bénévoles qui, ayant

le loisir d’acquérir, sous les galeries, moyennant trente-cinq sous,

Plaute, Molière, Racine ou Lucien versent à son comptoir des sommes

beaucoup plus importantes et viennent ouïr MM. Cornaglia ou Albert

Lambert, ancêtre, qui vagissent tous les soirs ce qu’il y a de mieux

dans l’œuvre d’Émile Augier, Paul Bourget, Alexandre Bisson ou André

Theuriet.

Médéric Boutorgne, placé à côté de Madame Honved, venait d’épuiser le

lot de ses comparaisons favorables et de ses épithètes avantageuses.

Présentement, il n’avait plus à sa disposition un seul vocable

littéraire pour exprimer l’extraordinaire couleur des prunelles de

sa voisine. Après l’avoir successivement confrontée à Bethsabée, à

Cléopâtre, à la reine de Saba, elle-même, après s’être porté garant

qu’elle ravalait, par simple comparaison, les fées Mélusine, Viviane ou

Urgande, après avoir affirmé qu’elle détenait des yeux comme il devait

en brasiller jadis, dans les coins d’ombre de l’Alhambra, palais des

rois Maures, il restait coi, effroyablement muet, et, de la prunelle,

faisait le tour de la table comme pour implorer quelque improbable et

mystérieux secours. Déjà, en deux ou trois circonstances antérieures,

cette chose lui était arrivée. Quand quelqu’un, un fait inattendu,

ou plus simplement la vue d’un objet banal, totalement incapable de

dispenser l’émoi au restant de ses semblables, l’impressionnaient,

un trou noir se faisait dans son esprit, des mouches diaprées et des

lucioles bizarres dansaient devant ses yeux et il était investi d’une

subite et irréductible aphasie. A cela même, il devait d’avoir raté

le secrétariat d’un mandarin désireux de se lancer dans la politique

et qui avait besoin d’un scribe amoureux de la faute de syntaxe, pour

pouvoir se faire comprendre de ses électeurs et de ses collègues du

Parlement. Boutorgne, convoqué par lui, un matin à dix heures, était

resté invraisemblablement aphone et, malgré les encouragements et la

bienveillance du Maître, n’avait réussi qu’à s’extirper des plaintes

et des gémissements qui l’avaient fait passer pour un aliéné en

circulation indue. Et voilà, maintenant, que cela recommençait, juste

à la minute où il avait besoin de tout son talent pour affrioler

Madame Honved et l’induire dans la nécessité d’entreprendre, sans

retard, l’adultère avec lui. Effaré, il violenta sa volonté, se râcla

désespérément le palais avec sa langue et n’accoucha d’aucun son qui

pût, à la rigueur, passer pour une parole et, encore moins, pour une

pétarade de mots brillants. Alors, avec le rictus d’un homme qui se

noie, il recommença à promener autour de lui un regard affolé. Hélas!

les autres ne se souciaient guère de le repêcher, ne s’apercevaient

même pas de sa détresse, et nul ne s’occupait de lui pour l’interpeller

directement, rompre ainsi le charme maléfique, ce qui lui aurait permis

sans doute de reprendre souffle ou d’abandonner décemment le dialogue

avec Madame Honved. Effroi. Il n’entendait, dans son entour, qu’un

bruit confus de conversations dont il n’arrivait même pas à saisir le

sens: chaque convive parlant à son voisin, mais aucun d’eux ne pérorant

encore dans le silence de tous, en potentat indiscuté de la parole, du

savoir ou de l’esprit.

—Monsieur, je vous en prie, lui dit la femme de l’auteur dramatique,

amusée de son désarroi et trop parisienne pour le laisser barboter en

paix dans les marécages de sa maladive sottise; il vous reste encore

les évocations stellaires, les étoiles et les météores, les soleils et

les comètes. Ne me jugez-vous pas digne de ces dernières? Il y en a

justement une au zénith en ce moment.

Cette pointe éberlua encore un peu plus le malheureux Boutorgne, qui

disparut cette fois dans l’hébétude comme si un boulet de 80 l’eût tiré

par les pieds. Pour toute réponse, il ouvrit et ferma convulsivement

les yeux, se démena frénétiquement sur son siège, avec la grâce d’un

jeune pingouin qui se serait laissé choir sur quelque hypocrite harpon.

Madame Honved, renversée au dossier de sa chaise, riait maintenant d’un

rire cristallin et cruel dont les fusées railleuses perforaient le

lamentable gendelettre qui, les paupières closes et la bouche pincée,

s’enfonçait les ongles dans les cuisses pour se punir, sans doute,

d’être à ce point idiot. Certes, il aurait dû prévoir la chose: cette

femme l’impressionnait trop pour qu’il pût jamais la conquérir. Et,

un cataplasme de ténèbres sur les orbites, il vivait dans la terreur

de revoir au moindre dessillement des paupières les deux redoutables

prunelles sablées d’or, et couleur de feuille morte qui le médusaient,

le restituaient à sa véritable nature et le faisaient redevenir crétin,

indiciblement. Enfin, il se ressaisit d’une parcelle d’entendement: ce

fut pour se précipiter à la recherche d’un quelconque des deux ou trois

mots de dîner dont il avait spolié certains auteurs et qui pouvaient se

placer toujours, en n’importe quelle occasion. Mais dans le désarroi de

son esprit, au moment précis où il allait faire crépiter l’étincelle,

il crut l’avoir placée déjà, et il se retint, exsudant de terreur, pour

ne pas récidiver et faire apparaître, dans son entier, l’indigence de

son esprit inscrit à l’Assistance publique du plagiat.

Un moment, il perçut sous la table un concert de pieds froissés.

Évidemment, cette ironique M^{me} Honved, qui lui avait tendu la

chausse-trappe d’un sourire pour mieux le faire marcher, qui douchait

ses emballements et ses meilleurs effets des cascades réfrigérantes

de son rire, prévenait son mari d’une accolade de cheville, afin qu’il

ne perdît rien de sa déconfiture. Déjà, Honved se penchait par dessus

l’épaule de sa femme, considérait un moment le grotesque du personnage

dont la poitrine de poulet bombait plus fort, d’angoisse rentrée,

dont le cou s’enfonçait davantage dans les épaules, et il eût un

susurrement, que Médéric Boutorgne perçut néanmoins:

—Dépêche-toi de le regarder une fois encore; tout à l’heure, il ne sera

plus visible: son thorax est en train d’avaler sa tête...

Le _Prosifère_ sentit des flammes terribles brasiller sur sa face

jusque-là verte. Il chercha vainement une riposte, ne la trouva point,

s’entêta, s’acharna, et n’aboutit qu’à prolonger presque sur le dehors

quatre ou cinq lamentations profondes et intérieures. Alors il serra

frénétiquement les lèvres pour réfréner la tentation qu’il avait de

vagir quoi que ce soit d’informe. Voyons, personne ne lui adresserait

donc la parole? Et, tout à coup son cœur se fondit de reconnaissance;

il délira de gratitude éperdue; il eut même envie d’embrasser Siemans,

quand celui-ci, qui n’avait pas encore proféré un mot, lui dit de sa

voix lente et épaisse:

—Vous savez, c’est beaucoup plus dur que mon beau-frère ne me l’avait

fait entrevoir: le sol dièze est très difficile à attraper; il faut

boucher le dernier trou aux trois quarts comme ça... avec le petit

doigt...

—Vrai? ah! pas possible, répondit Médéric Boutorgne du timbre altéré

d’un monsieur qui se voit tout à coup nanti d’une confidence et d’une

révélation dont l’extraordinaire intérêt est capable de le culbuter

dans l’embolie. Et, libéré enfin de sa mutité par l’inconsciente

intervention du Belge, il se passionna, devint avide de renseignements,

s’intéressa au jeu de l’ocarina, tout heureux de filer par la tangente

dans une conversation exempte, cette fois, de périls, dans une

conversation où les yeux de Madame Honved ne lui verseraient plus,

comme tout à l’heure, le maléfique inébriant.

Mais Madame Truphot avait vu la scène et avait assisté à l’effondrement

du malheureux. Elle haussa les épaules, eut une lippe de pitié. Un

homme qui, en une heure, n’était pas capable de se faire agréer d’une

femme n’était qu’un imbécile ou un castrat pour elle. Elle décida que,

désormais, Boutorgne serait réservé pour ses bonnes, puisqu’il n’était

bon qu’à cela.

Et elle se frotta avec plus d’insistance à son voisin de gauche, à

Sarigue, un grand garçon sec et blond, au nonchaloir affecté, qui

s’efforçait de maintenir son masque au point voulu de mélancolie et de

byronisme, comme il sied à un mortel sur qui pesa le _Fatum_, selon une

expression de lui favorisée.

Ah! celui-là fleurait bon l’amour au moins; il exhalait une senteur

ravageante de passion tragique même, car il odorait le cadavre,

ayant tué sa maîtresse en un drame fameux, qui jadis, occupa toute

l’Europe. Un matin du printemps de 1890, on l’avait trouvé dans

la chambre à coucher d’une villa du littoral algérien, la joue

éraflée d’une égratignure, faisant de son mieux pour répandre des

hémorrhagies apitoyantes et copieuses, et simulant des râles d’agonie

près du cadavre de la femme d’un protestant notable de l’endroit,

réputée jusque-là pour son rigorisme et son horreur des illégitimes

fornications. L’épouse du momier, d’une beauté péremptoire quoique déjà

aoûtée, avantagée par surcroît d’une fortune impressionnante, avait

le front fracassé d’une balle et, préalablement à la minute où elle

fut décervelée par Andoche Sarigue, elle avait répudié ses derniers

linges: ce qui est un sacrifice conséquent, comme on sait, pour les

personnes conseillées par Calvin. De ce dernier fait, l’assassin argua

la passion, la frénésie sentimentale et charnelle qui peuvent, à la

rigueur, précipiter dans ce que le bourgeois appelle l’_inconduite_,

les mères de famille jusque là placides et que la quarantaine semble

avoir mises hors l’amour. L’accusation rétorqua, en objectant les viles

manœuvres, la suggestion, l’hypnotisme, et même le viol. Sarigue, avec

des mots choisis, en une véritable page de littérature, s’était efforcé

de faire au Jury la psychologie du drame. Il avait expliqué que les

voluptés cardiaques ou génésiques n’étaient pas suffisantes pour le

couple sublime qu’ils formaient tous deux; qu’ils avaient décidé d’y

surajouter celle de la mort, que la conjonction dans le néant avait

été résolue d’une commune entente, mais qu’après avoir tué froidement

la malheureuse, la Fatalité avait voulu qu’il se manquât, à la minute

suprême.

Ah! il ne s’était pas fait grand mal; il ne s’était pas dangereusement

blessé, lui. Non, le revolver s’était senti sans entrain pour

saccager une peau d’amant aussi reluisante, et, c’est à peine, si

au lieu de cervelle—en admettant qu’il en possédât une—il s’était

fait sauter quelques poils de la moustache. Il avait fait cinq ans

de bagne sur les huit qui lui furent octroyés et, maintenant, il

cuvait son désespoir et promenait son âme inconsolablement endeuillée

dans tous les bouges, les bouis bouis et les bals de Montmartre. Il

couchait chez toutes les filles qui voulaient bien marcher à l’œil et

racontait infatigablement ses aventures avec des gestes affaissés ou

des tirades à la Mélingue, devant des piles de soucoupes, dans tous

les gynécées publics de la butte,—ce goitre de sottise appendu à la

gorge de Paris. Très couru d’ailleurs, il était l’amant inquiétant

et trouble, le survivant tragique d’une épopée de traversin, et il

procurait le frisson romantique dans le XVIII^e arrondissement et les

alcoves mieux famées où l’épiderme sans imprévu des agents de change

est devenu insupportable. Un grand journal du matin s’était même

attaché sa collaboration et, plusieurs fois par semaine, ce cabot de

l’assassinat passionnel, plus vil et plus lâche, certes, que le dernier

des chourineurs, car il avait histrionné dans le suicide et dupé sa

maîtresse avec les contorsions d’un Hernani de sous-préfecture, ce

grimacier algérien notifiait la Beauté et l’Amour à deux cent mille

individus. Il discourait aussi sur _l’honneur_, depuis qu’il avait

échappé à sa chiourme et s’était récemment offert comme témoin pour

assister, dans un duel, un ami journaleux. En sa petite garçonnière

de la rue des Martyrs, se réunissaient de doctes conciles. Des

_tartiniers_ notables, ses protecteurs, accréditaient le logis où l’on

fabriquait de menus actes pour les théâtres à côté. Son crime n’était

plus retenu que comme un chapitre littéraire, un chapitre vécu, écrit

avec du sang, qui lui assurait pour le restant de ses jours une place

enviable, en librairie. Et l’impudeur de cette époque qui s’en va

pourléchant avec passion les drôles les plus nidoreux, la terrifiante

inconscience de cette Société qui a déjà fait périr de famine ou de

désespoir tant de gens de cœur, pour décerner toute la considération,

tout le lustre ou tout l’amour dont elle dispose, aux plus atroces

bandits, est à ce point confondante, qu’une pièce vengeresse dont il

était le premier rôle immonde et flagellé n’avait pas réussi à le faire

vomir, dans une nausée, comme un tronçon de ténia empoisonné, par le

Paris des Lettres.

—Voyons, Sarigue, prenez-vous mon bras pour une... enseigne... de

vaisseau... glapissait, en lui passant la salière, un petit homme, à

figure chafouine et olivâtre de Maltais dont la chevelure en boucles

de karakul frisottait au-dessus de deux yeux d’un noir indécis et

louche. C’était le sieur de Fourcamadan, comte indiscutable à son

dire et irréfragablement apparenté, nous devons le croire, aux plus

augustes familles et même à un duc de l’Académie, qui trouvait le moyen

de notifier à la société son lustre indéniable d’ancien lieutenant de

vaisseau. Chaque mortel, en effet, après deux minutes de conversation

avec ce fils des croisés, ne pouvait plus ignorer que, sorti du

_Borda_, il avait été promu, au bout de quelques années, à la dignité

d’aide de camp de l’amiral Aube, mais qu’il lui avait fallu briser

sa carrière et quitter la marine à la suite d’un duel retentissant

avec le prince Murat. Sans un décime d’avoir personnel, d’ailleurs,

après une vie affreuse de bohème, après avoir été courtier au service

d’un marchand de papiers peints, après avoir vendu dans Paris aux

mercières désassorties des boîtes de carton pour leurs rubans ou

leurs collections de boutons de culotte, il avait fini par épouser,

à Béziers, la dernière descendante d’une lignée de négociants en

graines oléagineuses, qu’avait esbrouffée le titre de comte dont il se

réclamait.

—J’ai épousé ma cousine, disait-il à tous venants. Ma cousine qui est

par les Montlignon et les Boisrobert.... une brave fille et qui ne

crache pas dessus.... achevait-il, avec un sourire égrillard et une

claque sur l’épaule de l’interlocuteur, car M. de Fourcamadan, désireux

de rénover les meilleures traditions aristocratiques, estimait congru

d’initier le prochain au tempérament de sa conjointe.

Avantagé d’une belle-mère grippe-sou, d’une avarice sans seconde, qui

ne le lâchait pas d’une semelle, l’accompagnait de par la ville, par

crainte de dépenses outrancières, et obscurcissait son blason par le

côte à côte d’affligeants corsages et de cottes reprisées à peine

dignes d’une marchande de lacets ambulante, ce gentilhomme vivait dans

la plus complète servitude domestique, sans un liard d’argent de poche,

ne trouvant chez lui que la matérielle chichement dispensée. Réduit aux

expédients, il s’astreignait à rapter les monnaies des amis par toutes

sortes de basses manœuvres, acculé qu’il était à la nécessité de râfler

les pièces ayant cours traînant sur les meubles, pour pouvoir, de-ci,

de-là, satisfaire ses fringales de juponnier et combler les acteuses

des quartiers excentriques de bonbons sébacés ou de bouquets fossiles.

La nature n’ayant point permis qu’il fût Saint-Simon, Vauvenargues ou

la Rochefoucauld, il écrivait, lui aussi, pour le théâtre, élaborait de

préférence des vaudevilles à thèse, et les personnages en caleçon qu’il

faisait circuler sur le _plateau_, au lieu de perdre leur temps à se

reculotter ou à rajuster leur suspensoir après l’adultère, préféraient

s’employer à dire leur fait à la société et à vaticiner des avenirs

meilleurs et prochains sous le nez ébaubi des commissaires de police

dont l’arrivée, selon les règles de l’art, clòturait immanquablement

la dernière scène. Ce patricien avait l’opérette révolutionnaire et

les malformations plastiques des marcheuses au rabais dont son génie

réglait les ébats sur les planches, toute la _fessarade_ de ses petites

pièces montmartroises étaient à intention de chambardement. L’ordre de

choses actuel, selon lui, devait être combattu à l’aide des quiproquos,

de la conjuration dans les placards, des justiciers en pan de chemise,

et de la Croupe installée à poste fixe devant le trou du souffleur.

Avec ce marchand de coq-à-l’âne, ce n’était plus le cheval de bois qui

devait permettre aux combattants de s’emparer de la cité d’exaction,

mais bien le petit meuble en forme de violon pattu.

Dans quelque lieu qu’il fréquentât, M. de Fourcamadan se préposait

au calembour et, dès lors, les assistants pouvaient perdre l’espoir

d’arriver à jamais placer un mot. C’était une logodiarrhée

intarissable, une menstrue d’anas et de calembredaines, un effroyable

boniment de camelot marseillais. Aussitôt que cet aristocrate, qui

détenait, du reste, un appétit de chemineau, avait en partie apaisé

sa boulimie, il se saisissait de la parole et réduisait l’assistance

à merci en lui propulsant au visage les plus fines essences de son

esprit, tout comme cet étrange coléoptère, dit coléoptère _pétard_

ou _bombardier_, qui sort victorieux de toute mêlée, rien qu’en

déflagrant, devant l’olfactif de ses voisins, le contenu des vésicules

gazeuses de son arrière-train.

Il joignait, d’ailleurs, la manie du parler solennel et le besoin de

commenter sa généalogie à la passion du calembour—cet esprit des gens

qui n’en ont pas. Et il n’attendait point que la conversation lui

permît de placer ses traits avec à-propos. Il intervenait au hasard

sans se soucier jamais de l’opportunité. Pour le moment, dans le

registre aigu de sa voix acidulée, et d’un ton condescendant pour la

vile roture qui s’ébrouait à ses côtés, il informait toute la tablée

d’un incident de sa prime jeunesse.

—Oui, Messieurs, la scène se passait au château, devant la comtesse,

ma mère, et mon oncle, le marquis, président à la Cour. On finissait

de dîner dans la salle à manger de l’aile centrale. Soudain, le vieux

Baptiste—le plus ancien des valets de chambre qui était né chez nous,

du reste—entra, la figure bouleversée, ruisselante de larmes et si ému

qu’il s’appuyait aux meubles pour pouvoir marcher. Avec des précautions

infinies et les mains tremblantes comme s’il touchait une précieuse

relique, il portait un plateau d’argent blasonné aux armes des

Montmorency, nos parents, dont ces derniers avaient fait cadeau au feu

comte mon père, et, sur ce plateau, une épée était posée en travers,

toute petite, à fourreau de maroquin rouge et à poignée de nacre.

—L’épée de Son Excellence l’Amiral, prince de Fourcamadan, dit Baptiste

d’une voix qui, d’émotion, succomba dans la finale.

Nous ne comprenions rien à la scène.

—Quelle épée? quel amiral? questionnâmes-nous.

Alors Baptiste expliqua: Son Excellence le prince de Fourcamadan,

bisaïeul de défunt M. le comte, était le propre père du commandeur

de Malte, de la branche aînée, cousin lui-même du Légat du pape et

arrière-petit-neveu du Connétable qui, le premier, entra dans Byzance

à la tête de l’armée du Christ, et voilà l’épée qu’il portait sur le

pont du vaisseau le _Grand-Dauphin_, à la bataille de Stromboli.

Et Baptiste nous conta ensuite, par le menu, comment il avait retrouvé

la sainte chose, en pratiquant des recherches dans les oubliettes de la

tour de l’ouest, avec la prescience qu’il devait y avoir là d’augustes

vestiges du passé. Le marquis, mon oncle, fut si ému qu’il embrassa

Baptiste en l’appelant: noble serviteur, et que la comtesse, ma mère,

décida qu’il cesserait de faire partie de la livrée et mangerait

dorénavant avec nous sur une petite table voisine de la nôtre. Puis la

comtesse, ma mère, et le marquis, mon oncle, me firent jurer sur l’épée

de l’amiral et devant le portrait de feu le comte, mon père, qui était

le quatorzième à gauche dans la galerie du Nord que je serais marin à

mon tour. Six ans plus tard j’entrai au _Borda_.

Il convient d’ajouter qu’un ami sceptique, ayant eu l’idée, un jour,

d’écrire au commandant du _Borda_ et de requérir de son obligeance

quelques renseignements, reçut la communication suivante:

Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires · 第 10 / 35 题